‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 126 sur 143 · XVIII

XVIII

Apres avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fume un grand nombre de narguilhes et fait station a toutes les mosquees, nous nous retrouvons le soir a Eyoub, ramenes encore une fois vers ce lieu, ou je ne suis plus qu'un etranger sans gite, dont le souvenir meme sera bientot efface.

Mon entree au cafe de Suleiman produit sensation: on m'avait considere comme un personnage disparu, eteint pour tout de bon et pour jamais.

L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort melee: beaucoup de tetes entierement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des Miracles, ou peu s'en faut.

Achmet cependant organise pour moi une fete d'adieu et commande un orchestre: deux hautbois a l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.

Je consens a ces preparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera rien, et que je ne verrai pas couler de sang.

Nous allons nous etourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas mieux.

On m'apporte mon narguilhe et ma tasse de cafe turc, qu'un enfant est charge de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les forme en cercle et les invite a danser.

Une longue chaine de figures bizarres commence a s'agiter devant moi, a la lueur troublee des lanternes; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s'ebranlent et donnent des vibrations metalliques; les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiete dechirante_ eclate avec frenesie.

Au bout d'une heure, tous etaient grises de mouvement et de tapage; la fete etait a souhait.

Je n'y voyais plus moi-meme qu'a travers un nuage, ma tete s'emplissait de pensees etranges et incoherentes. Les groupes, extenues et haletants, passaient et repassaient dans l'obscurite. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, a chaque tour, brisait une vitre du revers de sa main.

Une a une, toutes les vitres de l'etablissement tombaient a terre, et se pulverisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourees de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.

Il parait qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.

J'etais ecoeure de cette fete, inquiet aussi pour l'avenir de voir Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses promesses.

Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-memes.

--Loti, dit Achmet, ou vas-tu?

--A bord, repondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.

Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attarde le prix d'un passage pour Galata.

--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton frere!

Et il commenca a me supplier en pleurant.

Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais juge qu'une penitence et une semonce lui etaient necessaires, et je restais inexorable.

Alors, il chercha a me retenir avec ses mains pleines de sang, et s'accrocha a moi avec desespoir. Je le repoussai violemment et le lancai contre une pile de bois qui s'ecroula avec fracas. Des bachibozouks de patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et s'approcherent avec un fanal.

Nous etions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges representaient mal.

--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garcon a bu, et je le ramenais chez lui.

Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, qui, apres avoir panse ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya coucher.