‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 127 sur 143 · XIX

XIX

26 mars.

Encore un jour,--dernier sursis de notre depart.

Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me retrouve a Stamboul.

Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiede et douce. Nous fumons un narguilhe de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du Sultan-Selim.--Les colonnades blanches, deformees par les annees, alternent avec les kiosques funeraires et les alignements de tombeaux. Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les murailles grises; de fraiches plantes croissent partout, et courent gaiement sur les vieux marbres sacres.

J'aime ce pays, et tous ces details me charment; je l'aime parce que c'est le sien et qu'elle a tout anime de sa presence,--elle qui est encore la tout pres, et que cependant je ne verrai plus.

Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquee de Mehmed-Fatih, sur certain banc ou nous avons autrefois passe de longues heures. Par-ci, par-la, des groupes de musulmans, eparpilles sur l'immense place, fument en causant, et goutent avec nonchalance les charmes d'une soiree de printemps.

Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette vie d'Orient, j'ai peine a me figurer qu'elle est finie et que je vais partir.

Je regarde ce vieux portique noir, la-bas, et cette rue deserte qui s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est la qu'elle habite, et, en m'avancant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.

Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquietude: il a devine ce que je pense, et compris ce que je veux faire.

--Ah! dit-il, Loti, aie pitie d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit adieu; a present, laisse-la!

Mais j'avais resolu de la voir, et j'etais sans force contre moi-meme.

Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause meme du simple bon sens: Abeddin etait la, le vieil Abeddin, son maitre, et toute tentative pour la voir devenait insensee.

--D'ailleurs, disait-il, si meme elle sortait, tu n'as plus de maison pour la recevoir. Ou trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalite pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui disent que tu es la, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t'est egal, a toi qui vas partir; mais, Loti, si tu fais cela, je te deteste et tu n'as pas de coeur.

Achmet baissa la tete, et se mit a frapper du pied contre le sol, parti qu'il avait coutume de prendre quand ma volonte dominait la sienne.

Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.

Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et deserte: on eut dit la rue d'une ville morte.

Pas une fenetre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pave, deux carcasses dessechees de chiens morts.

C'etait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, baties en planches de nuances foncees, decelaient une opulence mysterieuse; des balcons fermes, des shaknisirs en grande saillie, debordant sur la rue triste; derriere les grilles de fer, des treillages discrets en lattes de frene, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres et des oiseaux. Toutes les fenetres de Stamboul sont peintes et fermees de cette maniere.

Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les passants, par l'ouverture des rideaux, decouvrent des tetes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.

Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebaille seulement; quelqu'un est derriere, qui la referme aussitot. L'interieur ne se devine jamais.

Cette grande maison la-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle d'Aziyade. La porte est surmontee d'un soleil, d'une etoile et d'un croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs representent des tulipes bleues melees a des papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un etre vivant l'habite; on ne sait jamais si, des fenetres d'une maison turque, quelqu'un vous regarde ou ne vous regarde pas.

Derriere moi, la-haut, la grande place est doree par le soleil couchant; ici, dans la rue, tout est deja dans l'ombre.

Je me cache a moitie derriere un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon coeur bat terriblement.

Je pense a ce jour ou je l'avais vue, et pour la premiere fois de ma vie, derriere les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres femmes ne rient de moi; j'ai peur d'etre ridicule, et surtout j'ai peur de la perdre ...