‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 13 sur 143 · XVIII

XVIII

PLUMKETT A LOTI

Londres, juin 1876.

Mon cher Loti,

J'ai une vague souvenance de vous avoir envoye le mois dernier une lettre sans queue ni tete, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le primesaut vous dicte, ou l'imagination galope, suivie par la plume, qui, elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille rossinante de louage.

Ces lettres-la, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors on ne les aurait point envoyees. Des digressions plus ou moins pedantesques dont il est inutile de chercher l'a-propos, suivies d'aneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un auto-panegyrique d'individu incompris qui cherche a se faire plaindre, pour recolter des compliments que vous etes assez bon pour lui envoyer. Conclusion: tout cela etait bien ridicule.

Et les protestations de devouement!--Oh! pour le coup c'est la que la vieille rossinante a deux becs prenait le mors aux dents! Vous repondez a cet article de ma lettre comme eut pu le faire cet ecrivain du XVIe siecle avant notre ere qui ayant essaye de tout, d'etre un grand roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, etc., en vint a s'ennuyer et a se degouter tellement de toutes ces choses, qu'il declara sur ses vieux jours, toutes reflexions faites, que tout n'etait que vanite.

Ce que vous me repondiez la, en style d'Ecclesiaste, je le savais bien; je suis si bien de votre avis sur tout et meme sur autre chose, que je doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien a nous apprendre l'un a l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.

--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.

Plus que jamais, je m'incline: j'aime a avoir des vues d'ensemble sur les personnes et les choses, j'aime a en deviner les grands traits; quant aux details, je les ai toujours eus en horreur.

"Affection et devouement illimites! " Que voulez-vous! c'etait un de ces bons mouvements, un de ces heureux eclairs a la faveur desquels on est meilleur que soi-meme. Croyez bien que l'on est sincere au moment ou l'on ecrit ainsi. Si ce ne sont que des eclairs, a qui faut-il s'en prendre?... Est-ce a vous et a moi, qui ne sommes aucunement responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce a celui qui ne nous a crees que pour nous laisser a demi ebauches, susceptibles des aspirations les plus elevees; mais incapables d'actes qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce a personne du tout? Dans le doute ou nous sommes a ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y a de mieux a faire.

Merci pour ce que vous me dites de la fraicheur de mes sentiments. Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutot je m'en suis trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu defraichis par l'usage que j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, et, a ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de tres bonnes occasions. Je vous ferai egalement remarquer qu'il est des choses qui gagnent en solidite ce que l'usure peut leur avoir enleve de brillant et de fraicheur; comme exemple tire du noble metier que nous exercons tous deux, je vous citerai le vieux filin.

Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus a revenir la-dessus. Une fois pour toutes, je vous declare que vous etes tres bien doue, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-meme. Cela pose, je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour entrer dans quelques details sur mon individu.

Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du moral.--Mon traitement consiste a ne plus me tourner la cervelle a l'envers, et a mettre un regulateur a ma sensibilite. Tout est equilibre en ce monde, au-dedans de nous-meme comme au-dehors. Si la sensibilite prend le dessus, c'est toujours aux depens de la raison. Plus vous serez poete, moins vous serez geometre, et, dans la vie, il faut un peu de geometrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmetique. Je crois, Dieu me pardonne, que je vous ecris la quelque chose qui a presque le sens commun!

Tout a vous, PLUMKETT.