‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 14 sur 143 · XIX

XIX

Nuit du 27 juillet, Salonique.

A neuf heures, les uns apres les autres, les officiers du bord rentrent dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.

Et je regarde avec anxiete le ciel du cote du vieil Olympe, d'ou partent trop souvent ces gros nuages cuivres, indices d'orages et de pluie torrentielle.

Ce soir, de ce cote-la, tout est pur, et la montagne mythologique decoupe nettement sa cime sur le ciel profond.

Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.

Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux heures se passent, les minutes se trainent et sont longues comme des nuits.

A onze heures, un leger bruit d'avirons sur la mer calme; un point lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le helent. Samuel ne repond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires ont une consigne secrete qui concerne lui seul, et le voila le long du bord.

On lui remet pour moi des filets, et differents ustensiles de peche; les apparences sont sauvees ainsi, et je saute dans la barque, qui s'eloigne; j'enleve le manteau qui couvrait mon costume turc et la transformation est faite. Ma veste doree brille legerement dans l'obscurite, la brise est molle et tiede, et Samuel rame sans bruit dans la direction de la terre.

Une petite barque est la qui stationne.--Elle contient une vieille negresse hideuse enveloppee d'un drap bleu, un vieux domestique albanais arme jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, tellement voilee qu'on ne voit plus rien d'elle-meme qu'une informe masse blanche.

Samuel recoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et s'eloigne sans mot dire. Je suis reste seul avec la femme au voile, aussi muette et immobile qu'un fantome blanc; j'ai pris les rames, et, en sens inverse, nous nous eloignons aussi dans la direction du large. --Les yeux fixes sur elle, j'attends avec anxiete qu'elle fasse un mouvement ou un signe.

Quand, a son gre, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est le signal attendu pour venir m'asseoir aupres d'elle. Je tremble en la touchant, ce premier contact me penetre d'une langueur mortelle, son voile est impregne des parfums de l'Orient, son contact est ferme et froid.

J'ai aime plus qu'elle une autre jeune femme que, a present, je n'ai plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille ivresse.