‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 131 sur 143 · XXIII

XXIII

Eriknaz-hanum est d'une laideur agreable et distinguee, blanche comme de la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle nous recoit sans voile, comme une femme franque.

Tout son interieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte proprete. Ses amies Murrah et Fenzile, qui veillaient avec elle, a notre arrivee prennent la fuite en se cachant le visage. Elles etaient occupees a broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, a bouts retrousses comme des trompettes.

Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et niece d'Achmet, vient prendre sa place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite creature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette comme une poupee.

Apres le cafe et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux _yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous endormons tous deux d'un profond sommeil.

Un soleil radieux vient de grand matin nous eveiller, et quatre a quatre nous degringolons les sentiers qui menent a la Corne d'or. Un caique matinal est la qui nous attend.

La multitude des cases noires de Pri-pacha, etagees la-haut en pyramide, baignent dans la lumiere orangee, et toutes les vitres etincellent. Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchees, en robes rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.

Voici Eyoub qui passe, voici le cafe de Suleiman, la petite place de la mosquee, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumiere du matin. Personne au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.

Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du nord, me laisse comme derniere image un eblouissement de soleil.

Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumee; tout le long de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au serail, les domes et les minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisees. Les caiques dores commencent a circuler par centaines, charges de passants pittoresques ou de femmes voilees.

Au bout d'une heure, nous sommes a bord. Tout y est sens dessus dessous, et c'est bien le depart cette fois.

Il est fixe pour midi.