‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 132 sur 143 · XXIV

XXIV

--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore a Stamboul, fumer notre narguilhe ensemble pour la derniere fois ...

Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophane, Galata. Nous voici au pont de Stamboul.

La foule se presse sous un soleil brulant; c'est bien le printemps, pour tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumiere de midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de domes et de minarets, qui couronnent la-haut Stamboul; elle s'eparpille sur une foule bariolee, vetue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.

Les bateaux arrivent et partent, charges d'un public pittoresque; les marchands ambulants hurlent a tue-tete, en bousculant la foule.

Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportes a tous les points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les echoppes, tous les passants, meme tous les mendiants, la collection complete des estropies, aveugles, manchots, becs-de-lievre et culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je distribue des aumones a tout ce monde, et recueille toute une kyrielle de benedictions et de salams.

Nous nous arretons a Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant la mosquee. Pour la derniere fois de ma vie, je jouis du plaisir d'etre en Turc, assis a cote de mon ami Achmet, fumant un narguilhe au milieu de ce decor oriental.

Aujourd'hui, c'est une vraie fete du printemps, un etalage de costumes et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se couvriront bientot de feuilles tendres. Les barbiers ont etabli leurs ateliers dans la rue et operent en plein air; les bons musulmans se font gravement raser la tete, en reservant au sommet la meche par laquelle Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.

... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque part ou rien ne changera plus, quelque part ou je ne serai pas perpetuellement separe de ce que j'aime ou de ce que j'ai aime?

Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophete!

--Digression stupide, a propos d'une queue reservee sur le sommet de la tete ...