‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 25 sur 143 · IV

IV

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, aout 1876.

Frere aime,

Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voila parti comme un petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher petit oiseau, capricieux, blase, battu des vents, jouet des mirages, qui n'a pas vu encore ou il fallait qu'il reposat sa tete fatiguee, son aile fremissante.

Mirage a Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, jusqu'a ce que, degoute de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie sur quelque jolie branche de fraiche verdure ... Non; tu ne briseras pas tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des petits oiseaux _a une fois parle_, et qu'il y a des anges qui veillent autour de cette tete legere et cherie.

C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette annee t'asseoir sous les tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foule notre gazon! Pendant cinq annees, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la douce, la charmante pensee que je vous y verrais _tous deux_. Chaque saison, chaque ete, c'etait mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et nous ne t'y verrons pas.

Un beau matin d'aout, je t'ecris de Brightbury, de notre salon de campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les pierres, et le plancher, fraichement laves, racontent tout un petit poeme rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifferent. Les grandes chaleurs suffocantes sont passees et nous entrons dans cette periode de paix, de charme penetrant, qui peut etre si justement comparee au second age de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguees de toutes ces voluptes de l'ete, s'elancent maintenant, refleurissent vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure eclatante, et quelques feuilles deja jaunies ajoutent au charme viril de cette nature a sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Eden, tout t'attendait, frere cheri; il semblait que tout poussait pour toi ... et encore une fois, tout passera sans toi. C'est decide, nous ne te verrons pas.