XXVI
A LOTI, DE SA SOEUR
Brightbury ..., 1876.
Frere cheri,
Depuis hier, je traine le desespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu veux disparaitre!... Un jour, peut-etre prochain, ou notre bien-aimee mere nous quittera, tu veux disparaitre, m'abandonner pour toujours. Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passe,--la vieille case de Brightbury vendue, les objets cheris disperses,--et toi qui ne seras pas mort ...! qui seras la quelque part a vegeter sous la griffe de Satan, quelque part ou je ne saurai pas, mais ou je sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutot te fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tete.
Ce que tu dis me revolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin de moi-meme ou personne n'est ... c'est ta place a toi, et quand tu me quitteras, elle sera vide et me brulera.
J'ai perdu mon frere, je suis prevenue--affaire de temps, de quelques mois peut-etre,--il est perdu pour le temps, et l'eternite, deja mort de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voila, l'enfant cheri qui plonge dans un abime sans fond,--l'abime des abimes! Il souffre, l'air lui manque, la lumiere, le soleil; mais il est sans force; ses yeux restent attaches au fond, a ses pieds; il ne releve plus sa tete, il ne peut plus, le prince des tenebres le lui defend ... Quelquefois pourtant il veut resister. Il entend une voix lointaine, celle qui a berce son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, vanite, folie! " et le pauvre enfant, lie, garrotte, au fond de son abime, sanglant, eperdu, ayant appris de son maitre a appeler le bien mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.
Rien ne me surprend de ta pauvre ame travaillee et chargee, meme pas le sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!
Tu l'as meme perdue, pauvre frere, cette soif d'honnetete dont tu me parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, fraiche, tendre et jolie, aimable, la mere de petits enfants que tu aurais aimes. Je la voyais, la, dans le vieux salon, assise sous les vieux portraits ...
Un vent plein de corruption a passe la-dessus. Ce frere dont le coeur ne peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera la pour le cherir et egayer son front. Ses maitresses se riront de lui, on ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonne, desespere ... alors, il mourra!
Plus tu es malheureux, trouble, ballotte, confiant, plus je t'aime. Ah! mon bien-aime frere, mon cheri, si tu voulais revenir a la vie! si Dieu voulait! si tu voyais la desolation de mon coeur, si tu sentais la chaleur de mes prieres!...
Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie chretienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, des gens absurdes, un methodisme maussade, une austerite sans couleur, sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout cela qui peut te seduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jesus, et le Jesus que tu crois n'est pas le maitre radieux que je connais et que j'adore. De celui-la, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni eloignement. Tu souffres etrangement, tu brules de douleur ... il pleurera avec toi.
Je prie a toute heure, bien-aime; jamais ta pensee ne m'avait tant rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je sais que tu croiras un jour. Peut-etre ne le saurai-je jamais,-- peut-etre mourrai-je bientot,--mais j'espererai et je prierai toujours!
Je pense que j'ecris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur a lire! Mon bien-aime a commence a hausser les epaules. Viendra-t-il un jour ou il ne me lira plus?...