‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 45 sur 143 · XXVII

XXVII

--Vieux Kairoullah, dis-je, amene-moi des femmes!

Le vieux Kairoullah etait assis devant moi par terre. Il etait ramasse sur lui-meme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crane chauve et pointu luisait a la lueur de ma lampe.

Il etait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub etait aussi noir et silencieux qu'un tombeau.

Le vieux Kairoullah avait un fils de douze ans nomme Joseph, beau comme un ange, et qu'il elevait avec adoration. Ce detail a part, il etait le plus accompli des miserables. Il exercait tous les metiers tenebreux du vieux juif declasse de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec le Yuzbachi Suleiman, et plusieurs de mes amis musulmans.

Il etait cependant admis et tolere partout, par cette raison que, depuis de longues annees on s'etait habitue a le voir. Quand on le rencontrait dans la rue, on disait: " Bonjour, Kairoullah! " et on touchait meme le bout de ses grands doigts velus.

Le vieux Kairoullah reflechit longuement a ma demande et repondit:

--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coutent tres cher. Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins couteuses, que je puis ce soir meme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par exemple, vous sera agreable sans doute ...

Sur cette phrase enigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses socques, et disparut.

Une demi-heure apres, la portiere de ma chambre se soulevait pour donner passage a six jeunes garcons israelites, vetus de robes fourrees, rouges, bleues, vertes et orange. Kairoullah les accompagnait avec un autre vieillard plus hideux que lui-meme, et tout ce monde s'assit a terre avec force reverences, tandis que je restais aussi impassible et immobile qu'une idole egyptienne.

Ces enfants portaient de petites harpes dorees sur lesquelles ils se mirent a promener leurs doigts charges de bagues de clinquant. Il en resulta une musique originale que j'ecoutai quelques minutes en silence.

--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kairoullah en se penchant a mon oreille.

J'avais deja compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; j'eus seulement la curiosite de pousser plus loin cette etude d'abjection humaine.

--Vieux Kairoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...

Le vieux Kairoullah reflechit un instant et repondit:

--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...

... Quand j'eus chasse tout ce monde comme une troupe de betes galeuses, je vis de nouveau paraitre la tete allongee du vieux Kairoullah, soulevant sans bruit la draperie de ma porte.

--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitie de moi! Je demeure tres loin et on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me mettre a la porte a pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.

Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fut mort de froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eut point assassine. Je me contentai de lui assigner un coin de ma maison, ou il resta accroupi toute une nuit glaciale, pelotonne comme un vieux cloporte dans sa pelisse rapee. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa poitrine comme un rale; et j'en eus tant de pitie, que je me levai encore pour lui jeter un tapis qui lui servit de couverture.

Des que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaitre, avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se retrouver meme jamais nulle part sur mon chemin.

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3

EYOUB A DEUX