‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 53 sur 143 · VIII

VIII

Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pere Ibrahim; vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mere Fatma; les Turcs ne savent jamais leur age. Physiquement, c'est un drole de garcon, de petite taille, bati en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure maigre et bronzee ferait supposer une constitution delicate;--tout petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour a tour pleins d'une douceur triste, ou petillants de gaiete et d'esprit. Dans l'ensemble, un attrait original.

Singulier garcon, gai comme un oiseau;--les idees les plus comiques, exprimees d'une maniere tout a fait neuve; sentiments exageres d'honnetete et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie a cheval. Le coeur ouvert comme la main: la moitie de son revenu est distribue aux vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours a decouvrir qui j'etais et m'a promis le secret de ce qu'il est seul a savoir, a condition d'etre a l'avenir recu dans l'intimite. Peu a peu il s'est impose comme ami, et a pris sa place au foyer. Chevalier servant d'Aziyade qu'il adore, il est jaloux pour elle, plus qu'elle, et m'epie a son service, avec l'adresse d'un vieux policier.

--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui donnes, si tu tiens a me donner quelque chose; je serai un peu domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.

Yousouf recut le lendemain son conge et Achmet prit possession de la place.