‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 54 sur 143 · IX - X

IX - X

Un mois apres, d'un air embarrasse, j'offris deux medjidies de salaire a Achmet, qui est la patience meme; il entra dans une colere bleue et enfonca deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer a ses frais. La question de ses gages se trouva reglee de cette maniere.

Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

--_Sen tchok cheytan, Loti!... Anlamadum seni_! (Toi beaucoup le diable, Loti! Tu es tres malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colere sa large manche blanche; sa petite tete faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait complote ceci avec Aziyade pour me faire rester: m'offrir la moitie de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour cela, j'etais _tchok cheytan_, et incomprehensible.

A dater de cette soiree, je l'ai aime sincerement.

Chere petite Aziyade! elle avait depense sa logique et ses larmes pour me retenir a Stamboul; l'instant prevu de mon depart passait comme un nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout epuise:

--_Benim djan senin, Loti_. (Mon ame est a toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frere, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini d'Aziyade; ses yeux seront fermes, Aziyade sera morte.--Maintenant, fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!

_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire a peu pres ceci: "Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je m'incline devant ta decision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma chanson:

_Cheytanlar , djinler, Kaplanlar, duchmanlar, Arslandar, etc..._

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantee chaque soir d'une voix douce, chanson longue, monotone, composee sur un rythme etrange, avec les intervalles impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitte Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyade.