XX - XXI
Pres de cette place est une rue sombre et sans passants, ou pousse l'herbe verte et la mousse. La est la demeure d'Aziyade; la est le secret du charme de ce lieu. Les longues journees ou je suis prive de sa presence, je les passe la, moins loin d'elle, ignore de tous et a l'abri de tous les soupcons.
Aziyade est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.
--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est a moi de l'etre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.
Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de penetration et de persistance, que je detournai la tete sous ce regard.
--Moi, dis-je, ma cherie! Je ne me plains de rien quand tu es la, et je suis plus heureux qu'un roi.
--En effet, qui est plus aime que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien envier? Envierais-tu meme le sultan?
Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je puis envier; il est fatigue et vieilli et, de plus il est _constitutionnel_.
--Je pense, Aziyade, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il possede,--meme son emeraude qui est aussi large qu'une main, meme sa charte et son parlement,--pour avoir ma liberte et ma jeunesse.
J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante qu'elle fut, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine d'opera-comique. Mon costume y pretait d'ailleurs: une glace m'envoyait une image deplaisante de moi-meme, et je me faisais l'effet d'un jeune tenor, pret a entonner un morceau d'Auber.
C'est ainsi que, par moments, je ne reussis plus a me prendre au serieux dans mon role turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban d'Arif, et je retombe sottement sur moi-meme, impression maussade et insupportable.