‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 83 sur 143 · XLI

XLI

LOTI A PLUMKETT

Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'etais malheureux? Je ne le crois pas, et assurement, si je vous ai dit cela, j'ai du me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'etais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi etait bien beau. Je rentrais a cheval par une belle apres-midi de janvier; le soleil couchant dorait les cypres noirs, les vieilles murailles crenelees de Stamboul, et le toit de ma case ignoree, ou Aziyade m'attendait.

Un brasier rechauffait ma chambre, tres parfumee d'essence de roses. Je tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisees, position dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prepara deux narguilhes, l'un pour moi, l'autre pour lui-meme, et posa a mes pieds un plateau de cuivre ou brulait une pastille du serail.

Aziyade entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour charge de paillettes de metal; la fumee se mit a decrire dans l'air ses spirales bleuatres, et peu a peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et aimables a regarder: ma maitresse, mon domestique et mon chat.

Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou deplaisants. Si quelques Turcs me visitent discretement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de frene gardent si fidelement mes fenetres qu'a aucun moment du jour un regard curieux n'y saurait penetrer.

Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _etre chez eux_; dans vos logis d'Europe, ouverts a tous venants, vous etes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte a l'espionnage des amis facheux et des indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilite de l'interieur, ni le charme de ce mystere.

Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai ete assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a ete brise dans mon coeur: je sens que l'heure presente n'est qu'un repit de ma destinee, que quelque chose de funebre plane toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amenera fatalement un terrible lendemain. Ici meme, et quand elle est pres de moi, j'ai de ces instants de navrante tristesse, comparables a ces angoisses inexpliquees qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi a l'approche de la nuit.

Je suis heureux, Plumkett, et meme je me sens rajeunir; je ne suis plus ce garcon de vingt-sept ans, qui avait tant roule, tant vecu, et fait toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.

On deciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou d'Aziyade, ou meme de Samuel. J'etais vieux et sceptique; aupres d'eux, j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les annees pussent marquer sur leur visage, et logeaient une vieille ame fatiguee dans un jeune corps de vingt ans.

Mais leur jeunesse rafraichit mon coeur, et vous avez raison, je pourrais peut-etre bien encore croire a tout, moi qui pensais ne plus croire a rien ...