‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 84 sur 143 · XLII

XLII

Une certaine apres-midi de janvier, le ciel sur Constantinople etait uniformement sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et le jour etait pale comme un jour britannique.

Je suivais a cheval une longue et large route, bordee d'interminables murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme des murailles de prison.

En un point de cette route, un pont voute en marbre gris passait en l'air; il etait supporte par des colonnes de marbre curieusement sculptees, et servait de communication entre la partie droite et la partie gauche de ces constructions tristes.

Ces murailles etaient celles du serail de Tcheraghan. D'un cote etaient les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans etre apercues du dehors.

Trois portes s'ouvraient seulement a de longs intervalles dans ces remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des battants de fer, dores et ciseles.

C'etaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant a deviner quelles pouvaient etre les richesses cachees derriere la monotonie de ces murs.

Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrees defendues. Les styles de ces portiques semblait indiquer lui-meme que le seuil en etait dangereux a franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillees a jour dans le gout arabe, etaient couvertes de dessins etranges et d'enroulements mysterieux.

Une mosquee de marbre blanc, avec un dome et des croissants d'or etait adossee a des roches sombres ou poussaient des broussailles sauvages. On eut dit qu'une baguette de peri l'avait d'un seul coup fait surgir avec sa neigeuse blancheur, en respectant a dessein l'aspect agreste et rude de la nature qui l'entourait.

Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaute.

Deux eunuques, chevauchant a leur suite, indiquaient que ces femmes etaient de grandes dames.

Ces trois Turques se tenaient fort mal, a la facon de toutes les _hanums_ de grande maison qui ne craignent guere d'adresser aux Europeens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus moqueurs.

Celle surtout qui etait jolie m'avait souri avec tant de complaisance, que je tournai bride pour la suivre.

Alors commenca une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la belle dame m'envoya par la portiere ouverte la collection de ses plus delicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur tout son parcours, passant devant ou derriere, ralentissant ma course, ou galopant pour la depasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les operas-comiques) consideraient ce manege avec bonhomie, et continuaient de trotter a leur poste, dans l'impassibilite la plus complete.

Nous passames Dolma-Bagtche, Sali-Bazar, Top-Hane, le bruyant quartier de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, a la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arreterent et descendirent.

La belle Seniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait ete charmee de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...