V
Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle pouvait être évitée.
Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal joué quand il avait perdu.
--Si....
Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de les réparer; évidemment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle est contrariée? et il avait contrarié la sienne par son ignorance plus encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la décision, c'est la pratique.
Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre en prenant place tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé que deux banques, il n'en avait pas moins gagné une maladie d'un genre spécial, que le contact seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complète, puisse désormais les en guérir--celle qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.
A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se laissent éblouir, les natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement de la mêlée, non celle où l'on fait le coup de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants contre un gentilhomme.»
Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le moindre panache; cependant, comme tant d'autres qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations: banquier toujours, ponte jamais.
Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une fois elle avait passé du côté des manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois, par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir cinquante mille francs à son cercle.
Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à point pour le réconforter:
--Vous vous rattraperez.
Et quand il avait gagné se trouvaient là non moins à point quelques besoigneux pour lui faire une saignée:
--Mon cher président...
La voix était si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en blâmer?
Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il avait si tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que quelques heures agitées.
Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission,--seul moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.
Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne se représenteraient pas pour lui!
Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.
Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons au Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au Grand I», ils disaient familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.
Déjà le Grand I n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables sans doute pour tout le monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.
A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la réalité.
D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent présentés par des parrains suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il surveillait toujours avec la même sévérité les admissions des membres permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau venu qui l'inquiétait.
Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas autrement tourmenté, des invités sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air généralement honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, mais inutilement: malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects et si décorés n'étaient pas des rameneurs comme on aurait pu le supposer dans un autre cercle que le Grand I, c'est-à-dire des racoleurs chargés d'amener des pigeons que le baccara planterait. Au Grand I ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie volerie...
Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric s'était rejeté sur la province:
A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! dans un cercle comme le Grand I, où il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!
Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le Grand I ne fût pas exclusivement composé, comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considérable le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près commune, où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne compte que sur une bonne chance pour combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le Grand I fût le lieu de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités qui l'avaient perdu.
Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété: il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de dix mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!
Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à Frédéric, occupé à compter les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.
--Dix mille francs! est-ce possible?
Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un sourire énigmatique.
A la fin, il s'était décidé:
--Vous voyez, mon cher président.
De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas avouer qu'il croyait possible le bourrage de la cagnotte, ce fameux bourrage dont il avait plus d'une fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et de plaques par le croupier au détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner Frédéric d'une pareille infamie.
--Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.
--Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.
--Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que nous sommes d'accord.
D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours comme au commencement.
Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint à lui en souriant, les mains tendues:
--Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.
--Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour ce soir?
--Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?
C'était une invitation lithographiée avec élégance et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»
Seule l'adresse était manuscrite.
J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que d'hier dans la nuit.
--A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper à des explications plus qu'embarrassantes.
Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: comment, les garçons d'hôtel distribuaient des invitations signées de son nom: «le président Adeline!»
--Mais, mon cher président, répondit Frédéric en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.
--Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.
--Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut des joueurs.
--Mon nom ne servira pas à les attirer.