VI
L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas?
L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de lui être faite.
--Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.
--Rien.
Vous ne lui avez pas cassé les rinss? s'écria Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours de revenir à son ancien métier de lutteur, malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se contenir et se calmer... à Pariss....
Raphaëlle haussa les épaules:
--On ne casse pas les reins aux gens dont on a besoin.
--C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop la voix, je n'avais qu'à faire ça:--il plia les jarrets, se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque de son adversaire dans l'arène;--et tout de suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous embêter? Je vous le demande. Hein!
--C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua Frédéric impatienté.
--Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si vous croyez que j'en ai peur.
--Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer en conséquence.
--Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on l'aura affranchi; le jour où il filera la carte, il sera à nous.
--Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?
--Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils s'en sont bien trouvés.
Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé comment ils le garderaient à la tête de leur affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles. Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.
--Nous l'affranchirons, avait dit Barthelasse, se servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont affranchis.
--Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse, connaissait la nature de son président.
Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait même pas qu'il en pût être autrement. De quoi s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger, en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il? Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné par le travail.
Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse, ne croyaient pas que tout le monde en fût arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie pratique qui enseigne à ne voir que l'argent gagné sans se soucier de la façon dont on le gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même de son indignation, si on lui proposait tout simplement de lui apprendre à travailler pour jouer à coup sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec celui que d'un air de mépris ils appelaient «Puchotier» depuis qu'Adeline, se défendant un jour de ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné ce nom en disant qu'à Elbeuf les Puchotiers sont les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot. Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait franchement?
Il fallait vraiment être Puchotier pour avoir la naïveté de croire qu'avec des cotisations de cent francs et les produits d'une honnête cagnotte on pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer, d'assurances, vingt mille francs d'impôts, vingt-cinq mille francs d'éclairage et de chauffage, soixante mille francs de gages au personnel, trente-six mille francs de traitement au président, trente mille francs pour perte sur la table et tous les autres frais pour abonnements aux journaux, impressions, concerts, fêtes, c'est-à-dire d'une dépense annuelle de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir ces dépenses et pour donner un bénéfice suffisant à ceux qui avaient fondé l'affaire, gérant, tapissiers, marchands de vin, fournisseurs de comestibles, croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus ou moins influents ou, comme on dit dans ce monde, mangeurs, qui se font payer leur protection en un tant pour cent, il fallait que la partie marchât, et non simplement, tranquillement, mais follement au contraire, avec tous les avantages qu'une administration habile peut en tirer.--Il serait souvent monotone, le dîner de plus d'un cercle, si on ne s'était pas procuré des convives en lançant, partout où l'on a chance de rencontrer un naïf, des invitations comme celle qui avait indigné Adeline. Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il entretenir un personnel de rameneurs qui, membres réguliers du cercle, gentlemen en apparence, besoigneux en réalité, répandus dans le monde ou plutôt dans un certain monde, ont pour mission de racoler au hasard de leurs connaissances ou d'une heureuse rencontre ceux qui, bien nourris à la table d'hôte, seront une heure après dévorés à celle du baccara et apporteront à la cagnotte un aliment plus sérieux que les seigneurs des choeurs qui font la tapisserie, et jouent avec des jetons prêtés, prenant des attitudes de comédiens; ivres de joie quand ils gagnent, à deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette cagnotte donnerait-elle des bénéfices suffisants si dans le feu de la partie les croupiers «aux doigts légers»--l'épithète est du plus grand des grecs--ne bourraient pas son coffre capitonné de jetons d'ivoire et de nacre qui tombent là sans bruit? Et le change de la monnaie, que donnerait-il si le croupier ne le faisait pas avec des doigts de plus en plus légers: «Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie»; et tandis que le valet de pied apporte ces vingt-cinq louis au croupier, qui n'a pas quitté la table, celui-ci, par-dessus son épaule, lui passe deux plaques au lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui font un cercle prospère--sinon modèle.
Mais pour les employer sans qu'Adeline les découvrit, il avait fallu toute la dextérité de Frédéric et toute sa souplesse de caractère.
Et voilà que le truc de la cagnotte semblait gravement compromis et que celui des invitations devait être abandonné.
Au moins ce fut le conseil de Raphaëlle, qui n'était pas pour qu'on attaquât jamais de front les difficultés.
--Cède, dit-elle à Frédéric.
--Comment, céder! s'écria Barthelasse.
--Il faut renoncer à ces invitations, ou nous auront un éclat, peut-être une rupture.
--Et comment comptez-vous rabattre le gibier? dites un peu, mon bon! Comptez-vous qu'il va vous tomber tout rôti sur votre table, hein? Je vous le dis et je vous le répète, vous prenez trop de précautions avec ce président; vous le gâtez. Voyons, croyez-vous qu'il ne savait pas comment les 10,000 francs étaient venus dans la cagnotte. Je vous le demande, hein? Il vous l'a faite au président qui ne veut rien voir, qui ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le comprends, il est député, il est décoré, il est considéré, il faut bien qu'il ménage sa réputation... pour lui-même. Mais au fond du coeur il en sait autant que nous. Autrement! Il a bien avalé la cagnotte--il n'en reparle plus, de la cagnotte,--il avalera bien les invitations. Ça se passera tacitement; ça lui est plus commode à cet homme, c'est son genre: il faut le prendre comme il est ou s'en passer; il n'y a qu'à continuer, puisque vous ne voulez pas qu'on l'affranchisse, ce qui pour nous serait bien plus facile.
Cependant, malgré le plaidoyer de Barthelasse, ce fut comme toujours d'ailleurs, l'avis de Raphaëlle qui l'emporta: on céderait.
Le lendemain, Frédéric, qui était toujours le porte-parole de la participation, fit ses excuses à son cher président.
--Pardonnez-moi la façon un peu vive dont je vous ai répondu hier. J'ai eu tort. J'ai réfléchi, je le reconnais. Ce qui m'avait entraîné, c'est que la chose dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien d'autres présidents signent ces lettres. Mais vous n'êtes pas de ces présidents-là, j'en conviens. Votre haute situation, votre respectabilité, votre nom si honoré rendent légitimes toutes les susceptibilités.
Il était entré dans le cabinet de son président en tenant dans sa main gauche un paquet de papier:
--Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il. Il les jeta dans la cheminée, où brûlait un feu de bois.
Adeline avait écouté le commencement de ce petit discours avec une attitude raide, en homme fâché,--et il l'était en effet;--il fut attendri.
On ne pouvait pas reconnaître ses torts plus galamment: tous les griefs qu'il avait entassés contre le vicomte s'évanouirent.
--Vous savez bien que je ne veux que l'honneur de notre cercle, dit-il en tendant la main à Frédéric.
--Et moi donc! s'écria celui-ci.
Adeline eut une pensée de prévoyance pour Frédéric, à laquelle se mêlait un vague sentiment d'inquiétude:
--Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.
--Vous savez comme le premier mouvement court aux extrêmes. Il est certain, cependant, que nous allons nous trouver dans un certain embarras, mais enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en sortir... au moins je l'espère.
--Que puis-je pour vous?
--Vous en rapporter à moi, et ne pas vous inquiéter quand quelque chose se présente mal. Soyez sûr que vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'il y soit porté remède. Comme vous, mon cher président, je mets au-dessus de tout honneur de notre cercle, et, si j'osais le dire: avant vous, puisque, pour ceux qui savent, je suis le gérant responsable. Mais, à côté de l'honneur, de la respectabilité dont vous avez la garde, il y des intérêts respectables dont je me trouve chargé par ma gérance effective. On me les a confiés, ces intérêts.--A l'argent que j'ai mis dans cette affaire s'est ajouté l'argent qui m'a été confié,--et dont je suis responsable. Eh bien, laissez-moi l'administrer de façon à ce qu'il donne les produits légitimes qu'on est en droit d'attendre.
--Mais que puis-je?
--Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez pas celle des personnes qui ont eu confiance en moi?
--Certes, non.
--Soyez sûr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma direction qui puisse nous compromettre ou même nous inquiéter.
--Que voulez-vous donc de moi?
--Simplement ce qui se fait dans tous les cercles? que vous laissiez marcher la partie.