‹ BaccaraChapitre 39 sur 43 · QUATRIÈME PARTIE - I

QUATRIÈME PARTIE - I

Voleur!

C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il rasait les maisons et marchait vite, son chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se répétait:

--Voleur!

Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul. Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât point.

Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait pas immédiatement relevée, il avait passé condamnation, exactement comme ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courbé le front.

Comment prouver qu'au lieu d'être complice de ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient, même parmi ses amis, pour accepter une justification aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le courage de continuer à rester son ami?

Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là anéanti; un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur, sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la vie, la dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!

Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si elle pouvait être rachetée.

Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il avait dépouillés; après, il verrait à se défendre contre ceux qui l'accuseraient.

Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante, cinquante personnes peut-être avaient joué contre lui dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il ne savait pas le nom des autres, il ne se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait même pas regardés dans son agitation, et qu'il avait à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait bien quelques figures; des yeux qui s'étaient fixés sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions de physionomie quand il avait gagné de gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire? Qui avait perdu les gros coups, qui avait perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à qui devait-il deux louis?

Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.

Entre quelles mains les payer?

Si le Grand I avait été le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces mains: il n'aurait joué que contre des membres de ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait; mais combien d'inconnus avait-il vus défiler qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours, et qui n'étaient jamais revenus! sans doute ceux qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.

Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il leur avait pris.

Comment?

Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de réponse.

Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, des étrangers qui avaient déjà quitté la France: où les chercher? en Russie, en Amérique? l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, comment les prévenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux pour avertir les personnes qui avaient joué contre lui qu'elles pouvaient se présenter rue Tronchet, où il rembourserait à vue ce qu'elles avaient perdu; combien s'en présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien perdu du tout? Pour quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, combien de millions ne lui demanderait-on pas!

Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas retourner au Grand I, le lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait autant que possible sa partie; quand il connaîtrait les noms de ses créanciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il leur devait.

Cette idée le calma un peu; si son honneur était perdu, au moins sa conscience serait déchargée du poids qui l'écrasait.

Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution? La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte l'étoufferait.

Peut-être un caractère plus ferme et plus digne que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger cette humiliation.

Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha quelque autre moyen de la satisfaire, et après bien des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur de l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais au moins les pauvres en profiteraient et il ne salirait plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être mieux, mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour et le contre de sa résolution; et telle était sa situation qu'il ne pouvait prendre conseil de personne.

En se levant il écrivit au président de la Chambre pour demander un congé de quinze jours, puis, quand l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée, il se rendit à l'Assistance publique, emportant ce que les emprunteurs lui avaient laissé sur les quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de quatre-vingt-cinq mille francs.

Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un fonctionnaire qui va avoir à défendre son administration contre les sollicitations d'un député.

--Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette d'où il tira huit paquets de dix mille francs, de vous verser une somme de quatre-vingt-quatre mille sept cents francs, qui devront être employés en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire entend n'être pas connue, elle désire seulement que l'insertion de ce versement figure au Journal officiel.

L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de la réserve à l'épanouissement; mais Adeline n'avait pas de remerciements à recevoir, il se retira, pour aller prendre tout de suite le train à la gare Saint-Lazare; ce serait seulement à Elbeuf, entouré des siens, qu'il respirerait.

Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent cette route, il avait toujours quitté Paris avec allègement, comme si l'air qu'il respirait après les fortifications était plus pur, plus léger et plus sain, mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait été aussi vif que lorsque par la glace de son wagon il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper dans les brumes du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu d'aller en augmentant comme d'ordinaire à mesure qu'il s'éloignait de Paris, alla en diminuant; il n'avait pas laissé à Paris le souvenir de cette terrible nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il pesait de tout son poids sur sa conscience:

--Voleur!

Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée par une dépêche. Quand il descendit de wagon, il aperçut Berthe, qui était venue au-devant de lui toute seule dans la charrette anglaise qu'elle conduisait elle-même.

--Te voilà!

--Maman a bien voulu me laisser venir.

L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et passionnée, jamais il ne l'avait embrassée avec cet élan, avec cette émotion.

--Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.

--Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je donc l'air malade?

--Je te trouve pâle.

Il fallait expliquer cette pâleur.

--Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais passer une quinzaine avec vous; j'ai pris un congé.

--Quel bonheur!

Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement. Ils montèrent en voiture, et Berthe prit les guides.

--Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère qu'on me regardera un peu moins au retour, puisque je ne serai pas seule.

En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de voir mademoiselle Adeline traverser la ville toute seule dans sa charrette.

Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville même, l'autre où descendent les voyageurs qui viennent de Paris, à une assez grande distance, au milieu d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine de Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de chemin où ils pouvaient causer librement.

--Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant de moi, dit Adeline.

--Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.

--Qu'est-ce qu'il y a?

Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage souriant et heureux qu'il venait de voir s'était rembruni et attristé.

--J'ai peur, dit-elle.

--Michel?

--Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus aimable, plus tendre que jamais; c'est M. Eck, c'est madame Eck, la grand'maman.

--Que se passe-t-il?

--Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa grand'mère s'adoucissait et qu'elle semblait disposée à consentir à notre mariage, m'a prévenu hier en deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger, qu'il y avait un revirement et que madame Eck paraissait fâchée contre lui et contre moi.

Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque chose à Elbeuf? En se perdant, avait-il perdu sa fille avec lui?

Berthe continuait:

--Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser madame Eck et par là changer ses dispositions à mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait qui puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.

--Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son petit-fils qu'elle est fâchée.

--Contre qui l'est-elle alors?

--Contre moi.

--Pourquoi le serait-elle contre toi.

Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre à cette question; il n'osait même pas l'examiner.

--A cause de notre situation embarrassée.

--J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman, qui m'a dit que les affaires seraient meilleures cette année qu'elles ne l'avaient été l'année dernière. Madame Eck doit le savoir.

--Peut-être ne le sait-elle pas.

--Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura avertie.

--Alors, que veux-tu que je te dise?

--Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se passe.

Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.

--Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque chose qui aura été rapporté à madame Eck.

-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis comme si j'étais morte ou encore au maillot; je n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.

Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle; il fallait donc renoncer à cette explication.

Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur l'autre rive, se montrait Elbeuf avec sa confusion de maisons et de hautes cheminées qui vomissaient des nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers la forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches des arbres avant d'avoir pu s'élever au-dessus de la colline; encore quelques minutes et ils allaient entrer dans la ville.

--Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, et tu continueras seule jusqu'à la maison.

--Et maman?

--Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.

Berthe laissa échapper une exclamation de joie.

--Ah! papa.

--Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je ne veux pas y rester moi-même; le mieux est donc d'avoir tout de suite une explication avec M. Eck.

--Que vas-tu lui dire.

--C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop loyal pour ne pas s'expliquer franchement.

Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer dans la ville neuve; Berthe arrêta son cheval.

--Il me semblait que quand tu serais là j'aurais moins peur, dit-elle, et voilà que mon angoisse n'a jamais été plus forte.

Il descendit de voiture.

--Sois certaine que je la ferai durer le moins longtemps qu'il me sera possible. A tout à l'heure.

Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans la vieille ville, il suivait droit son chemin pour gagner la ville neuve.

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