II
Si l'angoisse de Berthe était forte, celle d'Adeline ne l'était pas moins, car il ne prévoyait que trop sûrement ce qui se dirait dans cet entretien: averti de ce qui s'était passé au cercle, le père Eck ne voulait pas que son neveu épousât la fille d'un voleur.
C'était cette réponse qu'il allait chercher lui-même, sinon dans ces termes au moins concluant à ce résultat: le mariage de Berthe manqué.
Et il avait quitté Paris pour fuir cette accusation.
Sa main tremblait quand il frappa à la porte du bureau du père Eck.
--Endrez.
Il entra:
--Ah! monsieur Ateline!
Il y avait plus de surprise que de contentement dans cette exclamation.
--J'allais justement faire demander à madame Ateline quand vous deviez venir à Elpeuf.
--Vous avez à me parler?
Le père Eck hésita un moment
--Voui.
L'heure avait sonné pour Adeline.
--C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, dit le père Eck. Depuis le jour où je vous ai temandé la main de mademoiselle Perthe, je n'ai cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage, tantôt directement, tantôt par des moyens détournés. Et c'était difficile, très difficile, car c'est la première fois que dans notre famille l'un de nous veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation, les préjugés, si vous voulez, enfin, ce qui est plus respectable, il y avait la foi religieuse chez ma mère, vous le safez très vive, et telle qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi ardente. Enfin, tous les jours j'agissais, et je tois dire que l'estime que vous lui afiez inspirée m'était d'un puissant secours. Ah! s'il avait été question d'un autre que de M. Ateline, elle m'aurait fermé la bouche au premier mot et de telle sorte qu'il m'aurait été défendu de l'oufrir. Mais sans vous montrer, sans agir, par cela seul que vous étiez fous, fous agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était mademoiselle Ateline, la fille de Constant Ateline; et en faveur de votre nom les principes de ma mère fléchissaient. Les choses en étaient là, et je n'avais blus qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement à obtenir de fous, lorsqu'une indiscrétion, un propos fâcheux est venu tout rompre.
Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui monter au visage et ce ne fut plus que dans une sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.
--Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci, que, lors de mon voyage à Paris, je vous ai conseillé d'abandonner votre cercle, de laisser ces gens-là à leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et que j'ai insisté autant que les convenances le permettaient; vous vous le rappelez, n'est-ce bas?
--Parfaitement.
--Eh pien, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement en mon nom que je parlais. Depuis mon retour, ma mère a vu des amis de Paris qui lui ont parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez dans votre cercle.
Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une feuille du parquet, n'osa pas les relever pour regarder ce qu'il y avait sous ce silence.
--On a rapporté beaucoup de choses à ma mère, continua le père Eck; beaucoup trop de choses.
Il dit cela tristement, avec embarras.
--Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce mariage, vous comprenez?
Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? la honte le serrait à la gorge et l'étouffait.
--Je suis tésespéré de vous parler ainsi, mon cher monsieur Ateline, mais que voulez-vous, je vous le demande, hein, que voulez-vous?
--Rien, murmura Adeline accablé.
--Comment répondre à ma mère et la combattre, quand... j'ai le chagrin de le dire... je pense comme elle? C'était un grand effort que ma mère faisait en donnant son consentement à ce mariage, mais elle s'y décidait par estime pour fous, monsieur Ateline tandis qu'il est au-dessus de ses forces de se résigner à ce que son petit-fils entre dans une famille dont le chef....
Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa chaise.
--... Dont le chef joue; et tant que vous serez président de ce cercle, vous jouerez, cela est fatal.
--Président du cercle, murmura Adeline, c'est la présidence du cercle que madame Eck me reproche?
--Et que foulez-vous que ce soit? C'est assez, hélas!
--Mais je ne le suis plus.
--Fous n'êtes plus président du Grand I?
--J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai jamais dans ce cercle... ni dans aucun autre.
--Jamais?
--Je le jure.
Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les deux mains tendues:
--Votre main, que je la serre, mon cher ami. Ah! quel soulagement!
Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé. Adeline renaissait; de l'abîme au fond duquel il se noyait, il remontait à la lumière.
--Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai une carte, s'écria Adeline, et que le jeu me fait horreur, vous entendez, horreur!
--Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments d'il y a quelques jours seront ceux de temain: le mariage est fait. Obtenez le consentement de la Maman, et tans un mois nos enfants seront mariés, je vous le promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la vôtre cédera bien aussi: les conditions ne sont-elles bas les mêmes? Je dois vous tire que ma mère tient à ce consentement, et qu'elle retirerait le sien si madame Ateline persistait dans son hostilité: elle veut l'union des familles, et cela est trop chuste pour que nous ne respections pas sa volonté. Quant aux affaires, nous les arrangerons ensemble.
Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié cette terrible question des affaires; ce mot le rejeta durement dans la réalité.
--Je dois vous dire....
Mais le père Eck lui ferma la bouche:
--Un seul mot: Avez-fous d'autres dettes que celles qui grèvent la propriété du Thuit; des dettes personnelles, par exemple?
--Non.
--Eh pien, les affaires s'arrangeront. Je sais que vous ne pouvez pas donner de dot à mademoiselle Perthe en ce moment. Je connais fotre situation. Nous nous en passerons. Mademoiselle Perthe est une fille qui vaut encore six cent mille francs, en mettant les choses au pire; c'est assez, si vous voulez bien donner votre concours à Michel pour la fabrique que nous allons établir, et qui remplacera la vieille fabrique «en chambre» Ateline, par la fabrique «industrielle» Eck et Debs-Ateline. Dans six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement Vincent, qui en ont coûté quatre cent mille il y a six ans; nous y installons nos métiers; nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts; dans six mois, je fous le tis, nous filons et nous battons; pas de tâtonnements, pas de coûteuses expériences. Nous ferons venir de Roubaix les ouvriers qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont émigré d'Elpeuf à Roubaix, pour que nous fassions revenir quelques-uns de ces pauvres émigrés; cela sera trôle.
Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence commerciale.
--L'engouement du peigné commence à se calmer, on s'aperçoit que deux toiles appliquées l'une contre l'autre sans que la laine soit mélangée se coupent vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs vives qui plaisent chez le tailleur virent et passent exposées à l'air, et betit à betit on revient au foulé; le chour où l'évolution sera complète, nous serons là monsieur Ateline, et nous livrerons conforme. Ah! ah!
Il parlait en marchant de long en large dans son bureau, alerte, léger comme s'il avait trente ans et commençait la vie avec l'élan de la jeunesse: Ah! ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr, il voyait les broches de son nouvel établissement tourner et il entendait ses métiers battre.
--Il faudra reprendre la marmotte, monsieur Ateline, et avec votre gendre visiter la clientèle parisienne: Eck et Debs-Ateline; nous livrons conforme; la vieille maison Ateline revit, et il faut croire qu'elle ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend de fous; allez trouver fotre mère. A bientôt, mon cher ami; mes amitiés à mademoiselle Perthe.
Quel revirement! Adeline était entré le désespoir au coeur et la honte au front; il sortit relevé, rayonnant; sa vie finie recommençait avec sa fille et par son gendre.
S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt auprès de Berthe, mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu courir son député?
Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour ne pas se laisser retenir par les gens qui voulaient l'aborder, saluant à droite et à gauche, sans se donner le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait ses coups de chapeau.
Certes, oui, il reprendrait la marmotte et avec joie. Berthe mariée, mariée à l'homme qu'elle aimait, quel apaisement, quelle tranquillité! il la verrait heureuse; les broches de la nouvelle fabrique tournaient aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses oreilles: la langue que le père Eck venait de lui parler l'avait rajeuni de vingt ans; comme elle sonnait mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait, rien ne va plus?»
Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant elle, Berthe était restée dans la cour; quand elle aperçut son père, elle courut à lui.
Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de son père que c'était une bonne nouvelle qu'il apportait.
En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé: le consentement donné par madame Eck, la création de la fabrique nouvelle dans les établissements Vincent.
--Dans un mois tu peux être mariée, avant six mois la fabrique peut marcher.
Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue étreinte.
--Mais il nous faut maintenant le consentement de ta grand'mère.
--Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.
--Puisque madame Eck a donné le sien, il me semble impossible qu'elle le refuse.
Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline quand il lui exprima cette espérance.
--Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, dit-il.
--On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux gens, quand on est convaincu que c'est dans leur intérêt qu'on agit et pour leur bien,--et cette conviction est celle de ta mère. Au reste elle t'attend dans sa chambre; va tout de suite lui parler.
--Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le voyant entrer. Berthe m'a annoncé que tu venais passer quinze jours avec nous, cela va nous faire du bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.
Elle l'attira et l'embrassa.
--Quand on est jeune, on peut rester séparé de ceux qu'on aime, dit-elle, qu'importe? on a devant soi de beaux jours pour se rattraper; mais à mon âge, quand les heures sont comptées, celles de l'absence sont bien longues.
--Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, dit-il.
--Moi, mon garçon, et comment?
Il expliqua comment: aux premiers mots, la Maman voulut lui couper la parole:
--Il ne devait jamais être question de ce mariage entre nous, dit-elle vivement.
--Il n'en a pas été question tant que les conditions ont été les mêmes, mais aujourd'hui elles sont changées.
Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient à ces conditions le consentement donné par madame Eck et l'acquisition des établissements Vincent.
--Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, s'écria la Maman, voilà vraiment un beau sacrifice.
--Elle peut être aussi attachée à sa religion que tu l'es à la tienne.
--Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle était attachée à sa religion, comme tu dis, elle ne céderait pas plus que je peux céder moi-même. Il ne manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me le demander?
--Je te demande de faire le bonheur de Berthe et le mien, rien autre chose, et c'est cela seul que tu dois considérer.
--Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce quand on sent la main de la mort suspendue sur sa tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas, cette main? Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que tu voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner mes derniers jours?
--Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer notre repos à tous: elle aime Michel Debs....
--La malheureuse!
--Le mariage qui se présente est plus beau que dans notre situation nous ne pouvons l'espérer, voilà pourquoi je te demande ton consentement, pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister dans ton refus qui nous désespérerait tous.
--Constant, je donnerais ma vie pour toi avec joie, je le jure sur ta tête; mais c'est mon salut que tu me demandes; je ne peux pas te le donner; ne me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, jamais!