IV
Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline avait repris sa place en face de sa femme, quand la porte du bureau s'ouvrit, poussée par un homme de trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une serviette d'avocat bourrée de papiers: évidemment c'était l'ennemi.
--M. Adeline.
--C'est moi, monsieur.
--Pourrais-je vous entretenir quelques instants... en particulier?
Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:
«LEPARGNEUX,
»Directeur de l'Honnête Homme.»
Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le dérangeât point, et, passant le premier, il introduisit le directeur de l'Honnête Homme dans le salon.
--Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa serviette qu'il venait d'ouvrir, si vous connaissez le journal dont je suis le directeur; nous n'avons pas encore une longue durée, et il a pu vous échapper, malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise dans le monde parisien.
Il importait pour Adeline de ne pas se laisser emporter et de voir venir.
--Mon journal, continua Lepargneux, a récemment annoncé la publication d'une étude sur le jeu à Paris, intitulée: Une Usine à Baccara; la voici:
--J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant de prendre le journal que Lepargneux lui tendait.
--Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.
Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait pas aller au-devant des questions de ce singulier personnage, il ne trouvait ni digne ni adroit de chercher à se dérober.
--Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu déconcerté par le calme d'Adeline, que si je suis le directeur de l'Honnête Homme, je ne suis pas en même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce rédacteur en chef et moi hostilité déclarée. Cela vous fait comprendre que je ne l'ai pas commandée cette étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par cette annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des portraits de personnages en vue, que tout le monde reconnaîtrait, je me suis inquiété; je me suis demandé quels étaient ces personnages, et parmi les noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président de l'Épire....
Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques de la confusion:
--Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire du Grand I.
Puis, reprenant son récit:
--Je dois encore ajouter, si vous le permettez, que j'ai pour vous la plus haute estime, non seulement pour le député dont je partage les opinions, mais encore pour l'industriel et le commerçant, étant commerçant moi-même: Lepargneux, éponges en gros, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Dans ces conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas permettre que vous figuriez de façon à être reconnu par tout le monde, dans une étude sur le jeu... ou bien des choses scandaleuses seront jetées au vent de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me suis décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec vous.
--Vous entendre avec moi?
--Je comprends votre surprise. Vous vous dites, n'est-ce pas, qu'étant directeur de l'Honnête Homme je n'ai besoin de m'entendre avec personne pour empêcher la publication dans mon journal de ce qui me déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi, directeur, il y a un rédacteur en chef qui fait le journal, et, comme nous sommes en guerre, il n'y met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces antagonismes dans les journaux que le public ne soupçonne pas.
--En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda Adeline, qui commençait à perdre patience.
--Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est possible que si vous m'accordez votre concours.
Rien n'était plus simple, plus honnête que le concours qu'il venait demander à Adeline,--de commerçant à commerçant, car il était commerçant avant tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste seulement par occasion, parce qu'il avait eu la chance de rencontrer une affaire superbe qui devait lui donner une belle fortune en peu de temps: celle de l'Honnête Homme. Malheureusement, le rédacteur en chef à qui il avait confié son journal était un coquin dont il ne pouvait se débarrasser qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il ne les avait pas... en ce moment, et il venait les demander à Adeline, qui était intéressé plus que personne au renvoi de ce coquin. Mais cette demande, il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en échange, c'est-à-dire une part de propriété dans l'Honnête Homme, qui était en train de prendre une place considérable dans le journalisme français--celle réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur la reconnaissance publique. Il était évident qu'une campagne s'organisait en ce moment dans certains journaux contre le président du Grand I; en achetant un certain nombre d'actions de l'Honnête Homme avec l'argent qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui reprochait, c'est-à-dire avec de l'argent trouvé, Adeline obtenait des avantages importants: 1° il faisait disparaître la plus dangereuse des attaques qui se machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il pouvait imposer silence à ses adversaires qui le redouteraient; 3° il employait son journal non seulement dans cette circonstance particulière, mais encore dans toutes celles où son ambition politique était en jeu; 4° enfin, il participait à la grosse fortune que l'Honnête Homme devait apporter à ses propriétaires dans un délai très court.
Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux posa sa serviette sur une table et en tira différents papiers:
--Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du ton d'un camelot qui fait son boniment; ce que j'avance, je le prouve: voici des pièces authentiques qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire, voyez, regardez.
C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu jusque-là. Il se leva, mais, au lieu de venir à la table sur laquelle Lepargneux étalait ses pièces authentiques, il alla à la porte, et, la montrant par un geste énergique:
--Sortez! dit-il.
Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:
--Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le portrait qu'on veut publier dans cette étude doit vous déshonorer, vous perdre à la Chambre et vous perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille, que je ne savais pas, mais que j'ai appris en vous attendant; je vous offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?
--Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline d'une voix sourde, car il ne fallait pas que sa femme l'entendit.
--Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez. Si vous n'avez pas les fonds en ce moment, nous prendrons des arrangements.
--Sortez, sortez!
--Je peux faire un effort pour vous, et si les quatre-vingt-sept mille francs vous gênent, nous dirons soixante mille.
Adeline montra la porte.
--Nous dirons cinquante mille.
Adeline revint vers la cheminée où un cordon de sonnette pendait le long de la glace.
--Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?
Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se presser.
--Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, tout en les fourrant dans sa serviette, que ce serait ainsi que vous me remercieriez de mon voyage, entrepris dans votre seul intérêt. Mais quoi qu'il en soit, je veux croire que vous réfléchirez et que vous comprendrez que j'ai voulu uniquement vous sauver. La publication de cette étude ne commencera pas avant quelques jours: vous avez encore le temps d'écouter la voix de la raison. Quand elle aura parlé, et elle parlera, j'en suis sûr, écrivez-moi aux bureaux de l'Honnête Homme; Dieu merci, je n'ai pas de rancune. Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.
--Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline quand son mari entra dans le bureau.
--Un directeur de journal qui voulait me demander de prendre des parts dans son affaire.
--Il tombait bien!
--J'ai eu toutes les peines du monde à le mettre dehors, dit Adeline pour expliquer ses éclats de voix s'ils étaient venus jusque dans le bureau.
Débarrassé de Lepargneux, Adeline se demanda s'il n'aurait pas da répondre autrement à cette menace! Mais quelle autre réponse possible sans se déshonorer? car telle était la situation que, quoi qu'il fît, c'était toujours le déshonneur qui se trouvait au dénouement: par lui-même s'il cédait, par ces misérables s'il résistait. Et quand il céderait, quand il donnerait ces quatre-vingt-sept mille francs, s'arrêteraient-ils là? ne le dévoreraient-ils pas jusqu'aux os tant qu'il y aurait un morceau à manger? Et, bien qu'il se dit qu'il ne pouvait faire que cette réponse, à chaque instant il se répétait la conclusion de Lepargneux: «Vous n'avez donc pas compris que cette étude doit vous perdre à la Chambre, vous perdre à Elbeuf, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille?»
Le mariage de sa fille, comment s'en occuper maintenant? Où trouver assez de calme pour agir continuellement sur l'esprit de la Maman?
Trois jours après, en dépouillant son courrier, ce qu'il ne faisait plus qu'en tremblant et autant que possible en cachette de sa femme, de peur de se trahir devant elle, il trouva une lettre dont l'écriture était visiblement déguisée:
«Monsieur,
«Il se prépare contre vous une machination pour vous faire chanter en vous menaçant de dévoiler certains procédés de jeu qui vous auraient fait gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empêcher ces machinations s'il vous convient d'entrer en arrangement avec moi. Vous pouvez me répondre: poste restante A.G. 913.»
Bien entendu, il ne répondit pas, et ne chercha même pas à imaginer quel pouvait être ce protecteur qui offrait «contre arrangement» d'arrêter ces machinations.
Un autre jour, il reçut, toujours sous enveloppe, un second numéro du François 1er qui annonçait que l'enquête qu'il avait commencée sur certains joueurs touchait à sa fin, et qu'il en publierait prochainement le résultat... «étonnant».
Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour de lui; un jour ou l'autre le scandale éclaterait sans qu'il eût pu rien faire pour le prévenir.
A la vérité, il y avait des heures où il se disait que ceux qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à ces accusations, et qu'à la Chambre pas plus qu'à Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire qu'il avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le connaissait pas, et d'ailleurs il y avait le gain des 87,000 francs qui, quoi qu'il fit, quoi qu'il dit, laisserait toujours dans les esprits, même de ceux qui lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il les avait gagnés, ces 87,000 francs, cela était un fait certain, il les avait volés; comment faire croire qu'il n'était pas d'accord avec ceux qui lui avaient fourni les moyens de les gagner? Toutes les explications qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient pas moins invraisemblables pour ses amis, et pour les indifférents absurde.
Cependant le temps de son congé touchait à sa fin, et il fallait qu'il rentrât à Paris; mais Paris maintenant était-il plus dangereux pour lui qu'Elbeuf où il avait cru trouver le repos et où il avait été si rudement poursuivi?
Il pouvait d'autant moins prolonger son absence qu'avec l'expiration de son congé coïncidait une élection pour lui d'une grande importance: celle du président du groupe de l'Industrie nationale; ses amis le portaient à cette présidence, son élection semblait assurée, il ne pouvait pas se dispenser de faire acte de présence.
Il partit donc en promettant à Berthe de revenir dans quelques jours et de reprendre auprès de la Maman ses instances qui, pour n'avoir pas encore abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.
Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la Chambre, il s'imaginait que ses amis, qu'il n'avait pas vus depuis quinze jours, allaient lui faire un accueil affectueux,--celui auquel il était habitué. Au contraire, cet accueil fut manifestement glacial; on s'éloignait de lui; pour un peu on lui eût tourné le dos.
Comme il allait entrer dans le bureau où devait se faire l'élection, on lui remit une dépêche qu'il ouvrit: «Envoyons premier numéro de l'étude à Elbeuf, particulièrement et personnellement à M. Eck; il est temps encore.»
L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent sur lui; il ne s'était pas donné la sienne, croyant avoir l'unanimité.
--J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais que voulez-vous, ce qu'on raconte de l'Épire vous fait le plus grand mal.
Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit du Palais-Bourbon la tête perdue; il ne lui restait qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le poursuivrait plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.
Traversant le pont, il descendit sur le quai pour prendre un bateau-omnibus; en route il lui serait facile de tomber dans la Seine par accident.
Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il devait s'embarquer, sa femme, sa fille se dressèrent devant ses yeux; pouvait-il les abandonner sans avoir assuré le mariage de sa fille?