‹ BaccaraChapitre 41 sur 43 · III

III

--Eh bien? demanda madame Adeline aussitôt que son mari revint dans le bureau où elle était seule avec Berthe.

--Elle résiste.

--Tu vois! s'écrièrent la mère et la fille.

--Aviez-vous donc pensé qu'elle céderait au premier mot?

Certes non, elles ne l'avaient point pensé.

--Il faut qu'elle s'accoutume à cette idée, continua Adeline, nous reviendrons à la charge, moi de mon côté, toi du tien, Hortense, toi aussi, Berthe; pour ne rien négliger, je vais voir M. l'abbé Garut ce soir même et lui demander de nous aider; il me semble qu'il ne peut pas nous refuser son concours.

--En es-tu sûr? demanda madame Adeline.

--C'est à essayer; en attendant je vais envoyer un mot à Michel pour qu'il vienne dîner avec nous demain: ce sera son entrée officielle dans la maison en qualité de fiancé, et je crois que cela produira un certain effet sur Maman; si elle a la preuve que son opposition n'empêche rien, elle comprendra qu'il est inutile de persister dans son refus, qui n'a d'autre résultat que de nous rendre tous malheureux, elle et nous; et puis, il est bon qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur; il est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman comme il a pris celui de la petite-fille.

Berthe vint à son père et l'embrassa en restant penchée sur lui un peu plus longtemps peut-être qu'il n'en fallait pour un simple baiser.

--Nous avons quinze jours à nous, dit Adeline, employons-les bien; et, pour commencer, soyez avec Maman comme à l'ordinaire, ne paraissez pas vouloir la fléchir par trop de soumission, ni l'éloigner par trop de raideur.

Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce qu'elle était d'ordinaire, quand le lendemain son fils lui annonça que Michel Debs dînerait le soir avec eux.

--Un juif à notre table! s'écria-t-elle dans un premier mouvement de surprise et d'indignation.

Mais aussitôt elle se calma:

--Tu es le maître, dit-elle.

--Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir faire; moi, pour ne pas désespérer ma fille; toi... pour ne pas blesser ta conscience.

Adeline n'était pas sans inquiétude quand il se demandait comment se passerait ce dîner, et quel accueil la Maman ferait à Michel: il fallait qu'elle sentît qu'il était vraiment le maître, comme elle le disait, et qu'elle crût que par son opposition elle n'empêcherait pas le mariage de sa petite-fille; ces deux preuves faites pour elle, il semblait probable qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle reconnaîtrait elle-même l'inutilité.

Mais ses craintes ne se réalisèrent pas: si la Maman n'accueillit pas Michel en ami et encore moins en petit-fils, au moins ne lui fit-elle aucune algarade; quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui répondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente, comme s'il était un inconnu ou un indifférent qu'elle ne devait jamais revoir. Quand, après le dîner, Michel, qui avait une très jolie voix de ténor, chanta avec Berthe le duo de Faust: «Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,» elle ne quitta pas le salon, et sa seule manifestation de mécontentement fut de dire à sa belle-fille:

--Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais laissé chanter de pareilles polissonneries avec un jeune homme.

Madame Adeline voulut marcher dans le même sens que son mari:

--Quand ce jeune homme est un fiancé? dit-elle.

La Maman resta interdite.

Après que Michel fut parti et que la Maman fut rentrée dans sa chambre, Adeline, madame Adeline et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de se passer:

--Vous voyez! dit Adeline.

--J'ai tremblé tant qu'a duré le dîner, dit madame Adeline.

--Et moi donc! murmura Berthe.

--Le premier pas est fait, dit Adeline comme conclusion, il n'y a qu'à continuer, demain, après-demain; ne pensons qu'à cela, ne nous occupons que de cela; Maman nous aime trop pour ne pas céder; il faudra, ma petite Berthe, lui savoir d'autant plus grand gré de son sacrifice qu'il aura été plus douloureux pour elle.

Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait, ne s'occuper que du mariage de sa fille.

Il avait donné ordre rue Tronchet qu'on lui envoyât sa correspondance à Elbeuf; quand on la lui remit, il trouva au milieu des lettres et des journaux une grande enveloppe cachetée à la cire et portant la mention: «Personnelle»; son contenu paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il ouvrit tout d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux furent attirés par une annotation à l'encre rouge «Voyez page 3.» Il alla tout de suite à cette page, et un encadrement au crayon rouge lui désigna ce qu'il devait lire:

«On sait que le député Adeline était président d'un des cercles où, depuis quelques mois, se joue la plus grosse partie; il vient de donner sa démission.

«Pourquoi?

«Nous allons tâcher de le découvrir.

«Si nous l'apprenons, nous le dirons à nos lecteurs.

«Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.

«C'est en publiant les scandales qu'on en arrête le renouvellement: nous ne manquerons pas au devoir que notre titre nous impose.»

Adeline retourna la feuille pour voir le titre: «Le François 1er» avec le mot célèbre bien en vedette:

«Tout est perdu, fors l'honneur.»

Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'eût pas hâte de voir le second:

«Le Redresseur de torts:

«Nous recevons des nouvelles de la Grèce: il parait que le désarroi règne dans l'Épire: on sait que cette province, où les affaires marchaient très bien pour les Grecs, était administrée par le député Adelinos, l'excellent agorète des Elheuviens; celui-ci vient de se retirer dans sa tente, auprès de sa fabrique noire; et l'on ne voit plus ses doigts légers courir sur le tapis vert; on se demande quels vont être les résultats de cette colère désastreuse, qui menace de précipiter chez Aidès tant de fortes âmes de héros criant la faim.»

Le troisième journal avait pour titre: l'Honnête homme; c'était en tête de la première page que se trouvait le trait à l'encre rouge:

«Sous ce titre:

UNE USINE A BACCARA

Nous commencerons prochainement une curieuse étude du jeu à Paris, prise dans le vif de la réalité, avec des portraits de personnages en vue que tout le monde reconnaîtra.

Elle montrera comment se montent les cercles qui ne sont que des entreprises financières, comment ils fonctionnent et les résultats qu'ils produisent sur la ruine publique.

Le sommaire des chapitres dira quel est l'intérêt de cette étude:

1er chap.--Association du demi-monde et de la gentilhommerie;

2e chap.--Où l'on trouve un président en situation d'obtenir une autorisation pour ouvrir un nouveau cercle;

3e chap.--Les jeux et les joueurs: tricheries des grecs et des croupiers; les ressources de la cagnotte;

4e chap.--Les séquences à l'usage de tout le monde;

5e chap.--Mangeurs et mangés.

Adeline fut atterré: il n'y avait pas à se méprendre sur l'envoi de ces journaux: on voulait l'intimider, le faire chanter, le manger.

C'était dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en face de sa femme; le voyant troublé par cette lecture, elle lui demanda ce qu'il avait et si ces journaux lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.

Pouvait-il répondre franchement et confesser toute la vérité à sa femme? La honte lui ferma la bouche. Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se tourmenterait de son impuissance.

--Des nouvelles agaçantes de la Chambre, oui, dit-il; mais pour nous, non. Les journaux, Dieu merci, ne s'occupent pas de mes affaires.

Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua la lecture de son courrier, mais sans savoir ce qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être plus sous le regard de sa femme.

Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par une rude montée tortueuse escalade la colline au haut de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait lentement, les reins courbés, la tête basse, comme dans cette même côte son père le lui avait appris quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant, il se retournait et regardait en soufflant la ville à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre aux femmes assises devant leurs portes et aux gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers de parler à leur député.

Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point dominant du plateau, et, n'ayant plus personne autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:

--Que faire?

Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur répondre?

Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil faire le mort, ceux qui avaient commencé cette campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait: «Mangeurs et Mangés»; ils allaient s'abattre sur lui; comment les repousser?

Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens l'oubli et la tranquillité!

Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il remontât cette côte dans quelques jours, et personne ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur Adeline.»

Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal, comme il était fier de lui-même:--la ville avec sa confusion de maisons, de fabriques et de cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le ronflement de ses machines qui montaient jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par les masses sombres des forêts.

Il resta là longtemps, regardant alternativement autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait prête à se relever et à reprendre sa marche, il se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, dans une catastrophe qui devait l'écraser.

Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.

Pour se défendre, il fallait commencer par avouer qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées par des gens qui voulaient le perdre, et les explications ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le monde le saisirait au bond; les explications, qui les écouterait?

S'il cédait, si une fois il accordait aux mangeurs ce qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas céder toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui verraient une ressource?

Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait autour de lui: ce n'était qu'une préparation, mais combien menaçante s'annonçait-elle!

Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta vers la ville; alors un frisson le secoua comme si chaque lambeau était un journal complet qu'Elbeuf allait lire.

Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur et qui devait revenir.

Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au temps où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait bien; il avait peur de voir.

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