I
MERLIN AU BERCEAU
Voici treize mois et trois semaines que dans le bois je m’endormis.
Dors donc, mon enfant, mon enfant; dors donc, enfant, dors.
J’avais ouï chanter un oiseau qui chantait si bien, si doucement!
Dors donc, etc.
Qui chantait si bien, si doucement, phis doucement que l’eau qui coule.
Dors donc, etc.
Tant que, sans y prendre assez garde, je le suivis l’esprit charmé.
Dors donc, etc.
Je le suivis bien loin, bien loin ; hélas ! hélas ! que j’étais jeune !
Dors donc, etc,
— Ô fille de roi, me disait-il, tu es belle comme la rosée du matin.
Dors donc, etc.
Le jour levant est ravi quand il te regarde ; ne le sais-tu pas ?
Dors donc, etc.
Le soleil lui-même est ravi. Et qui donc sera ton époux ?
Dors donc, etc.
— Taisez-vous, taisez-vous, vilain petit oiseau ; votre petit bec est trop libre.
Dors donc, etc.
Pourvu que le Roi du ciel jette un regard sur moi, que m’importe le regard de l’aurore ?
Dors donc, etc.
Que m’importe le regard du soleil ou même de l’univers entier ?
Dors donc, etc.
Si vous me parlez mariage , parlez-moi du Roi du ciel
Dors donc, etc.
Et pourtant il chantait de plus en plus doucement, et moi, je le suivais, la tête basse.
Dors donc, etc.
Tant que je tombai endormie de fatigue sous un chêne, dans un lieu écarté.
Dors donc, etc.
Et là je fis un rêve qui me troubla au delà de tout.
Dors donc, etc.
Je rêvais que j’étais dans la maison d’un petit Duz, dans le cercle des eaux d’une petite fontaine.
Dors donc, etc.
Ses pierres étaient si transparentes ! Ses pierres étaient si brillantes ! Ses pierres étaient aussi diaphanes que le cristal !
Dors donc, etc.
Sur le sol, un tapis de mousse, des fleurs nouvelles semées dessus.
Dors donc, etc.
Comme le petit Duz n’était pas chez lui, j’étais sans frayeur et joyeuse.
Dors donc, etc.
Lorsque je vis venir de loin, à tire d’aile, une tourterelle.
Dors donc, etc.
Et elle frappa de son bec au mur transparent de la grotte.
Dors donc, etc.
Et moi, simple, par pitié pour elle, d’aller lui ouvrir la porte.
Dors donc, etc.
Et elle d’entrer et de voler en cercle autour de la maison.
Dors donc, etc.
Tantôt mon épaule, tantôt mon front, tantôt elle effleurait mon sein.
Dors donc, etc.
Trois fois elle becqueta mon oreille, et de s’en retourner gaiement sous le bois vert.
Dors donc, etc.
Si elle était gaie, elle ; moi, je ne le suis pas ; maudite soit l’heure où je m’endormis !
Dors donc, etc.
Les larmes coulent de mes yeux d’avoir un berceau à balancer.
Dors donc, etc.
Que ne sont-ils dans l’abîme de glace, les Esprits noirs, tous, chair et os !
Dors donc, etc.
Que n’est-il faux mon rêve ! Que ne suis-je inconnue à tout le monde !
Dors donc, etc.
L’enfant, tout nouveau-né qu’il était, se mit à rire, en répétant :
Dors donc, etc.
— Taisez-vous, ma mère, ne pleurez pas, je ne vous causerai aucun chagrin.
Dors donc, etc.
— Mais c’est pour moi un grand crève-cœur d’entendre appeler mon père un Esprit noir.
— Dors donc, etc.
— Mon père, entre le ciel et la terre, est aussi brillant que la lune.
— Dors donc, etc.
— Mon père aime les pauvres gens, et, quand il le peut, il les aide.
— Dors donc, etc.
— Que Dieu préserve éternellement mon père de l’abîme de glace !
— Dors donc, etc.
— Mais bénie soit, au contraire, l’heure où je naquis pour faire le bien ;
— Dors donc, etc.
— Où je naquis pour faire le bien de mon pays; que Dieu le garde de chagrin! »
— Dors donc, etc.
La mère demeura stupéfaite : « Voici un Prodige, s’il en fut jamais!
Dors donc, mon enfant; mon enfant, dors donc; enfant,
dors. »
II
MERLIN-DEVIN
— Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir?
— Iou ! iou ! ou ! iou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! iou! ou ! iou ! ou ! —
— Je viens de chercher le moyen de trouver, par ici, l’œuf rouge,
L’œuf rouge du serpent marin, au bord du rivage, dans le creux du rocher.
Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l’herbe d’or.
Et le guy du chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.
— Merlin! Merlin! convertissez-vous, laissez le guy au chêne,
Et le cresson dans la prairie, comme aussi l’herbe d’or.
Comme aussi l’œuf du serpent marin parmi l’écume dans le creux du rocher.
Merlin! Merlin! convertissez-vous, il n’y a de devin que Dieu. —
— Iou ! iou ! ou ! iou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! ou !
Iou ! iou ! ou ! iou! ou ! —
III
MERLIN-BARDE