‹ Barzaz BreizChapitre 30 sur 98 · IV

IV

CONVERSION DE MERLIN.

Kado allait par la forêt profonde, agitant sa clochette aux sons clairs;
Quand bondit un fantôme à la barbe grise comme la mousse, et aux yeux bouillants comme l’eau du bassin sur le feu ;

Kado, le saint, se rencontrait avec Merlin le barde, ce jour-là :
— Je te l’ordonne, au nom de Dieu ! dis-moi qui tu es ?
— Du temps que j’étais barde dans le monde, j’étais honoré de tous les hommes.
Dès mon entrée dans les palais, on entendait la foule pousser des cris de joie.
Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombait l’or brillant ;
Les rois du pays m’aimaient ; les rois étrangers me craignaient ;
Le pauvre petit peuple disait : « Chante, Merlin, chante toujours. »
Ils disaient, les Bretons : « Chante, Merlin, ce qui doit arriver. »
Maintenant, je vis dans les bois ; personne ne m’honore plus maintenant.
Loups et sangliers, dans mon chemin, quand je passe, grincent des dents.
Je l’ai perdue, ma harpe ; ils sont coupés, les arbres d’où tombait l’or brillant.
Les rois des Bretons sont morts, les rois étrangers oppriment le pays.

Les Bretons ne disent plus : « Chante, Merlin, les choses à venir. »
Ils m’appellent Merlin le Fou, et tous me chassent à coups de pierre.
— Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour vous.
Celui-là aura pitié de vous ; à qui met sa confiance en lui, il donne le repos.
— En lui j’ai mis ma confiance, en lui j’ai confiance encore, à lui je demande pardon.
— Par moi t’accordent pardon le Père, le Fils et l’Esprit-Saint!
— Je pousserai un cri de joie en l’honneur de mon Roi, vrai Dieu et Homme !
Je chanterai ses miséricordes d’âge en âge, et au delà des âges.
— Pauvre cher Merlin, que Dieu vous entende! que les anges de Dieu vous accompagnent!

NOTES

les quatre fragments qu’on vient de lire ont grand besoin chacun de commentaire. Sans répéter ici ce que j’ai dit dans un ouvrage spécial, je me contenterai d’éclairer les hauteurs du sujet.

I. On ne peut s’empêcher d’être frappé de l’accent païen qui éclate et triomphe auprès du berceau de Merlin. Il y a là un écho manifeste des anciennes croyances celtiques, un souvenir vivant des superstitions de la Gaule, contre lesquelles la vraie religion eut à lutter. Mais à ce moment elles sont les plus fortes ; le Duz est vainqueur par ses maléfices de la vierge chrétienne, et le produit merveilleux de leur union fatale tient plus de son père que de sa mère ; il le défend contre elle ; il le bénit ; il s’annonce lui-même comme le bon génie de la nation bretonne.

II. Ce bon génie est en même temps un puissant magicien, un descendant des Marses, j’allais dire un Druide. En compagnie d’un chien noir, ou d’un loup familier, il parcourt dès l’aurore les bois, les rivages et les prairies ; il cherche « l’œuf rouge du serpent marin », talisman que l’on devait porter au cou, et dont rien n’égalait le pouvoir.

Il va cueillir le cresson vert, l’herbe d’or et le guy du chêne. L’herbe d’or est une plante médicinale ; les paysans bretons en font grand cas, ils prétendent qu’elle brille de loin comme de l’or ; de là, le nom qu’ils lui donnent. Si quelqu’un, par hasard, la foule aux pieds, il s’endort aussitôt, et entend la langue des chiens, des loups et des oiseaux. On ne rencontre ce simple que rarement et au petit point du jour : pour le cueillir, il faut être nu-pieds, en chemise ; et tracer un cercle à l’entour ; il s’arrache et ne se coupe pas. Il n’y a, dit-on, que les saintes gens qui le trouvent. C’est le sélage de Pline. On le cueillait aussi nu-pieds, en robe blanche, à jeun, sans employer le fer, en glissant la main droite sous la main gauche, et dans un linge qui ne servait qu’une fois.

Quant au guy, on sait combien il était vénéré des Druides.

Mais d’où vient cette voix ? Qui ose apostropher le magicien d’un pareil ton ? Serait-ce déjà le saint évêque auquel la tradition bretonne attribue la conversion de Merlin ? Au moins il est un fait très-curieux à constater, c’est que les belles paroles que le poëte met dans la bouche qui le gourmande se retrouvent dans plusieurs morceaux de poésie galloise, dont deux de Lywarc’h-Hen : Hormis Dieu, il n’y a pas de devin (Namyn Duw uid oes devin), a-t-il dit en faisant une profession de foi exactement semblable à celle de notre pièce, et où il n’y a de changé que l’ordre de la phrase et le dialecte.

III. Merlin a-t-il perdu plus tard sa puissance magique, le devin a-t-il été terrassé par un simple mot sorti d’une bouche chrétienne ?

Quoi qu’il en soit, il est encore barde, car il porte l’anneau d’or et la harpe. Mais on lui dérobe cette harpe ; on lui arrache cet anneau ; on le joue, on le charme ; il marche nu-pieds, nu-tête ; il porte des vêtements en lambeaux ; il pleure ; il est vieux, il est homme. Et, si on le recherche encore, si le peuple pousse des cris de joie, des iou ! iou ! pour saluer sa bienvenue, s’il paraît à la cour des chefs, c’est en souverain détrôné.

Aussi, dès qu’il le peut, s’échappe-t-il. Cette disparition est aussi constatée par les poètes gallois. « Nul ne sait où est la tombe de Merlin, » dit un barde dont les poésies sont antérieures au dixième siècle. Il s’embarqua avec neuf autres bardes, disent les Triades, et on ne put parvenir à savoir ce qu’il devint. Il nous apprend lui-même qu’il quitta la cour et s’enfuit dans les bois.

Notre ballade est aussi d’accord avec les traditions galloises, en lui prêtant un goût tout particulier pour les pommes et en le faisant tomber dans un piège où ces fruits sont l’appât. Il aimait tellement l’arbre qui les produit, qu’il lui a consacré un poëme :

« Ô pommier ! dit-il, doux et cher arbre, je suis tout inquiet pour toi ; je tremble que les bûcherons ne viennent, et ne creusent autour de ta racine, et ne corrompent ta sève, et que tu ne puisses plus porter de fruits à l’avenir. »

D’autre part, au douzième siècle, un poëte latin de Galles, écho de la tradition de son temps, fait tenir ce langage à Merlin : « Un jour que nous chassions, nous arrivâmes près d’un chêne aux rameaux touffus… À ses pieds coulait une fontaine bordée d’un gazon vert. Nous nous assîmes pour boire. Or, il y avait çà et là, parmi les herbes tendres, des pommes odorantes, au bord du ruisseau… Je les partageai entre mes compagnons, qui les dévorèrent ; mais aussitôt ils perdent la raison, ils frémissent, ils écument, ils se roulent furieux à terre, et s’enfuient, chacun de son côté, comme des loups, en remplissant l’air de déplorables hurlements.

« Ces fruits m’étaient destinés ; je l’ai su depuis. Il y avait alors en ces parages une femme qui m’avait aimé autrefois, et qui avait passé avec moi plusieurs années d’amour. Je la dédaignai, je repoussai ses caresses : elle voulut se venger ; et, ne le pouvant faire autrement, elle plaça ces dons enchantés au bord de la fontaine, où je devais revenir… Mais ma bonne étoile m’en préserva. »

Peut-être est-ce la même sorcière que veut désigner la ballade bretonne. Merlin parle lui-même dans ses poëmes d’une certaine femme versée dans les sciences magiques, avec laquelle il dit avoir eu des rapports.

Le roi dont la ballade semble avoir gardé le souvenir parait être Budik, chefs des Bretons d’Armorique, prince d’origine cornouaillaise, émigré de l’île de Bretagne. Il combattit les Franks, et défendit vaillamment contre eux la liberté de sa patrie ; Clovis, n’ayant pu le vaincre, le fit assassiner (vers 509). Budik avait marié sa fille Aliénor à un prince qu’on ne nomme pas, et lui avait donné en dot plusieurs droits sur les côtes de Léon. C’était, d’après la Charte d’Alan Fergan, la tradition populaire du onzième siècle ; c’était aussi celle du quinzième. Il y a lieu de croire que cette Aliénor est l’héroïne de la ballade, et que le jeune homme dont Merlin célèbre l’union avec elle, et à qui il fait gagner la souveraineté du pays de Léon, n’est autre que le fils de la magicienne ; enfin que l’auteur de la Charte d’Alan Fergan et l’auteur du Mémoire du vicomte de Rohan connaissaient le poëme populaire : en ce cas, ce poëme serait le roman de l’histoire. L’époque où il a été composé nous semble assez difficile à déterminer. Tel qu’il est, il ne peut être contemporain de l’événement, et cependant il n’est certainement pas l’ouvrage des siècles de la grande chevalerie ; il en porterait le costume, tandis que le sien se rapporte à un âge beaucoup moins civilisé. C’est ce qui nous induit à penser qu’il a subi les altérations qu’il présente antérieurement à cette époque.

IV. Plus historique, la tradition de la conversion de Merlin remonte aux temps les plus reculés ; elle a été chantée par les bardes chrétiens des clans gaéliques, gallois et armoricains ; il est doux de croire, avec eux, que, dans son infortune et sa vieillesse, il trouva pour consolatrice la religion de sa mère ; une chose que notre poëte omet de dire, c’est qu’il périt assassiné comme Orphée. Mais le peuple ne fait pas mourir de tels hommes.

J’ai été mis sur la trace du poëme de Merlin par madame de Saint-Prix, qui a bien voulu m’en communiquer des fragments chantés au pays de Tréguier. Il serait à désirer que ceux qui existent dans la collection de M. de Penguern vissent aussi le jour, et vinssent, avec les précieuses découvertes de M. Gabriel Milin, compléter le cycle poétique de l’Enchanteur breton. Si, par sa forme rhythmique et son style, il est moins ancien que d’autres, il accuse par le fond des idées une inspiration très-primitive. Quoique l’air change à chaque morceau, et même le dialecte, je crois, vu l’uniformité du mètre, à l’unité de la composition originelle.