IV
— Bonheur et joie en ce palais; me voici venu derechef.
Me voici de retour avec la harpe de Merlin. —
Quand le fils du roi l’entendit, il parla bas à son père;
Et le roi, l’ayant écouté, répondit au jeune homme :
— Si tu m’apportes l’anneau qu’il a à la main droite;
Si tu m’apportes son anneau, je le donnerai ma fille. —
Et lui de s’en revenir, en pleurant, trouver sa grand’mère bien vite.
— Le seigneur roi avait dit ; et voilà qu’il s’est dédit !
— Ne vous chagrinez pas pour cela ; prenez un rameau qui est là ;
Qui est là dans mon petit coffre, et où il y a douze petites feuilles,
Et que j’ai été sept nuits à chercher, il y a sept ans, en sept bois.
Quand le coq chantera à minuit, votre cheval rouge sera à vous attendre ;
N’ayez point peur, Merlin le Barde ne s’éveillera pas. —
Comme le coq chantait au milieu de la nuit noire, le cheval rouge bondissait sur le chemin ;
Le coq n’avait pas fini de chanter, que l’anneau de Merlin était enlevé.
V
Le matin, quand jaillit le jour, le jeune homme était près du roi.
Et le roi, en le voyant, resta debout, tout stupéfait ;
Stupéfait, et tout le monde comme lui: — Voilà qu’il a gagné sa femme ! —
Et il sortit un moment avec son fils et le vieillard.
Puis ils revinrent avec lui , l’un à sa gauche , l’autre à sa droite.
— C’est vrai, mon fils, ce que tu as entendu :
Aujourd’hui tu as gagné ta femme.
Mais je demande une chose encore ; ce sera la dernière.
Si tu peux faire cela, tu seras le vrai gendre du roi ;
Et tu auras ma fille, et de plus tout le pays de Léon, par ma race !
C’est d’amener Merlin le Barde à ma cour pour célébrer le mariage ! —
VI
— Ô barde Merlin, d’où viens-tu, avec tes habits en lambeaux?
Où vas-tu ainsi, tête nue et nu-pieds?
Où vas-tu ainsi, vieux Merlin, avec ton bâton de houx?
— Je vais chercher ma harpe, consolation de mon cœur en ce monde;
Chercher ma harpe et mon anneau, que j’ai perdus tous deux.
— Merlin, Merlin, ne vous chagrinez pas ; votre harpe n’est pas perdue ;
Votre harpe n’est pas perdue, ni votre anneau d’or non plus.
Entrez, Merlin, entrez ; venez manger un morceau avec moi.
— Je ne cesserai de marcher, et je ne mangerai morceau.
Je ne mangerai morceau de ma vie, que je n’aie retrouvé ma harpe.
— Merlin, Merlin, obéissez-moi ; votre harpe sera retrouvée. —
Elle le pria tant, qu’il entra.
Quand arriva, sur le soir, le jeune fils de la vieille femme ; et le voilà dans la maison,
Et le voilà qui tressaille d’épouvante en jetant les yeux sur le foyer ;
En y voyant le barde Merlin assis, la tête penchée sur sa poitrine.
Voyant Merlin sur le foyer, il ne savait où fuir.
— Taisez-vous, mon enfant, ne vous effrayez pas ; il dort d’un profond sommeil ;
Il a mangé trois pommes rouges que je lui ai cuites sous la cendre ;
Il a mangé mes pommes; voilà qu’il nous suivra partout. —
VII
La reine demandait, de son lit, à sa camériste :
— Qu’est-il arrivé dans cette ville ? qu’est-ce que ce bruit que j’entends ?
Quand je suis éveillée si matin ; quand les colonnes de mon lit tremblent ?
Qu’est-il arrivé dans la cour ; quand la foule y pousse des cris de joie ?
— C’est que toute la ville est en fête ; c’est que Merlin entre au palais ;
Avec lui une vieille femme, vêtue de blanc, et votre beau-fils à sa suite. —
Le roi l’entendit, et sortit, et courut pour voir.
— Lève-toi, bon crieur ; lève-toi de ton lit, et vite !
Et va publier par le pays que tous ceux qui le voudront viennent aux noces ;
Aux noces de la fille du roi , qui sera fiancée dans huit jours ;
Aux noces, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne ;
Gentilshommes et juges ; gens d’église et chevaliers ;
Et d’abord les grands Comtes ; et les pauvres gens et les riches ;
Va vite et diligemment par le pays, messager, et reviens de même. —
VIII
— Faites silence, tous, faites silence, si vous avez deux oreilles pour entendre !
Faites tous silence pour écouter ce qui est ordonné :
C’est la noce de la fille du roi ; y vienne qui voudra dans huit jours ;
À la noce, petits et grands qui demeurent en ce canton ;
À la noce, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne,
Gentilshommes et juges, gens d’église et chevaliers ;
Et d’abord les grands Comtes, et les riches et les pauvres ;
Et les riches et les pauvres, ni or ni argent ne leur manquera ;
Il ne leur manquera ni chair, ni pain ; ni vin, ni hydromel à boire ;
Ni escabelles pour s’asseoir, ni valets vifs pour les servir ;
Il sera tué deux cents porcs et deux cents taureaux engraissés ;
Deux cents génisses et cent chevreuils de chacun des bois du pays ;
Deux cents bœufs, cent noirs, cent blancs, dont les peaux seront également partagées.
Il y aura cent robes de laine blanche pour les prêtres ;
Et cent colliers d’or pour les beaux chevaliers ;
Plein une salle de manteaux bleus de fête pour les demoiselles ;
Et huit cents braies neuves pour les pauvres gens ;
Et cent musiciens, sur leurs sièges, faisant de la musique jour et nuit sur la place ;
Et Merlin le Barde, au milieu de la cour, célébrera le mariage.
Enfin, la fête sera telle, qu’il n’y en aura jamais de pareille. —
IX
— Écoutez, cuisinier, je vous prie : est-ce que la noce est finie ?
— La noce est finie, ainsi que la franche lippée.
Elle a duré quinze jours, et il y a eu du plaisir assez.
Ils sont tous partis chargés de riches présents, avec congé et protection du roi ;
Et son gendre, pour le pays de Léon, avec sa femme, le cœur joyeux.
Ils sont tous partis satisfaits ; le roi seul ne l’est pas ;
Merlin encore une fois est perdu, et l’on ne sait ce qu’il est devenu. —