‹ Barzaz BreizChapitre 36 sur 98 · II

II

Le lendemain de grand matin, le jeune écuyer de Lez-Breiz courait trouver son maître, tout tremblant :

— Le More du roi est venu, et il vous a défié.
— S’il m’a défié, il faut que je réponde a son défi.
— Cher seigneur, vous ne savez donc pas? c’est avec les charmes du démon qu’il combat.
— S’il combat avec les charmes du démon, nous combattons, nous, avec l’aide de Dieu !
Va vite m’équiper mon cheval noir, tandis que je serai à me revêtir de mes armes.
— Sauf votre grâce, seigneur, si vous m’en croyez, vous ne combattrez pas sur votre cheval noir.
Il y a trois chevaux dans l’écurie royale ; vous pourrez choisir entre eux trois.
Maintenant, s’il vous plaît de m’écouter, je vous apprendrai un secret.
C’est un vieux clerc qui me l’a enseigné, un homme de Dieu, s’il en est un au monde.
Vous ne prendrez pas le cheval bai, ni le cheval blanc non plus ;
Vous ne prendrez point le cheval blanc ; le cheval noir, je ne dis pas ;
Celui-là est placé entre les deux autres, et c’est le More du roi qui l’a dompté

Si vous m’en croyez, prenez celui-là pour aller vous battre avec lui.
Quand le More entrera dans la salle, il jettera son manteau à terre.
Pour vous, ne jetez pas votre manteau à terre, mais suspendez-le.
Si vous mettez vos habits sous les siens, la force du noir géant doublera.
Quand le noir géant s’avancera pour vous attaquer, vous ferez le signe de la croix avec le fût de votre lance ;
Puis, quand il fondra sur vous furieux et plein de rage, vous le recevrez avec le fer.
Avec l’aide de vos deux bras et de la Trinité, votre lance ne se rompra pas dans vos mains. —
III

Sa lance ne se rompit pas dans ses mains, avec l’aide de ses deux bras et de la Trinité !
Sa lance en ses mains ne branlait pas, quand ils chevauchèrent l’un contre l’autre ;
Quand ils chevauchaient dans la salle, front contre front, fer contre fer, leurs lances rapides-aveugles en arrêt.

Rapides-aveugles leurs coursiers hennissants, s’entre-mordant à faire jaillir le sang.
Le roi frank, assis sur son trône, regardait avec sos nobles ;
Regardait et disait : « Tiens, tiens bon, noir corbeau de mer ! plume-moi bien ce merle ! »
Quand le géant l’assaillait furieux, comme la tempête le vaisseau,
Sa lance en ses mains ne branlait pas ; ce fut celle du More qui se brisa.
La lance du More vola en éclats, et il fut démonté violemment.
Et lorsqu’ils furent à pied tous deux, ils fondirent l’un sur l’autre avec rage ;
Et ils se donnèrent de tels coups d’épée, que les murs tremblaient d’épouvante ;
Et que leurs armes jetaient des étincelles comme le fer rouge sur l’enclume.
Tant que le Breton, trouvant le joint, enfonça son épée dans le cœur du géant.
Le More du roi tomba ; et sa tête rebondit sur le sol.
Lez-Rreiz, voyant cela, lui mit le pied sur le ventre ;

Et en retirant son épée, il coupa la tête du géant more.
Et quand il eut coupé la tête du More, il l’attacha au pommeau de sa selle.
Il l’attacha au pommeau de sa selle par la barbe qui était toute grise et tressée.
Mais voyant son épée ensanglantée, il la jeta bien loin de lui :
— Moi, porter une épée souillée dans le sang du More du
roi ! —
Puis il monta sur son cheval rapide, et il sortit, son jeune écuyer à sa suite ;
Et quand il arriva chez lui, il détacha la tête du More ;
Et il l’attacha à sa selle, afin que les Bretons la vissent.
Hideux spectacle ! Avec sa peau noire et ses dents blanches, elle effrayait ceux qui passaient ;
Ceux qui passaient et qui regardaient sa bouche ouverte qui bâillait.
Or, les guerriers disaient : — Le seigneur Lez-Breiz, voilà un homme ! —
Et le seigneur Lez-Breiz, alors, parla lui-même ainsi :

— J’ai assisté à vingt combats, et j’ai vaincu plus de mille hommes ;
Eh bien, je n’ai jamais eu autant de mal que m’en a donné le More.
Dame sainte Anne, ma chère mère, que vous faites de merveilles à mon occasion !
Je vous bâtirai une maison de prière, sur la hauteur, entre le Léguer et le Guindy —
IV

LE ROI.

Ce jour-là, le seigneur Lez-Breiz marchait à l’encontre du roi lui-même ;
A rencontre du roi pour le combattre, suivi de cinq mille hommes d’armes à cheval.
Or, comme il allait partir, voilà un coup de tonnerre, de tonnerre des plus épouvantables!

Son doux écuyer, y prenant garde, en augura mal :
— Au nom du ciel ! maître, restez à la maison ; ce jour s’annonce sous de fâcheux auspices !
Rester à la maison ! mon écuyer ; c’est impossible ; j’en ai donné l’ordre, il faut marcher!
Et je marcherai tant que la vie , que la vie sera allumée dans ma poitrine,
Jusqu’à ce que je tienne le cœur du roi du pays des forêts, entre la terre et mon talon. —
La sœur de Lez-Breiz, voyant cela, sauta à la bride du cheval de son frère :
— Mon frère, mon cher frère, si vous m’aimez, vous n’irez point aujourd’hui combattre ;
Ce serait aller à la mort ! et que deviendrons-nous après ?
Je vois sur le rivage le blanc cheval de mer ; un serpent monstrueux l’enlace,
Enlace ses deux jambes de derrière de deux anneaux terribles, et ses flancs de trois autres anneaux,
Et ses jambes de devant et son cou de deux autres encore,
et il monte le long de son poitrail, il le brûle, il l’étouffe.

Et le malheureux cheval se dresse debout sur ses pieds, et renversant la tête de côté, il mord la gorge du monstre :
Le monstre bâille; il agite son triple dard rouge comme du sang, et déroule ses anneaux en sifflant ;
Mais ses petits l’ont entendu, ils accourent : fuis ! la lutte est inégale, tu es seul. Oh ! fuis, sain et sauf !
— Qu’il y ait des Franks par milliers ! je ne fuis pas devant la mort ! —
Il n’avait pas fini de parler, qu’il était déjà loin, bien loin de sa demeure.
V