‹ Barzaz BreizChapitre 37 sur 98 · L'ERMITE · I

L'ERMITE · I

Comme l’ermite du bois d’Helléan dormait, on frappa trois coups à sa porte.
— Bon ermite, ouvrez-moi la porte ; je cherche un asile où me retirer.
Le vent souffle glacé du côté du pays des Franks : c’est l’heure où les troupeaux et même les bêtes sauvages ont cessé d’errer cà et là.

Le vent souffle glacé du côté de la mer ; il n’est pas bon d’être dehors.
— Qui êtes-vous, qui frappez à ma porte à cette heure de minuit et qui demandez à entrer ?
— La Bretagne me connaissait bien ; au jour de son angoisse j’étais Lez-Breiz (le soutien de la Bretagne).
— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; vous êtes un séditieux, je l’ai ouï dire ;
Vous êtes un séditieux, je l’ai oui dire ; vous êtes l’ennemi du roi béni.
— Je ne suis pas un séditieux, j’en prends Dieu à témoin, ni un traître non plus.
Maudits soient les traîtres, et le roi, et les Franks !
Leur langue sue, comme la langue du chien, une sueur qui fait trou comme la sueur des damnés.
Maudits soient les traîtres ! sans eux j’aurais remporté la victoire.
— Fils de l’homme, garde-toi de maudire jamais ni ami, ni ennemi, ni personne ainsi ;
Ni par-dessus tout le seigneur roi, car il est l’oint de Dieu.
— L’oint de Dieu, il ne l’est pas ! l’oint du démon, je ne dis pas.

L’oint de Dieu, il ne l’est pas celui qui ravage la terre des Bretons.
Mais l’argent qui vient du démon se dépense pour ferrer Pol;
Se dépense pour ferrer le vieux Pol, et toujours il est déferré.
Vieil ermite, ouvrez-moi, que j’aie une pierre où m’asseoir.
— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; les Franks me chercheraient querelle.
— Vieil ermite, ouvrez-moi la porte, ou je la jette dans la maison. —
Le vieil ermite, entendant ces paroles, sauta à bas de son lit ;
Et il alluma une petite torche de résine, et il alla ouvrir la porte.
Or, quand la porte fut ouverte, il recula épouvanté,
En voyant s’avancer un spectre tenant dans ses deux mains sa tête;
Les yeux pleins de sang et de feu, tournoyants d’une manière horrible.
— Silence ! vieux chrétien, ne vous effrayez pas; c’est le Seigneur Dieu qui l’a permis.

Le Seigneur Dieu a permis aux Franks de me décapiter pour un temps ;
Et maintenant il vous permet à vous-même de replacer ma tête, si vous le voulez,
Parce que j’ai été débonnaire et secourable à mes sujets.
— Si le Seigneur Dieu me permet de replacer votre tête, selon mon bon vouloir,
Parce que vous avez été débonnaire et secourable à vos sujets;
Que votre tête soit replacée, mon fils, au nom de Dieu, Père, Fils et Esprit ! —
Et par la vertu de l’eau bénite, le fantôme devint homme.
Quand le fantôme fut devenu homme, l'ermite parla de la sorte :
— Maintenant vous allez faire pénitence, rude pénitence avec moi ;
Vous porterez pendant sept ans une robe de plomb cadenassée à votre cou.
El chaque jour, à l’heure de midi, vous irez, à jeun, chercher de l’eau à la fontaine au sommet de la montagne.
— Qu’il soit fait selon votre sainte volonté ; comme vous le dites, je le dis. —

Quand les sept ans furent révolus, sa robe écorchait ses talons ;
Et sa barbe, devenue grise ainsi que la chevelure de sa tête, descendait jusqu’à sa ceinture ;
À le voir, on eût dit d’un chêne mort depuis sept ans.
Quiconque l’eût vu ne l’eût pas reconnu ;
Il ne le fut que par une dame vêtue de blanc qui passait sous le bois vert :
Elle le regarda et se mit à pleurer : — Lez-Breiz, mon cher fils, est-ce bien toi !
Viens ici, mon pauvre enfant, viens ici que je te décharge bien vite de ton fardeau ;
Que je coupe ta chaîne avec mes ciseaux d’or : je suis ta mère, sainte Anne d’Armor. —
II

Or, il y avait sept ans et un mois que son écuyer le cherchait partout.
Et son écuyer disait ainsi en cheminant par le bois d’Helléan :
— Si j’ai tué son meurtrier, je n’en ai pas moins perdu mon cher seigneur. —
Alors il entendit à l’extrémité du bois les hennissements plaintifs d’un cheval.

Et le sien, mettant le nez au vent, y répondit en caracolant.
Arrivé à l’extrémité du bois, il reconnut le cheval noir de Lez-Breiz.
Il était près de la fontaine, la tête penchée, mais il ne paissait ni ne buvait ;
Seulement il flairait le gazon vert et il grattait avec les pieds.
Puis il levait la tête, et recommençait à hennir lugubrement.
A hennir lugubrement : quelques-uns disent qu’il pleurait.
— Dites-moi, ô vous, vénérable chef de famille, qui venez à la fontaine, qui est-ce qui dort sous ce tertre ?
— C’est Lez-Breiz qui dort en ce lieu; tant que durera la Bretagne, il sera renommé ;
Il va s’éveiller tout à l’heure en criant, et va donner la chasse aux Franks ! —

NOTES

Il serait curieux de comparer le dernier chant de ce poëme avec un récit latin du temps, ouvrage d’un religieux frank nommé Ermold le Noir, qui suivit en Bretagne l’armée de Louis le Débonnaire, et qui a chanté sa victoire sur les Bretons. Même esprit, mêmes rôles, même caractères, et souvent mêmes faits. Je ne ferai qu’un rapprochement, mais il est frappant. Après avoir raconté le résultat de l’expédition de Louis le Débonnaire contre Morvan-Lez-Breiz, Ermold le Noir ajoute : « Quand Morvan eut été tué, on apporta sa tête toute souillée de sang à un moine appelé Witchar, qui connaissait bien les Bretons, et possédait sur les frontières une abbaye qu’il tenait des bienfaits du roi ; Witchar la prit entre ses mains, la trempa dans l’eau, la lava, et, en ayant peigné et lissé les cheveux, il reconnut les traits de Morvan . »

L’ermite du poëme populaire, qui est évidemment le même que Witchar, prend aussi entre ses mains, comme on l’a vu, la tête de Morvan-Lez-Breiz, et il la trempe dans l’eau ; mais cette eau est bénite, et sa vertu, jointe au signe de la croix, ressuscite le héros breton. Cependant tous les événements n’ont pas été aussi complètement transformés par le poëte populaire, témoin la vengeance que l’écuyer de Morvan tire de la mort de son maître. Ici la tradition le dispute en précision à l’histoire ; l’une met le récit de cette vengeance dans la bouche de l’écuyer : « Si j’ai tué, dit-il, son meurtrier, je n’en ai pas moins perdu mon cher seigneur ; » l’autre s’exprime de la sorte, avec moins de laconisme : « Au moment où un guerrier frank, nommé Cosl, tranchait la tête du Breton, l’écuyer de Morvan le frappa lui-même par derrière d’un coup mortel. »

La sœur de Lez-Breiz peut avoir, comme l’ermite et l’écuyer, son prototype dans l’histoire. L’écrivain frank, à la vérité, lui donne une femme et non une sœur ; mais n’a-t-il pas à dessein confondu l’une et l’autre pour rendre odieux le vaincu ? Il est permis de le penser quand on a lu les vers où il calomnie indignement les bretons, sous prétexte de peindre leurs mœurs.

Des deux guerriers mentionnés dans le poëme populaire, aucun ne se retrouve chez l’auteur latin. Il nous apprend seulement, et son témoignage est corroboré par celui d’Eginhard, que Louis le Débonnaire, ayant conquis Barcelone, fit prisonnier, et retint près de lui pour le servir, plusieurs des Mores qui habitaient la ville. C’etait d’ailleurs la mode à la cour des rois de cette époque d’avoir pour officiers des hommes de race noire. Le More du poëme populaire est donc certainement un personnage réel. L’auteur breton n’est pas moins d’accord avec tous les historiens du neuvième siècle, quand il suspend la tête ensanglantée du vaincu au pommeau de la selle de Lez-Breiz, qui l’emporte comme un trophée ; on trouve dans les chroniques du temps mille preuves de la persistance de cet usage barbare.

Je n’ai pu découvrir aucune allusion à l’autre guerrier vaincu par Lez-Breiz, et dont le poëte populaire a caché le nom sous l’injurieux sobriquet de Lorgnez (la lèpre). Les nombreuses variantes que j’ai recueillies du chant où il figure ne m’ont rien appris de satisfaisant ; mais les injures qu’on lui met à la bouche sont déjà trop bien celles que les écrivains de cette époque prêtent aux Franks dans leurs querelles avec les Bretons, pour qu’il n’appartienne pas à l’histoire. Son titre de marc’hek (chevalier), souvent répété dans la pièce et commun à Lez-Breiz lui-même, ne serait pas une raison de douter du fait ; car on le trouve employé dans des actes contemporains, et il doit être pris uniquement dans le sens d’homme de cheval, et non de preux. Si l’on hésitait à le croire, la couleur blanche du bouclier que le poète breton fait porter, selon un usage du neuvième siècle, constaté par Ermold le Noir, à un des chevaliers qu’il nomme, trancherait toute difficulté

Parmi les faits historiques qui ont simplement servi de point de départ aux inventions populaires, j’indique la disparition du corps de Morvan, enlevé par les Franks ; les rapports qu’il eut après sa mort avec le moine Witchar, et sa sépulture, dont l’empereur Louis crut devoir régler lui-même le cérémonial, sans doute afin de dérober sa tombe à la piété rebelle des Bretons. Ceux-ci, les plus superstitieux du moins, s’imaginèrent aisément que, si leur défenseur avait été rappelé à la vie par le moine frank, comme le bruit en courait, il n’avait pu l’obtenir de lui qu’à des conditions aussi dures que celles auxquelles la famille de Morvan et eux- mêmes la recevaient du vainqueur. Ils supposèrent donc qu’il était retenu captif par le moine dans quelque retraite écartée où il subissait une pénitence très-rude, à laquelle il se soumettait, comme eux-mêmes se soumettaient à la loi de leurs conquérants. Mais, au milieu de leurs humiliations et de leurs souffrances, qu’ils lui faisaient partager avec eux en se personnifiant en lui, ils ne perdirent pas l’espoir. De même qu’ils croyaient au retour d’Arthur, mort en défendant son pays contre les Saxons, ils crurent que la servitude de Lez-Breiz, comme la leur, aurait un terme, et qu’il reviendrait se mettre à leur tête pour expulser les Franks. De là les recherches entreprises par son écuyer, dans le poëme populaire, et la découverte du souterrain où il dort : de là son prochain réveil, et le cri de guerre qu’il va pousser, après sept ans de servitude et de silence, c’est-à-dire, chose bien remarquable ! précisément sept ans après la mort de Lez-Breiz et la soumission de la Bretagne (818), l’année même (825) où un autre vicomte de Léon, Gwiomarc’h, nouveau soutien des Bretons, nouveau Lez-Breiz, appelant son pays aux armes, recommença plus vivement que jamais la guerre contre l’étranger.

Le poëme, dont cette importante circonstance fixerait l’inspiration première au moment où l’insurrection éclata, jouit à son apparition d’une telle popularité, qu’une partie passa dans le pays de Galles. Chanté d’abord, comme en Bretagne, il fut, avec le temps, remanié en prose par les Bretons d’outre-mer, et nous en retrouvons le début sous cette forme dans un de leurs contes nationaux, écrit avant le douzième siècle; mais la poésie, la naïveté, les détails charmants de l’original, l’allure même, si dramatique et si leste, ont disparu dans une sorte de résumé sans vie. J’ai déjà eu occasion de le remarquer ailleurs, cette dégradation est moins l’œuvre du temps que du changement de pays, car la tradition est encore vivante et fleurie de ce côté-ci du détroit, où elle a de profondes racines dans les souvenirs nationaux. L’absence de racines semblables lies a conduit les Gallois à un singulier moyen pour y suppléer : ils l’ont greffée sur une de leurs tiges traditionnelles, attribuant à un des héros du pays de Galles, nommé Peredur, l’histoire de Lez-Breiz enfant.

Le conteur gallois a fait subir aux mœurs du jeune Breton le même changement qu’à la forme de l’œuvre originale ; les unes, à ce qu’il paraît, lui semblaient surannées, peut-être grossières, comme l’autre. Son héros est plus civilisé que celui du poëte populaire. Il ne prend pas la fuite, en vrai petit sauvage, sans dire adieu à sa mère ; il l’embrasse, au contraire ; il reçoit ses conseils, il part avec son agrément. Le poëme, dans le remaniement gallois, gagne donc en culture morale, fruit d’une civilisation supérieure, ce qu’il perd en forme primitive et naïve. Cette culture est encore plus développée et plus sensible aux douzième et treizième siècles, époque où il acquit par toute l’Europe une telle popularité, que Chrétien de Troyes, en France, et Wolfram d’Eschenbach, en Allemagne, s’en approprièrent des morceaux, qu’ils placèrent dans deux de leurs romans imités du conte gallois. Le départ du jeune Lez-Breiz et son retour au manoir de sa mère furent les chants qui fixèrent surtout leur attention. J’ai déjà publié le premier, d’après Chrétien de Troyes ; le second est encore inédit et mérite d’être reproduit ; mais l’amplification du trouvère français n’ayant pas moins de deux cent soixante-dix vers, tandis que l’original en a seulement cinquante, je me permettrai de l’abréger.

Après avoir raconté l’arrivée du chevalier, dont il change le nom en Perceval, comme les Gallois l’avaient changé en Peredur, et comme les Allemands le changèrent en Parcival, il rend de la manière suivante la reconnaissance du frère et de la sœur :

<poem>{{lang|fro| Hors d’une belle chambre vint Une moult très-gente pucèle Blanche, com’ fleur de lys nouvelle Moult était richement vetue : Est droit à Perceval venue. Par Dieu, le roi de majesté, L’a moult bonnement salué. Perceval son salut lui rent, Qui bien savait à escient Qu’elle était sa germaine suer (sœur). Mais ne veut découvrir son cuer (cœur) Mie, si tost, ainz (mais) veut atendre À demander et à entendre Combien a que mourut sa mère Et s’il n’a mais (plus) ne suer ne frère, Oncle, parent ni autre ami. Assis se sont illec (là) andui (tous deux). La damoiselle a commandé À un keu (cuisinier) qu’il hast (hachât) la viande, Et puis à Perceval demande : — Sire, où géutes- (couchâtes) vous ennuit (cette nuit) ? — Là ou n’eus guères de déduit (plaisir), Fait Perceval, en la foret. — La damoiselle sans arrêt Commença des yeux à lermer (pleurer). Perceval la vit soupirer. Si lui dit : Qu’avez-vous, sœur Iselle ? — Sire, ce dit la damoiselle, Pour vous me souvient de mon frère Que ne vis desque (depuis que) petite ère (j’étais), Et ne sais s’il est vif ou mort, Mais en lui est tout mon confort ; Espérance ai qu’encor le voie. Je ne sais que plus en diroie ; Mais quand vois aucun chevalier, Si ne me peut le cœur changier Ni muer qu’il ne m’attendrie. — Celles, l’ait Perceval, amie, Nul hom’ ne s’en doit merveiller (étonner); Mais or me dites, sans tarder, Si vous serour (sœur) ni frère avez, Plus que celui que dit avez. — Certes, fait-elle, beau doux sire, Rien vous en cuit (faut) la verte (vérité) dire : Je n’ai plus frère ni serour ; J’en ai au cœur moult grand irour (chagrin), Pour ce que suis seule en ce bois. Bien dix ans (il y) a et quatre mois Qu’il advint que mon frère ala En cèle grant foret de là A la cour du roi s’en ala. Ne sais comment il esploita (agit); Onques puis n’en ai ouï parler. Quand de céans le vits aller Ma mère si chaït (tomba) pamée; De demi fut morte (mourut) et alinée. — Alors a Perceval pleuré ; Elle le prit à regarder, Si lui vit la couleur muer (changer) lit à larmes faire la trace Qui lui courent aval (au bas de) la face. Si lui a dit : Parfoi, biau sire. Si votre nom me vouliez dire, Sachiez que volontiers l’ouïrais. Perceval dit : Je ne saurais Mon nom céler (cacher), ma douce sœur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Grand pièce (longtemps) après a répondu. — Suer, fait-il, en baptême fu Par nom Perceval appelé. — Quand elle ouït qu’il s’est nommé. Si (elle) fut si ébahie et prise Qu’à qui lui donât toute (la) Frise, Elle n’aurait pu mot sonner (dire). Perceval la vet (va) acoler (embrasser), Et lui dit qu’il était son frère. Et que pour lui morte iert (était) sa mère. Quand elle l’entend, si (elle) le baise, Nule rien n’a qui lui deplaise, Mais moult grande joie s’entrefont.}}</poem>

On sent ici avec évidence la périphrase et l’imitation, comme l’a remarqué un juge excellent. Le trouvère français n’est pas plus heureux que ne l’a été le conteur gallois; il ne fait, comme lui, qu’une froide copie d’un modèle original et charmant. Les ornements dont il charge ce modèle sont de mauvais goût et manquent de naturel. Ainsi, pendant que le poëte populaire représente la sœur du chevalier comme une pauvre orpheline, passant les jours et les nuits à pleurer et à attendre son frère; n’ayant pour compagne et pour servante que sa vieille nourrice aveugle, habitant un manoir en ruines, au seuil duquel croissent l’ortie et les ronces, le trouvère la dépeint richement vêtue, fraîche comme un lys, dans un opulent château, servie par des valets nombreux et donnant des ordres à son cuisinier pour qu’il traite bien son frère. En revanche il omet les paroles les plus touchantes de la jeune fille : « Je n’ai pas de frère sur la terre; dans le ciel, je ne dis pas. » Ce trait plein de délicatesse et de sensibilité, ce fauteuil maternel, vide, au coin du foyer ; cette croix consolatrice, détails charmants, mais surtout cette question si pathétique de la jeune fille au chevalier qu’elle voit pleurer lorsqu’elle lui parle de sa mère : « Votre mère, l’auriez-vous aussi perdue, quand vous pleurez en m’écoutant? » tout cela manque dans le roman, malgré sa prolixité.

Ce n’est pas, au reste, la seule fois que les trouvères ont gâté, en y portant la main, des traditions rustiques ; nous en verrons d’autres exemples. On dirait qu’il en est des souvenirs nationaux comme de ces plantes délicates qui ne peuvent vivre et fleurir qu’aux lieux où elles ont vu le jour.

Il était réservé à un poëte français et breton de notre temps, à Brizeux, de venger l’injure faite au vieux barde armoricain, et de montrer comment on peut faire passer un poëme d’une langue dans une autre sans lui ôter son caractère et son originalité. Le morceau qu’il a si bien traduit (le Chevalier du roi) est le premier que j’ai entendu chanter. Il me fut appris à la fois par une vieille paysanne de Lokéfret et par une jeune et charmante femme, trop tôt ravie à ceux qui l’aimaient, madame la comtesse de Cillart. Maintenant on le répète moins souvent que la traduction, dans les manoirs bretons.

Tous les enfants y savent celle-ci par cœur :

Entre deux guerriers, un Frank un Breton,
Un combat eut lieu, combat de renom.
Du pays breton Lez-Breiz est l’appui,
Que Dieu le soutienne et marche avec lui !
Le seigneur Lez-Breiz, le bon chevalier.
Eveille un matin son jeune écuyer :
— Page, éveille-toi, car le ciel est clair;
Page, apporte-moi mon casque de fer.
Ma lance d’acier, il faut la fourbir,
Dans le sang des Franks je veux la rougir…

Le traducteur poursuit ainsi sur l’air breton jusqu’à l’épilogue :

<poem> Pour le souvenir de ce grand combat Ce chant fut rimé par un vieux soldat. Que dans la Bretagne il soit répété ! Que ton nom, Lez-Breiz, partout soit chanté!

Allez donc, mes vers, dans tous les cantons, Et semez la joie au cœur des Bretons. </poem>

Malheureusement la mort n’a pas permis au poëte, qui semait lui-même la joie au cœur de ses compatriotes, de traduire Lez-Breiz jusqu’au bout.

J’ai complété ou rectifié ce poëme au moyen de différentes versions dont je suis redevable à M. Victor Villiers de l’Isle-Adam, à M. de Penguern, à M. P. de Courcy, et à plusieurs habitants des montagnes d’Arez et des Montagnes Noires. C’est là qu’on chante principalement l’enfance de Lez-Dreiz, où l’auteur met si Lien en relief le penchant du génie celtique pour une certaine simplesse, plus tard glorifiée. Son retour au manoir se chante à Plévin, ainsi que la belle légende formée des deux circonstances réelles de la mort du héros breton, sujet des chants cinquième et sixième, qu’Augustin Thierry a cités in extenso dans la dernière édition de ses Dix ans d’études historiques (p. 577).

Les livres, a-t-on dit, ont leur destinée; il en est ainsi des chansons populaires, et souvent elle est fort curieuse. La légende de Lez-Breiz offre un exemple remarquable de la manière dont elles se perpétuent en se renouvelant sans cesse. A un courant traditionnel d’une époque très-ancienne est venu se mêler un courant historique tout nouveau ; le vieux nom de Lez-Breiz ou Lezou-Breiz, par sa ressemblance avec celui

de Les Aubrays, que portait, au dix-septième siècle, le fameux Jean de Lannion, et l’analogie du caractère belliqueux et dévot des deux personnages, ont produit une confusion des plus favorables au rajeunissement du héros primitif. Sans nul doute, l’un doit à l’autre d’être demeuré populaire jusqu’à nos jours. En célébrant le dernier, après sa mort, les chanteurs de son pays de Goélo, et même ceux de Cornouaille, lui ont attribué les aventures fantastiques du prince léonnais ; et comment n’auraient-ils pas été conduits à une appropriation si naturelle, quand un archéologue breton, à qui nous devons la publication du testament olographe du châtelain des Aubrays, daté du 21 janvier 1651, atteste avoir vu, dans le caveau d’une chapelle en ruines, sa tête sciée en deux, comme l’avait été la tête de Lez-Breiz, à côté de tibias gigantesques ?