V
Sur le champ de bataille, à Kerloan, il y a un chêne qui domine le rivage,
Il y a un chêne au lieu où les Saxons prirent la fuite devant la face d’Even le Grand.
Sur ce chêne, quand brille la lune, chaque nuit des oiseaux s’assemblent ;
Des oiseaux de mer, au plumage blanc et noir, une petite tache de sang au front. Avec eux, une vieille Corneille grisonnante, avec elle un jeune Corbeau.
Ils sont bien las tous deux, et leurs ailes sont mouillées ;
Ils viennent de par delà les mers, de loin.
Et les oiseaux chantent un chant si beau, que la grande mer fait silence.
Ce chant-là, ils le chantent tout d’une voix, à l’exception de la Corneille et du Corbeau.
Or, le Corbeau a dit : — Chantez, petits oiseaux, chantez.
Chantez, petits oiseaux du pays, vous n’êtes pas morts loin de la Bretagne. —
NOTES
Dans les plus anciennes traditions bretonnes, les morts reparaissent souvent sur la terre sous la poétique forme d’oiseaux. Cette opinion était particulièrement en vogue au dixième siècle, époque où doit remonter l’inspiration de la ballade qu’on vient de lire ; un barde gallois de ce temps nous l’atteste.
La circonstance du déguisement que prend le messager de Bran pour traverser plus sûrement les pays étrangers ; l’anneau d’or qu’il emporte et qui doit le faire reconnaître ; la perfidie de son geôlier, le pavillon noir et le pavillon blanc, tout cela a été emprunté à notre ballade par l’auteur du roman de Tristan, trouvère du douzième siècle, qui eut souvent recours aux chanteurs populaires bretons, comme il l’avoue lui-même.
On voit qu’il n’a fait que substituer l’amante à la mère, Iseult à la vieille dame bretonne, dans le dénoûment de son ouvrage, quand
on compare, avec le paragraphe cinquième de la ballade, les vers suivants dont je rajeunis un peu le style :
Yseult est de la nef issue (sortie),
Ot (ouït) les grandes plaintes en la rue,
Les seins (cloches) aux moustiers, aux chapelles,
Demande aux hommes quelles nouvelles,
Pourquoi ils font tel soneis (sonneries)
Et de quoi sont les plureis (pleurs).
Un ancien donc lui a dit :
Belle dame, si Dieu m’aït (m’aide)
Nous avons ici grand’ douleur
Ne oncques gens n’eurent maür (plus grande)
Tristan, le pieux, le franc est mort...
D’une plaie que en son corps eut.
En son lit ore endroit (tout à l’heure) mourut.
Oncques si grand’ chetivaison (maliieur)
N’advint en cette région.
Dès que Yseult la nouvelle ot
De douleur ne put sonner (dire) mot;
De sa mort est si adolée! (désolée)
Par la rue va désfabulé...
On s’émerveille en la cité
D’où elle vient, ki elle soit :
Yseult va là ou le corps voit,
Et se tourne vers l’Orient,
Pour lui prie piteusement :
« Ami Tristan, quand mort vous vois,
Par raison vivre puis ne dois;
Mort êtes pour la mienne amour
Et je meurs, ami, de tendrour (tendresse)
Quand à temps je n’ai pu venir. »
De juste (auprès) lui va donc gésir (se coucher),
Elle l’embrasse et puis s’étend,
Son esperit aitant (aussitôt) rend.
Cette paraphrase seule attesterait l’antériorité de la pièce armoricaine. Une autre circonstance fort intéressante, est la mention expresse de joueurs de harpe dans le château des seigneurs bretons. La harpe n’est plus populaire en Armorique ; ou se demandait même si elle le fut jamais. Maintenant il n’est plus douteux qu’elle y ait été en usage.
Nos Actes en fournissent d’ailleurs d’autres preuves que je m’étonne de n’avoir jamais vues citées. L’un d’eux, de l’an 1069, passé au château d’Auray, par le comte Hoël, prouve que ces musiciens occupaient à la cour des chefs armoricains le même rang honorable que dans celle des princes gallois contemporains, car un joueur de harpe nommé Kadiou (Kadiou Citharista) signe avant sept moines, dont deux abbés crossés.