XV
LE FAUCON
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —
ARGUMENT
Geoffroi I, duc de Bretagne, était parti pour Rome, laissant le gouvernement du pays à Ethwije, sa femme, sœur de Richard de Normandie. Comme il revenait de son pèlerinage, le faucon qu’il portait au poing, suivant la coutume des seigneurs du temps, s’étant abattu sur la poule d’une pauvre paysanne et l’ayant étranglée, cette femme saisit une pierre et tua du même coup le faucon et le prince (1008). La mort du comte fut le signal d’une effroyable insurrection populaire. L’histoire n’en dit pas la cause; la tradition l’attribue à l’envahissement de la Bretagne par les étrangers que la duchesse douairière, veuve de Geoffroi, y attira, aux vexations qu’ils exercèrent contre les paysans, et à la dureté de leurs agents fiscaux. On chante encore dans les Montagnes Noires une chanson guerrière sur ces événements et j’en dois une version à un sabotier du pays. Singulière coïncidence! je l’ai entendu pour la première fois sifflera un jeune bouvier qui menait son bœuf au boucher. L’air, me dit-il, est celui de la circonstance, et on ne peut l’entendre sans pleurer.
Le faucon a étranglé la poule, la paysanne a tué le comte; le comte tué, on a opprimé le peuple, le pauvre peuple, comme une bête brute.
Le peuple a été opprimé, le pays a été foulé par des envahisseurs étrangers, par des envahisseurs des pays Gaulois, que la Douairière a appelés comme la vache le taureau.
Le pays grevé, une révolte a éclaté ; les jeunes se sont levés, levés se sont les vieux ; par suite de la mort d’une poule et d’un faucon, la Bretagne est en feu, et en sang, et en deuil.
Au sommet de la Montagne Noire, la veille de la fête du bon Jean, trente paysans étaient réunis autour du grand feu de joie. Or, Kado le Batailleur était là avec eux, s’appuyant sur sa fourche de fer.
— Que dites-vous, mangeurs de bouillie ? payerez-vous la taxe ! Quant à moi, je ne la payerai pas ! j’aimerais mieux être pendu !
— Je ne la payerai pas non plus ! mes fils sont nus, mes troupeaux maigres ; je ne la payerai pas, je le jure par les charbons rouges de ce feu, par saint Kado et par saint Jean !
— Moi, ma fortune se perd, je vais être complètement ruiné ; avant que l’année soit finie, il faudra que j’aille mendier mon pain.
— Mendier votre pain, vous n’irez pas ; à ma suite je ne dis pas ; si c’est querelle et bataille qu’ils cherchent, avant qu’il soit jour ils seront satisfaits !
— Avant le jour ils auront querelle et bataille ! Nous le jurons par la mer et la foudre ! nous le jurons par la lune et les astres ! nous le jurons par le ciel et la terre ! —
Et Kado de prendre un tison, et chacun d’en prendre un comme lui : — En route, enfants, en route maintenant! et vite à Guerrande ! —
Sa femme marchait à ses côtés, au premier rang, portant un croc sur l'épaule droite, et elle chantait en marchant : — « Alerte ! alerte ! mes enfants !
« Ce n’est pas pour aller demander leur pain que j’ai mis au monde mes trente fils ; ce n’est point pour porter du bois de chauffage, oh ! ni des pierres de taille non plus !
« Ce n’est pas pour porter des fardeaux comme des bêtes de somme que leur mère les a enfantés ; ce n’est pas pour piler la lande verte, pour piler la lande rude avec leurs pieds nus.
« Ce n’est pas aussi pour nourrir des chevaux, des chiens de chasse et des oiseaux carnassiers ; c’est pour tuer les oppresseurs que j’ai enfanté mes fils, moi! » —
Et ils allaient d’un feu à l’autre, en suivant la montagne :
— Alerte! alerte! boud ! boud ! iou ! iou ! Au feu, au feu, les valets du fisc! —
Quand ils descendirent la montagne, ils étaient trois mille et cent; quand ils arrivèrent à Langoad, ils étaient neuf mille réunis.
Quand ils arrivèrent à Guerrande, ils étaient trente mille trois cents, et alors Kado s’écria :
— Allons ! courage ! c’est ici ! —
Il n’avait pas fini de parler, que trois cents charretées de lande avaient été amenées et empilées autour du fort, et que la flamme, ardente et folle, l’enveloppait ;
Une flamme si ardente, une flamme si folle, que les fourches de fer y fondaient, que les os y craquaient comme ceux des damnés dans l’enfer,
Que les agents du fisc hurlaient de rage en la nuit, comme des loups tombés dans la fosse, et que le lendemain, quand le soleil parut, ils étaient tous en cendre.
NOTES
Ainsi se vengeaient les campagnards bretons, forcés de se faire justice à eux-mêmes, à défaut de chefs nationaux de leur race pour la leur rendre. La sœur du duc de Normandie fit entourer, massacrer, disperser et poursuivre, par ses hommes d’armes, selon l’expression d’un contemporain, les bandes insurgées des pauvres paysans. Mais, plus tard, le joug de l’étranger s’étant adouci en s’usant, comme il arrive toujours, un duc, plus humain et plus juste, voyant l’oppression dont le peuple était l’objet de la part des roturiers, que les nobles, revêtus du titre de sergents féodés, chargeaient d’exercer leurs fonctions, publia l’ordonnance suivante : « Pour ce que au temps passé nos sergentises ont esté données à personnes poy savantes et moins suffisantes, quant ad ce (c’est-à-dire non nobles) ; et quand elles ont esté données à personnes suffisantes, ceulx les affermoient à aultres personnes moins suffisantes, et en tel nombre que ce qui pouvoit estre gouverné par un seul estoit affermé à deux, trois, quatre ou cinq (intermédiaires), qui tous convenoient vivre
soubz celles sergentises; et ainxi ont esté noz dits subjetz mangiez, destruits, et grandement pillez, et justice celée, et les rapports malilvesement et faulxement recordez... pour ce avons ordrenné et ordrennons que ceulx qui tendront et à qui nous donrons desoremes en avant sergentises en nostre duché, les serviront en leurs propres personnes, sans les bailler à ferme... et ne prendront ceulx sergents des subjetz de leurs sergentises, robes, pansions, louiers, ne aultres choses... ; vinages, bladages, gerbages, ne aultres exactions induës, et en ont levé plusieurs aultres et usé du contraire, dont nous entendons à les faire punir. »
S’il n’y a pas de doute sur la cause de la Jacquerie chantée dans le bardit rustique, il y en a sur les premiers individus qui y prirent part, et le lieu où elle éclata. Malgré l’assertion du poëte , ou du moins des chanteurs, on ne peut croire qu’elle ait pris naissance dans les Montagnes Noires, car les Cornouaillais avaient leurs comtes particuliers au onzième siècle et n’étaient pas encore réunis au domaine ducal. L’esprit de résistance opiniâtre qu’ils ont si souvent montré leur aura fait attribuer une levée de bâtons à laquelle ils ont dû rester étrangers, et qui regarde principalement les paysans vannetais, leurs voisins. Partant, ils seraient
innocents du sac de Guerrande, que ces derniers ont fort bien pu faire, à l’imitation des Normands.