‹ Barzaz BreizChapitre 50 sur 98 · XVI

XVI

HÉLOISE ET ABAILARD

— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT

L’histoire d’Héloïse et d’Abailard a fourni un sujet à notre poésie populaire; mais elle l’a chantée à sa manière. Ce ne sont ni les amours, ni les malheurs des deux amants qui l’ont frappée. La métamorphose qu’elle a fait subir à cette femme célèbre est fort étrange ; on voudrait pouvoir en douter, mais il n’y a pas matière à l’ombre d’un doute. Les faits sont positifs : la charmante Héloïse est changée en affreuse sorcière.

On sait qu’elle passa avec Abailard plusieurs années au bourg de Pallet, près de Nantes (1099). Durant leur séjour en Bretagne, le bruit de son savoir se sera répandu partout; le peuple en aura été émerveillé, et comme, à cette époque de naïve ignorance, tout savant, sans l’orthodoxie, était un sorcier, on lui en aura départi les connaissances et les attributs : telle est la cause principale de cette transformation singulière. Mais elle n’eut pas lieu seulement en Bretagne; on la trouve jusqu’en Italie. Montrant à Ampère un débris de môle à Naples, un mendiant lui dit : Lo fece Petro Bailardo per una Maga, « Pierre Abailard a fait cela à l’aide d’une Magicienne. »

Je n’avais que douze ans quand je quittai la maison de mon père, quand je suivis mon clerc, mon bien cher Abailard.

Quand j’allai à Nantes, avec mon doux clerc, je ne savais, mon Dieu, d’autre langue que le breton ;

Je ne savais, mon Dieu, que dire mon Pater, quand j’étais chez mon père, petite, à la maison.

Mais maintenant je suis instruite, fort instruite en tout point; je connais la langue des Franks et le latin, je sais lire et écrire,

Et même lire dans le livre des Évangiles, et bien écrire, et parler, et consacrer l’hostie aussi bien que tout prêtre.

Et empêcher le prêtre de dire sa messe, et nouer l’aiguillette par le milieu et les deux bouts ;

Je sais trouver l’or pur, l’or au milieu de la cendre, et l’argent dans le sable, quand j’en ai le moyen :

Je me change en chienne noire, ou en corbeau, quand je le veux, ou en feu follet, ou en dragon ;

Je sais une chanson qui fait fendre les cieux, et tressaillir la grande mer, et trembler la terre.

Je sais, moi, tout ce qu’il y a à savoir en ce monde; tout ce qui a été jadis, et tout ce qui sera.

La première drogue que je fis avec mon doux clerc, fut faite avec l’œil gauche d’un corbeau, et le cœur d’un crapaud ;

Et avec la graine de la fougère verte, cueillie à cent brasses au fond du puits, et avec la racine de l’Herbe d’or arrachée dans la prairie,

Arrachée tête nue, au lever du soleil, en chemise et nu-pieds. F.a première épreuve que je fis de mes drogues, fut faite Dans le champ de seigle du seigneur abbé :

De dix-huit mesures de seigle qu’avait semées l’abbé, il ne recueillit que deux poignées.

J’ai un coffret d’argent à la maison, chez mon père : qui l’ouvrirait s’en repentirait bien!

Il y a là trois vipères qui couvent un œuf de dragon ; si mon dragon vient à bien, il y aura désolation.

Si mon dragon vient à bien, il y aura grande désolation; il jettera des flammes à sept lieues à la ronde.

Ce n’est pas avec de la chair de perdrix, ni avec de la chair de bécasse, mais avec le sang sacré des Innocents, que je nourris mes vipères.

Le premier que je tuai était dans le cimetière, sur le point de recevoir le baptême, et le prêtre en surplis.

Quand on l’eut porté au carrefour, je quittai ma chaussure, et m’en allai le déterrer, sans bruit, sur mes bas.

Si je reste sur terre, et ma Lumière avec moi; si nous restons en ce monde encore un an ou deux ;

Encore deux ou (rois ans, mon doux ami et moi, nous ferons tourner ce monde à rebours.

— Prenez bien garde, jeune Loïza, prenez garde à votre âme; si ce monde est à vous, l’autre appartient à Dieu. —

NOTES

L’auteur suppose qu’Héloïse n’a que douze ans lorsqu’elle quitte la maison paternelle pour suivre son amant. Il y a, dans l’énumération qu’elle fait de ses talents, un certain orgueil qui commence par être naïf et finit par devenir horrible. On y trouve un bizarre mélange de pratiques druidiques et de superstitions chrétiennes. Héloïse est tort savante ; elle sait la langue romane et le latin. Elle lit l’Évangile; les abbesses seules, entre les femmes, en avaient le droit au chœur. Ce fait est important; il prouve qu’Héloïse était déjà retirée au Paraclet lors de la composition du chant. Elle n’est donc pas seulement sorcière, elle est religieuse, prêtresse même, puisqu’elle prétend consacrer l’hostie.

Elle est alchimiste; elle se métamorphose à son gré : elle est tour à tour chienne noire, corbeau, dragon ou feu follet. Les âmes des méchants empruntent toutes ces formes.

Au pied du mont Saint-Michel, en Cornouaille, s’étend un vaste marais; si le montagnard voit passer, sur le soir, un grand homme maigre et pâle, suivi d’une chienne noire, qui se dirige de ce côté, il regagne bien vite sa cabane, il ferme sa porte au verrou et se met en prière, car la tempête approche. Bientôt les vents mugissent, le tonnerre roule avec fracas, la montagne tremble et paraît prête à s’écrouler; c’est le moment où le magicien évoque les âmes des morts.

Le porte-brandon ou feu follet est un enfant qui porte à la main un tison qu’il tourne comme une roue enflammée ; c’est lui qui incendie les villages

que l’on voit brûler, la nuit, sans que personne y ait mis le feu. Le cheval malade qui se traîne vers l’écurie, c’est lui ; on croit le tenir, il s’échappe en jetant son tison à la tête du pâtre qui veut le conduire à l’étable. La chèvre blanche égarée, qui bêle tristement, après le coucher du soleil, au bord de l’étang, c’est encore lui ; elle fait tomber le voyageur dans l’eau et fuit en ricanant. Esprit, lutin, démon malicieux et moqueur, le porte-brandon met sa joie à narguer l’homme.

Héloïse a tout pouvoir sur la nature : elle connaît le présent, le passé, l’avenir ; elle chante, et la terre s’émeut. Elle sait la vertu des simples ; comme Merlin, elle cueille au point du jour l’herbe d’or ; elle jette des sorts ; elle fait couver des œufs de vipères qu’elle engraisse de sang humain ; elle bouleverserait le monde. Cependant il y a une limite qu’elle ne franchit pas ; où finit son empire commence celui de Dieu. Il est curieux d’entendre, au sixième siècle, le barde Taliésin faire étalage de ses connaissances de la même manière qu’Héloise. Lui aussi se vante d’avoir subi ou de pouvoir subir des métamorphoses étranges ; d’avoir été biche, coq et chien ; de connaître tous les mystères de la nature ; d’être l’instituteur du monde ; de tenir enfermé dans ses livres bardiques le trésor entier des connaissances humaines.

Le poëte est d’accord avec l’histoire en faisant vivre Héloïse et son amant à Nantes ou aux environs ; c’était le pays classique de la sorcellerie. Le druidisme avait eu un collège de prêtresses dans une des îles situées à l’embouchure de la Loire, et leur science avait laissé de si profondes traces dans les esprits, qu’au milieu du quatorzième siècle, elles ne s’étaient point encore effacées. Le nombre des sorcières se multipliait même tellement de jour en jour, que l’évêque diocésain crut devoir fulminer contre elles une bulle d’excommunication, avec toutes les cérémonies d’usage, en pleine cathédrale, au son des cloches, en allumant, puis éteignant les flambeaux, et foulant aux pieds le missel et la croix.

Les druidesses de la Loire, comme les vierges de l’archipel armoricain passaient aussi, pour être douées d’un esprit surhumain ; sans doutes on croyait qu’elles pouvaient soulever par leurs chants la mer et les vents, prendre à leur gré la forme d’animaux divers, guérir de maladies incurables, connaître et prédire l’avenir.

Il est facile de voir, à ces traits, que le poëte a confondu Héloïse avec les prêtresses du culte antique de ses pères ; lui aurait-il mis dans la bouche quelques débris de leurs hymnes, conservés par la tradition ?

Nous sommes porté à le croire, et telle est la raison qui nous fait attribuera une partie du chant, en dépit de la langue qui est toute moderne, une antiquité très-reculée et bien antérieure au douzième siècle, auquel il semble appartenir. Peu de pièces sont plus populaires ; celle-ci se chante avec de légères variantes dans les quatre dialectes bretons. Je la publie d’après une version cornouaillaise, mais évidemment elle a été composée dans le dialecte de Vannes. Les moines de Saint-Gildas de Rhuiys, dont Abailard était abbé, et qu’il traita, comme on sait, avec un tel dédain philosophique qu’on le chassa du pays, pourraient bien n’avoir pas été étrangers à sa composition, et s’être faits l’écho satyrique des croyances populaires sur Héloïse, pour se venger de l’insolence de leur supérieur et venger, du même coup, les Bretons insultés par lui. Ce qu’il y a de certain, c’est que, parmi des souvenirs évidemment druidiques, il s’est glissé, dans la pièce, quelques réminiscences toute classiques, dont les moines ont pu emprunter l’expression à leurs auteurs latins ; sans parler de la Magicienne de Théocrite, Héloïse ne rappelle-t-elle pas, en effet, la Canidie d’Horace ?

En écrivant sa belle histoire d’Abailard, M. Ch. de Rémusat ne pouvait oublier ai métamorphose de son héroïne par la poésie armoricaine.