‹ Barzaz BreizChapitre 52 sur 98 · XIX · L’ÉPOUSE DU CROISÉ

XIX · L’ÉPOUSE DU CROISÉ

— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT

Aquelques lieues de la jolie petite ville de Quimperlé, qui semble flotter sur les eaux d’Izol et d’Ellé, comme une corbeille de feuillage et de fleurs sur un étang, on trouve, en allant vers le nord, le gros village du Faouët. Les anciens seigneurs de ce nom, brandie cadette de la noble et antique famille de Goulenn, ou Goulaine, selon l’orthographe vulgaire, tiennent une assez grande place dans l’hisloire de Bretagne, et la poésie populaire les a pris pour sujet de ses chants. D’après elle, l’un d’eux, parlant pour la terre sainte, confia sa femme aux soins de son beau-frère. Celui-ci promit d’avoir pour la dame tous les égards dus à son rang ; mais à peine les croisés eurent-ils quitté le pays, qu’il essaya de la séduire. N’ayant pu y réussir, il la chassa de chez lui, et l’envoya garder les troupeaux. Une ballade très-répandue aux environs du Faouët et dans toute la Cornouaille conserve le souvenir du fait, qu’elle dramatise comme on va le voir.

— Pendant que je serai à la guerre pour laquelle il me faut partir, à qui donnerai-je ma douce amie à garder ? — Conduisez-la chez moi, mon beau-frère, si vous voulez : je la mettrai en chambre avec mes demoiselles ;

Je la mettrai en chambre avec mes demoiselles, ou dans la salle d’honneur avec les dames ; on leur préparera leur nourriture dans le même vase ; elles s’asseyeront à la même table. —

Peu de temps après, elle était belle à voir la cour du manoir du Faouët toute pleine de gentilshommes, chacun avec une croix rouge sur l’épaule, chacun sur un grand cheval, chacun précédé de sa bannière, et venant chercher le seigneur pour aller à la guerre.

Il n’était pas encore bien loin du manoir, que déjà son épouse essuyait plus d’un dur propos : — Ôtez votre robe rouge et prenez-en une blanche, et allez à la lande garder les troupeaux.

— Excusez-moi, mon frère ; qu’ai-je donc fait ? Je n’ai gardé les moutons de ma vie ! — Si vous n’avez gardé les moutons de votre vie, voici ma longue lance qui vous apprendra à les garder. —

Pendant sept ans elle ne fit que pleurer ; au bout des sept ans, elle se mit à chanter.

Or, un jeune chevalier, qui revenait de l’armée, ouït une voix douce chantant sur la montagne. — Halte ! mon petit page ; tiens la bride de mon cheval ; j’entends une voix d’argent chanter sur la montagne ; j’entends une petite voix douce chanter sur la montagne. Il y a aujourd’hui sept ans que je l’entendis pour la dernière fois.

— Bonjour à vous, jeune fille de la montagne ; vous avez bien dîné, que vous chantez si gaiement ?

— Oh ! oui, j’ai bien dîné, grâces en soient rendues à Dieu ! avec un morceau de pain sec que j’ai mangé ici.

— Dites-moi, jeune fille jolie qui gardez les moutons, dans ce manoir que voilà, pourrai-je être logé ? — Oh ! oui, sûrement, monseigneur, vous y trouverez un gîte et une belle écurie pour mettre vos chevaux.

Vous y aurez un bon lit de plume pour vous reposer, comme moi autrefois quand j’avais mon mari ; je ne couchais pas alors dans la crèche parmi les troupeaux ; je ne mangeais pas alors dans l’écuelle du chien.

— Où donc, mon enfant, où est votre mari ? Je vois à votre main votre bague de noces ! — Mon mari, monseigneur, est allé à l’armée ; il avait de longs cheveux blonds, blonds comme les vôtres. —S’il avait des cheveux blonds comme moi, regardez bien, ma fille, serait-ce point moi-même ? — Oui, je suis votre dame, votre amie, votre épouse ; oui, c’est moi qui m’appelle la dame du Faouët.

— Laissez là ces troupeaux, que nous nous rendions au manoir ; j’ai hâte d’arriver.

— Bonheur à vous, mon frère, bonheur à vous ; comment va mon épouse, que j’avais laissée ici ?

— Toujours vaillant et beau ! Asseyez-vous, mon frère. Elle est allée à Quimperlé avec les dames ; elle est allée à Quimperlé, où il y a une noce. Quand elle reviendra, vous la trouverez ici.

— Tu mens ! car tu l’as envoyée comme une mendiante garder les troupeaux ; tu mens par tes deux yeux ! car elle est derrière la porte, elle est là qui sanglote ! Va-t’en cacher ta honte ! va-t’en, frère maudit ! Ton cœur est plein de mal et d’infamie ! Si ce n’était ici la maison de ma mère, si ce n’était ici la maison de mon père, je rougirais mon épée de ton sang ! —

NOTES

La croix rouge que fait perler le poëte sur l’épaule à chaque chevalier indique la date de la ballade, et à laquelle des guerres saintes elle se rapporte. La première est la seule où tous les croisés aient pris cette croix ; aux suivantes chacun portait la couleur de son pays, et l’on sait que le noir était celle de l’Armorique.

L’histoire nous apprend qu’Alain et les chefs bretons qui le suivirent en Palestine revinrent au bout de cinq ans ; le poëte populaire dit de sept : l’erreur vient sans doute des chanteurs, la mesure des mots cinq et sept étant la même en breton qu’en français.

Mais c’est la moindre des questions soulevées par la pièce qu’ils nous ont transmise : la question de son origine est autrement délicate. La retrouvant en Catalogne, en Provence et sur divers points de la France,

M. de Puymaigre, qui en a publié une rédaction française, intitulée Germaine, n’hésite pas à croire à une imitation positive : au fait, la ressemblance est telle entre l’Épouse du Croisé, Don Guillermo, la Pourcheireto, et Germaine, qu’on ne peut l’attribuer à des rencontres fortuites ; le chant breton, ajoute-t-il, qui roule sur le même sujet, diffère par les détails du romance catalan et du romance provençal, mais tous trois ont certainement une origine commune. Sans se prononcer sur la question de priorité, entre l’œuvre néo-celtique et l’œuvre néo-latine, le prudent collecteur se borne à réclamer pour sa rédaction une ancienneté justifiée par certains détails de mœurs féodales bien connues. J’imiterai sa réserve, et n’entamerai peint une discussion qui m’entraînerait un peu loin, mais je renvoie le lecteur, pour la solution du problème, au Romancerillo catalan, de M. Milà y Fontanals (p. 119), aux Chants populaires de la Provence, de M. Damase-Artaud, aux Chants populaires du pays Messin, de M. de Puymaigre lui-même (p. 8), et enfin au recueil de M. Champfleury (p. 195).