‹ Barzaz BreizChapitre 53 sur 98 · XX

XX

LE ROSSIGNOL

— DIALECTE DE LÉON —

ARGUMENT

Cette ballade étant connue de Marie de France, et déjà populaire à l’époque où vivait ce charmant trouvère, qui l’a imitée, nous n’hésitons pas à la croire antérieure au treizième siècle. Nous l’avons entendu chanter en Cornouaille, dans les montagnes d’Arez ; mais elle a dû être composée en Léon, car elle appartient plus particulièrement au dialecte de ce pays. L’événement qui en est le sujet a peu d’importance en lui-même. Le chanteur breton ne fait que l’indiquer, Marie de France le délaye.

Une dame de Saint-Malo aime un jeune homme et en est aimée : elle se lève souvent la nuit pour aller causer avec lui à la fenêtre, et les rues de la ville sont tellement étroites, les pignons tellement rapprochés, qu’elle peut lui parler à voix basse. Mais le mari, qui est un vieillard, et un peu jaloux, comme beaucoup le sont, se doute de quelque chose, prend l’éveil et interroge sa jeune femme. Celle-ci répond qu’elle se lève pour écouter un rossignol qui chante dans le jardin. Feignant de donner dans le piège, le vieux mari l’ait tendre des lacets. Par le plus grand hasard, un rossignol s’y trouve pris ; il l’apporte à sa femme, l’étouffe sous ses yeux et lui ôte ainsi tout prétexte de se lever à l’avenir.

La jeune épouse de Saint-Malo pleurait hier à sa fenêtre haute :

— Hélas ! hélas ! je suis perdue ! mon pauvre rossignol est tué !

— Dites-moi, ma nouvelle épouse, pourquoi donc vous levez-vous si souvent, Si souvent d’auprès de moi, au milieu de la nuit, de votre lit,

Nu-tête et nu-pieds ? Pourquoi vous levez-vous ainsi ?

— Si je me lève ainsi, cher époux, au milieu de la nuit, de mon lit,

C’est que j’aime à voir, tenez, les grands vaisseaux aller et venir.

— Ce n’est sûrement pas pour un vaisseau que vous allez si souvent à la fenêtre ;

Ce n’est point pour des vaisseaux, ni pour deux, ni pour trois.

Ce n’est point pour les regarder, non plus que la lune et les étoiles ;

Madame, dites-le-moi, pourquoi chaque nuit vous levez-vous ?

— Je me lève pour aller regarder mon petit enfant dans son berceau.

— Ce n’est pas davantage pour regarder, pour regarder dormir un enfant ;

Ce ne sont point des contes qu’il me faut : pourquoi vous levez-vous ainsi ?

— Mon vieux petit homme, ne vous fâchez pas, je vais vous dire la vérité : C’est un rossignol que j’entends chanter toutes les nuits dans le jardin, sur un rosier ;

C’est un rossignol que j’entends toutes les nuits ; il chante si gaiement, il chante si doucement ;

Il chante si doucement, si merveilleusement, si harmonieusement, toutes les nuits, toutes les nuits, lorsque la mer s’apaise ! —

Quand le vieux seigneur l’entendit, il réfléchit au fond de son cœur ;

Quand le vieux seigneur l’entendit, il se parla ainsi à lui-même :

— Que ce soit vrai, ou que ce soit faux, le rossignol sera pris ! —

Le lendemain matin, en se levant, il alla trouver le jardinier.

— Bon jardinier, écoute -moi ; il y a une chose qui me donne du souci :

Il y a dans le clos un rossignol qui ne fait que chanter, la nuit ;

Qui ne fait, toute la nuit, que chanter, si bien qu’il me réveille.

Si tu l’as pris ce soir, je te donnerai un sou d’or. —

Le jardinier, l’ayant écouté, tendit un petit lacet ; Et il prit un rossignol, et il le porta à son seigneur ;

Et le seigneur, quand il le tint, se mit à rire de tout son cœur,

Et il l’étouffa, et le jeta dans le blanc giron de la pauvre dame.

— Tenez, tenez, ma jeune épouse, voici voire joli rossignol ;

C’est pour vous que je l’ai attrapé ; je suppose, ma belle, qu’il vous fera plaisir. —

En apprenant la nouvelle, le jeune servant d’amour disait bien tristement :

— Nous voilà pris, ma douce et moi ; nous ne pourrons plus nous voir,

Au clair de la lune, à la fenêtre, selon notre habitude. —

NOTES

« Quelle grâce ! quelle malice ! s’écrie un des plus fins critiques français ; ne dirait-on pas une sœur de Juliette ayant laissé son Roméo dans le jardin ? » La paraphrase de cette ballade, dans Marie de France, commence par le préambule suivant :

Une aventure vous dirai
Dont les Bretons firent un lai ;
Eostik a nom, ce m’est avis,
Si (ainsi) l’appellent en leur pays.
Ce est rossignol en français,
El nightingale en droit anglais.

Le trouvère termine ainsi :

Cette aventure fut contée,
Ne put être longtemps celée (cachée) ;
un lai en firent les Bretons,
Et le Eostik rappelle-t-on.

La fidélité de l’imitation ne permet pas de douter que Marie de France n’ait traduit sur l’original. Les fleurs qu’elle a cru devoir y broder, et les traits charmants qu’elle omet, ne prouveraient pas le contraire. Si elle juge nécessaire d’apprendre au lecteur que rossignol se dit eostik en breton, et nightingale en anglais, c’est évidemment pour lui montrer qu’elle connaît les langues bretonne et anglaise. Quand même elle n’aurait pas eu cette intention, on devinerait qu’elle entendait et parlait le breton à plusieurs expressions dont elle sème ses écrits, au mot enkrez (chagrin), par exemple, qu’elle francise en engresté, dans la pièce qui nous occupe. On le jugerait encore, à certaines manières de dire qu’offre très-souvent notre ballade, comme tous nos chants populaires, et qu’elle reproduit.

On le verrait surtout par la forme rhythmique de sa pièce, forme identique à celle de l’original, et dont les vers pourraient se diviser de même en distiques formant un sens complet, et se chanter sur l’air breton, Je vais plus loin (et ceci me porte a croire que notre version est bien publiée dans son dialecte naturel), Marie a très-probablement traduit d’après le dialecte de Léon, car c’est le seul où rossignol se soit toujours écrit et prononcé eostik ; en Cornouaille, en Tréguier et en Vannes, on a constamment écrit estik ou est, comme en Cambrie eos.

Cette ballade a été rajeunie de nos jours par Brizeux, d’après les deux pièces bretonne et française.