‹ Barzaz BreizChapitre 70 sur 98 · III

III

Le méchant clerc vint trouver la dame une seconde fois :

— Vous perdez, ma dame, votre beauté, à pleurer ainsi nuit et jour.

— Je me soucie peu de ma beauté, quand mon mari ne revient pas.

— Puisqu’il ne revient pas, votre mari, sans doute qu’il est remarié ou mort.

En Orient, il y a de belles filles, qui, outre la beauté, ont beaucoup d’argent.

En Orient, on fait la guerre : bien des gens, hélas ! y périssent.

S’il est remarié, maudissez-le ; s’il est mort, oubliez-le,

— S’il est remarié, je mourrai ; je mourrai s’il est mort.

— On ne jette pas le coffre au feu, pour en avoir perdu la clef ; Une clef neuve, à mon avis, vaut bien mieux qu’une vieille clef.

— Retire-toi, misérable clerc, ta langue est gangrenée par l’impudicité. —

Quand le clerc l’entendit, il se rendit secrètement à l’écurie.

Et là, il avisa le cheval du seigneur, le plus beau qu’il y eût dans tout le pays ;

Blanc comme un œuf et plus doux encore au touclier ; léger comme un oiseau, plein de cœur et de feu,

Qui jamais n’avait mangé d’autre fourrage que de la lande pilée et du seigle vert.

Le clerc, l’ayant considéré, lui enfonça son poignard dans le poitrail.

Quand il l’eut abattu, il écrivit au baron :

« Un autre malheur est arrivé au château (ne vous fâchez pas, cher seigneur) :

« Au retour d’une fête de nuit, votre cheval s’est cassé deux jambes. »

Le baron répondit : « Est-il possible que mon cheval se soit tué !

« Mon cheval tué ! mon lévrier crevé ! cousin clerc, conseillez-la ! « Toutefois, ne la grondez pas, mais qu’elle n’aille plus aux fêtes de nuit ;

« Ce ne sont pas seulement les jambes des chevaux, ce sont les unions qu’on y brise. »