VI
Messire Jeam Flécher est recteur, recteur maintenant au bourg de Nizon ;
Et moi, qui ai composé ce chant, je l’ai vu pleurer mainte fois ;
Mainte fois je l’ai vu pleurer près de la tombe de Geneviève.
NOTES
Les Flécher habitent toujours la paroisse de Nizon ; ce sont de bons et honnêtes paysans. Ils se souviennent d’avoir eu un prêtre dans leur famille, ce qu’atteste d’ailleurs un calice sculpté sur le linteau de la porte de leur maison, mais ils ne connaissent rien de son histoire ; ils savent seulement qu’un seigneur du pays contribua à payer son éducation cléricale. Ce seigneur, dont la femme était, selon notre ballade, marraine du jeune clerc Iannik, aura craint les suites de l’amour de sa fille pour le petit paysan, et y aura mis un terme en le faisant entrer dans les Ordre. sacrés. Quant à l’héroïne de la ballade, nous manquons de documents qui nous permettent d’indiquer précisément l’époque où elle vivait. Un grand échanson de France de sa famille et de son nom possédait, en 1420. le château des Rustéfan ; voilà tout ce que nous apprend le registre de la Reformation de la noblesse de Cornouaille. Mais Jean Flécher ne se trouvant pas porté sur la liste des recteurs de cette paroisse, dont nous avons les noms depuis l’an 1500 jusqu’à ce jour, il y a lieu de croire que les événements racontés dans la ballade se sont passés antérieure- ment. Qu’ils aient été chantés peu d’années après être arrivés, on n’en pourrait douter, puisque le poëte nous assure qu’il a vu le prêtre pleurer près du tombeau de Geneviève. Ce poëte, né en Tréguier, comme l’atteste le dialecte qu’il a suivi, habitait évidemment alors en Cornouaille, et peut-être Nizon même, où la ballade est restée des plus populaires.
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— DIALECTE DE LÉON —
ARGUMENT
L’histoire de Marie de Keroulaz, fille unique de François de Keroulaz, chevalier, seigneur de Keroulaz, en bas Léon, et de dame Catherine de Lannuzouarn, nous présente un fond d’aventures tout à fait semblables à celles d’Azénor de Kergroadez. Forcée par sa mère, en 1565, d’épouser François du Chastel, marquis de Mesle, qui fut préféré à deux jeunes seigneurs du pays, Kerthomaz et Salaün, dont elle recevait publiquement les hommages, l’héritière serait morte de chagrin. De Mesle tient dans l’histoire de Bretagne une place fort peu honorable. Dom Morice rapporte que, sous la Ligue, lors de la prise de Quimperlé, dont il était gouverneur, il se sauva presque nu au milieu de la nuit, avec des femmes, passa la rivière et prit la route de son manoir de Châteaugal, où il se tint caché. Nos traditions populaires ajoutent à ce trait de lâcheté plusieurs faits d’avarice sordide : c’en était plus qu’il ne fallait pour éloigner de lui l’héritière.
Mademoiselle Marie de Blois, fille du savant de ce nom, est l’auteur de la découverte de la ballade qu’on va lire. La version que je publie m’a été chantée par une paysanne de la paroisse de Nizon.
L’héritière de Keroulaz avait bien du plaisir à jouer aux dés avec les enfants des seigneurs.
PENN-HEREZ KEROULAZ
Elievoa eunn diciuel vraz
Enn eur c’hoari diouz ann dizez,
Ar benu-licrez a Geroulaz
Gant bugale ann aolrounez.
Cette année, elle n’a point joué, car ses biens ne le lui permettaient pas ; elle est orpheline du côté de son père ; l’agrément de ses parents serait bon à avoir.
— Aucun de mes parents paternels ne m’a jamais voulu de bien ; ils ont toujours souhaité ma mort, pour hériter ensuite de ma fortune. —
II
— L’héritière de Keroulaz est aujourd’hui bien heureuse ! Elle porte une robe de satin blanc et des fleurs d’or sur la tête.
Ce ne sont point des souliers à lacets que l’héritière a coutume de mettre, ce sont des souliers de soie et des bas bleus, comme il sied à une héritière de Keroulaz. —
Ainsi parlait-on dans la salle, quand l’héritière entra en danse ; car le marquis de Mesle était arrivé avec sa mère et une suite nombreuse.
— Je voudrais être petit pigeon bleu, sur le toit de Keroulaz, pour entendre ce qui se trame entre sa mère et la mienne.
Ce que je vois me fait trembler ; ce n’est point sans dessein qu’ils sont venus ici de Cornouaille, quand il y a dans la maison une héritière à marier.
Evid ar bloaz n’e deuz ket gret,
l’iag lie danver na aotre kel;
Emzivadez eu aberz lad;
Orad-vad he c’herent a vez mad.
— Va hnll gèrent a du va zad
.N’ho deuz biskoaz karet va mad
Nemel c’hoantaet va maro,
D out war-lerc’h va mado. —
II
— Ar benn-herez a Geroulaz
E deuz hirio plijadur vraz,
tougcn eur zae satin <rwenn.
Ha bouUedou aour war hn feiin.
i>fe - eo ket botou laseuet
P.oaz ar benn-herez da gaouet :
Koleier sei/ ha lerou glaz,
Boaz eur benn-herez Keroulaz. —
Evelse a gomzet er zal,
Pa zeue’r benn-herez er bal;
Rag markiz Melz oa erruet,
Gand lie vamm hag heul braz meiirbet.
— Me garje beza koulmik c’hlaz,
War ann doen a Geroulaz,
Evit klevel ar gomplidi,
Etre lie vamm ha va hini.
Me a gren gant pez a welann;
A’e kcd heb sonj int deut aman,
Eu,’, a Gorne, pa zo enn ti,
Eur beun-herez da zimizi.
Avec son bien et son grand nom, ce marquis-là ne me plaît pas ; Kerthomaz est celui que j’aime depuis longtemps, celui que j’aimerai toujours. —
Kerthomaz lui-même était tout soucieux, en voyant les personnes qui venaient d’arriver à Keroulaz, car il aimait l’héritière, et disait souvent :
— Je voudrais être rossignol de nuit, dans son jardin, sur nn rosier ; quand elle viendrait cueillir des fleurs, nous nous y verrions tous les deux.
Je voudrais être sarcelle sur l’étang où elle lave ses robes, pour mouiller mes yeux dans l’eau qui mouillerait ses pieds. —
III
Salaün, lui aussi, arriva le samedi soir, selon sa coutume, au manoir de Keroulaz, monté sur son petit cheval noir.
Comme il frappait à la porte de la cour, l’héritière lui ouvrit ; l’héritière, qui sortait pour donner un morceau de pain à un pauvre.
— Petite héritière, dites-moi, où est allée la compagnie ?
— Conduire les chiens à l’eau, Salaûn ; allez les aider.
Gand lie vad hag he hanv brudet,
Ar maïkiz-ze d’in na blij ket;
llogen Keidomaz pellik zo
A garann, a girinn ato. —
Nec’het oa ivez Kerdomaz,
Gand ann dud deut da Geroulaz;
Karoul eure ar benn-herez,
Hag a lavarc allez :
— Me gnr.e beza eslik-noz
Er jardin war eur bodlk roz,
l’a zeufe da zastura bleuniaou.
.M em welfe eno bon daou.
"^le garji^ beza krak-liouad
AVar al lenn a walc’li lie dillad,
Kvit glibia va daou-lagad.
Gand ann dour a c’hlib hedaou-droad.—
III
Na Zalaun a zigouezaz
Da zadorii-noz e Keroulaz,
War bo varc’bik du d’ar nianer,
’Vel ma oa boazet da ober.
War ann nor borz pa neuz skoet,
Ar bemi herez neuz dlgoiet;
Ar benn-herez, o tonter meaz
Orei eunn tainm boed d’i^ur paour keaz-
— Penn-herezik, d’in leveret,
l’eleac’li eo lio tudjentiled?
— El int da gas ar cba^ d’aun dour,
Salaun ke prim d’iio sikour.
— Ce n’est pour faire boire les chiens que je suis venu à Keroulaz, mais bien pour vous faire la cour ; soyez plus gentille, héritière. —
IV
L’héritière disait à madame sa mère, ce jour-là : — Depuis que le marquis est ici, mon cœur est brisé.
Madame ma mère, je vous en supplie, ne me donnez pas au marquis de Mesle ; donnez-moi plutôt à Pennanrun, ou, si vous aimez mieux, à Salaün;
Donnez-moi plutôt à Kerthomaz ; c’est celui-là le plus aimable : il vient souvent en ce manoir ; et vous le laissez me faire la cour. —
— Dites-moi, Kerthomaz, êtes-vous allé à Châteaugal ?
— Je suis allé à Châteaugal ; mais, ma foi, je n’y ai rien vu de bien ; Je n’y ai rien vu de bien ; je n’y ai vu qu’une méchante salle enfumée, et des fenêtres à demi brisées, et de grandes portes qui chancellent ;
Qu’une méchante salle enfumée, où une vieille femme grisonnante hachait du foin pour ses chapons, faute d’avoine à leur donner.
— Ne d- eo ket evid doura chas
Ez ouiin deuil da Geroulaz,
Kemed evid obir al lez;
Ra viol luroc’h, penn-herez. —
IV
Ar benn-lierez a lavare
D’he mamm ilroun, enn devez-ze :
— Aboe ma ar maïkiz ama,
Va c’haloun zo deut da lanna.
Va maiiim ilroun, ha me ho pcd,
D’ar markiz Melz n’em roit ket;
Va roit kent da Bennarrun,
Pe, markirit. da Zalaun,
Va roit kent da Gerdomaz,
Hen-nez en deuz ar muia gras,
Enn ti-mann e teu aliez,
Hag he lezit d’in ober lez. —
— Kerdomaz, d’in-nie leveret,
Da G:islelgall ha c’houi zo bet!
— Da Ga>telgall ez ounn-nie l)et;
Mad, m’en toue, n’em euz gwelet.
Mad, m’en tone, n’em euz gwelet,
Kemi’d eur goz sal mogedet,
Ha preneslrou hanter tonet,
Ha dorojoii braz keulusket;
Nemed eur goz sal mogedet,
Enn han eur c’hregik koz louet,
Iraillii foeti d’he c’haboned;
Mar defe ktrc’h na refe ket.
— Vous mentez Kerthomaz, le marquis est fort riche ; les portes de son château brillent comme de l’argent, et les fenêtres comme de l’or ;
Celle-là sera honorée, que le marquis demandera.
— Cela ne me fera aucun honneur, ma mère ; aussi je ne le demande pas.
— Ma fille, changez de pensées, je ne veux que votre bonheur; les paroles sont données ; la chose est faite : vous épouserez le marquis. —
La dame de Keroulaz parlait ainsi à l’héritière, parce que la jalousie était au fond de son cœur, et qu’elle aimait Kerthomaz.
— Kerthomaz m’avait donné un anneau d’or et un sceau ; je les acceptai le cœur gai, je les rendrai en pleurant.
Tenez, Kerthomaz, votre anneau d’or, votre sceau, vos chaînes d’or ; on ne veut pas que je vous épouse ; je ne puis garder ce qui vous appartient. —
Dur eût été le cœur qui n’eût pas pleuré, à Keroulaz, à voir la pauvre héritière embrasser la porte en sortant.
<poem> — Gaou a livirit, Kerdnmaz, Ar markiz zo pinvidik l)raz; He zorojou zo arc’hant gvvenn ; He brenestrou zo aour inelen; Houn-nez a vezo enoret A vezo gant-ha goulennet. — N’em bezo, mamm, enor e-bel, Nag ivcz n’he c’houlennann ket. — Va merc’h, ankounit ann hoU-ze, Trakent ho niad na zalo’hanii-me; Roel ar geriou, ann dra zo gret, D’ar markiz viol dimezel. — Ilroun Keroulaz a gomze, Ouz ar benn-heri’Z evelse, Dre m’e doa ercz er galoun. Ha oa Kerdomaz he mignoun. — Eur walen aour hag eur sined, Gand Kerdomaz oenl d’in roet, Ho c’iiemeiiz enn eur gana, Me ho azroi enn eur oela. Dali, Kerdomaz, da walen aour, Da sined, da garkaniou aour, N’ounn kel lezet d’az kemeret, Miret da zraou ne dleann ket. —
Kriz vije’r galoun na oelze, E Keroulaz iieb a vize, welet ar benn-herez keaz, poket d’ann aor pa ’z ea nieaz.
— Adieu, grande maison de Keroulaz, vous ne me verrez plus ; adieu, chers voisins ; adieu, pour jamais ! —
Les pauvres de la paroisse pleuraient ; l’héritière les consolait :
— Taisez-vous, pauvres gens, ne pleurez pas ; venez me voir à Châteaugal.
Je ferai l’aumône tous les jours ; et, trois fois par semaine, une charité de dix-huit quartiers de froment, et d’orge et d’avoine. —
Le marquis de Mesle dit à sa jeune épouse, en l’entendant parler ainsi :
— Pour cela, vous ne le ferez pas ; car mes biens n’y suffiraient point !
— Sans prendre sur vos biens, messire, je ferai l’aumône chaque jour, afin de recueillir des prières pour nos âmes, après notre mort. —
VI
L’héritière demandait, deux mois après, étant à Châteaugal : — Ne trouverai-je pas un messager pour porter une lettre à ma mère ? —
— Kenavo, ti braz Keroulaz,
Biken enn hoc’h na rinn eur paz;
Kenavo, va amezeien,
Kenavo breman, da viken. —
l’eorien ar barrez a oele,
Ar benn-herez bo freaize :
— Tavit, poerien, na oelel ket,
Da Gaslelgall deut d’am gwelet.
Ma a roi aluzen bemdez;
Teir gwecb sizuH, die garantez,
Triouec’h palevarz a winiz,
A gerc’li ivez ker kouls liag heiz.
At markiz Melz a lavare,
’ D’ho c’hreg nevez pa be c’iileve :
’ — ’Vil kemend-all na refot ket,
I l’ag va madou na badfent ket.
! — Va aolroii, heb kaoul ho re,
j Me roio aluzen benide,
i Evil dastumi pedennou,
! Goude lier maro, d’hon eneou. —
VI
Ar benn-berez a lavare,
E Kastelgall, daoïi viz goude:
! — i’e gaffenn ked eur c’bannadcr,
’ Da zoueen d’am mamm eul lizer?
Un jeune page répondit à la dame :
— Écrivez quand vous voudrez, on trouvera des messagers. —
Elle écrivit donc une lettre, et la remit à un page, avec ordre de la porter incontinent à sa mère, à Keroulaz.
Lorsque la lettre arriva à sa mère, elle s’ébattait dans la salle avec quelques gentilshommes du pays, parmi lesquels était Kerthomaz.
Quand elle eut lu la lettre, elle dit à Kerthomaz :
— Faites seller promptement les chevaux, que nous nous rendions cette nuit à Châteaugal. —
En arrivant à Ghâteaugal, madame de Keroulaz dit : — N’y a-t-il rien de nouveau ici, que la porte cochère est ainsi tendue ?
— L’héritière qui était venue ici est morte cette nuit.
— Si l’héritière est morte, c’est moi qui l’ai tuée ! Elle m’avait dit souvent : Ne me donnez pas au marquis de Mesle ; donnez-moi plutôt à Kerthomaz ; celui-là est le plus aimable. —
Kerthomaz et la malheureuse mère, frappés d’un coup si cruel, se sont consacrés à Dieu, dans un cloître sombre, pour la vie.
i:ui- pajik iaouang a gomzaz
Ouz ann ilroun pa lie c’hlevaz :
— Skrivit lizeriou, pa geffet,
Kannaderien a vo kavet. —
Koulikoude eul lizer skrivaz,
Ha d’ar paj e-berr he roaz,
lîaiit golirc’hemenn evit he gaz
RaUtal d’he mamin da Geroulaz.
l’a eiTuaz al lizer gant-hi,
A oa er zal oc’h ebati
<;anil lod ludjentil euz ar vro,
Ha Kerdomaz a oa eno.
P’e doe-hi al lizer lennet,
Pa Gerdomaz Meuz lavaret r
— Likit dipi-a kczek raktal,
Ma ’z aimp l’enoz da Gaslelgall.
Itroun Keroulaz cMiouIenne,
E Kastelgall pa errue :
— JNetra iieïez zo enn li-raa,
Pe’steignet ar perzier giz ma?
— Ar benn-herez oa deut araa
A zu maro enn nozvez-ma.
^ Ma eo maro ar benn-herez,
Me a zo he gwir lazerez!
Meur wech e doa d’in lavaret :
D’ar markiz Melz n’em roit ket;
Va roit kent da Gerdomaz;
Hen-nez en deuz ar muia graz. —
Kerdomaz ha ’r vanim dizeuruz,
Skoel gand cunn laol ker truezuz,
Zo en em westlel da Zone,
Er c’hlaoslr du, evid ho buhe.
NOTES
Le statue du marquis de Mesle se voit encore dans le reliquaire de Landelo, à quelques lieues de Carhaix : il était petit, gros et laid ; on lui a donné la chevelure bouffante et l’armure d’un seigneur du temps de Louis XIII. Près de là s’élèvent ses trois piliers de justice ; plus loin, on aperçoit les ruines de son château : des paysans l’ont acheté et l’occupent aujourd’hui. Il a dû être beau, mais peu fort ; sa position sur le sommet d’une montagne, au-dessus d’une rivière, est d’un effet pittoresque ; le bâtiment principal a été en partie démoli. Les jardins d’alentour sont incultes et couverts de ronces, de digitales, d’aubépines et de vieux bouquets de buis, peut-être contemporains de l’héritière ; les avenues et les bois ont été coupés.
On a oublié dans le pays les malheurs de Marie de Keroulaz, dont la poésie populaire a du reste un peu précipité la fin, car elle eut le temps d’avoir trois enfants de son mariage avec François du Chastel ; on ne se souvient que du marquis, de son avarice et de sa lâcheté. Kerthomaz et Salaün ont dû laisser des souvenirs tout différents.
Un jour je vis passer, sur le chemin de Quimper à Douarnenez, un grand paysan de bonne mine, d’une quarantaine d’années, portant la double veste bleue, les larges braies plissées du canton et de longs cheveux blonds flottants ; frappé de son air distingué, je demandai son nom : c’est, me répondit-on, le dernier des Keroulaz. Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/399 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/400 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/401 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/402 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/403 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/404 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/405 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/406 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/407 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/408 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/409 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/410 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/411 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/412 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/413 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/414 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/415 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/416 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/417 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/418 Page:Barzaz Breiz, huitième édition.djvu/419 XLV
L’ORPHELINE DE LANNION
— DIALECTE DE TRÊGUIER
ARGUMENT
« Il y a trois sortes de personnes, dit un ancien proverbe breton, qui n’arriveront point au paradis, tout droit, par le grand chemin ; c’est à savoir : les tailleurs (sauf votre respect), dont il faut neuf pour faire un homme, qui passent leurs journées assis, et qui ont les mains blanches, les sorciers, qui jettent des sorts, soufflent le mauvais vent, et ont fait pacte avec le diable ; les maltôtiers (les percepteurs des contributions), qui ressemblent aux mouches aveugles, lesquelles sucent le sang des bêtes. »
Le maltôtier est d’ordinaire querelleur, bavard, bel esprit, beau parleur ; il est même facétieux, et assaisonne volontiers de gros sel ses vexations légales. On rapporte qu’un cabaretier arrivait un jour à la foire avec deux barriques de cidre dans sa charrette ; le maltôtier se présente et exige le droit : l’autre résiste. « Comment, malheureux, lui dit l’employé, vous osez murmurer! Saint Matthieu n’était-il pas chef des maltôtiers ? Ne le voyait-on pas, en Judée, percevoir de chacun la taxe sur le vin et le tabac tous les jours de l’année? » Au nom de saint Matthieu, le paysan resta confondu.
Mais toutes les histoires de maltôtiers ne sont pas aussi comiques ; il en est d’affreuses. En voici une que j’ai entendu chanter à des laveuses de Lannion, où l’événement s'est passé.
En cette année mil six cent quatre vingt-treize, est arrivé un malheur dans la petite ville de Lannion ;
EMZIVADEZ LANNIOÎN
— I ES TREG EB —
El- bloavez-iiiu mil c’Iiouec’h liant pevar-uj;cnt-liizek, Er gerig a Lannion zo eur gvallciu- c’Iiouaivet; L’ORPHELINE DE LANNION. 325
Dans la petite ville de Lannion, en une hôtellerie, à Perinaïk Mignon qui y était servante.
— Donnez-nous à souper, hôtesse : tripes fraîches, viande rôtie, et bon vin à boire ! —
Quand chacun d’eux eut bu et mangé tout son soûl : — Voici de l’argent, hôtesse, comptez blancs et deniers ;
Voici de l’argent, hôtesse, comptez blancs et deniers ; votre servante et une lanterne poumons reconduire chez nous ! —
Quand ils furent un peu loin sur le grand chemin, ils se mirent à se parler bas, en regardant la jeune fille :
— Belle enfant, vos dents, votre front et vos joues sont blancs comme l’écume des flots, sur la rive.
— Maltôtiers, je vous prie, laissez-moi comme je suis ; laissez-moi comme Dieu m’a faite ;
Quand je serais cent fois plus belle ; oui, cent fois plus belle encore ; je ne serais pour vous, messieurs, je ne serais ni mieux ni pire.
— A en juger par vos gentilles paroles, mon enfant, l’on dirait que vous êtes allée à l’école de ceux de Bégar, eu d’habiles clercs ;
Er terig a Lannion cnn eunn hoslaliri, Da Lerinaik Mignon a oe matez enn hi. — Aozet d’omp-ni, hoslizez, peb tra evit koanian Silipo fresk, ha kik rostet, ha gwin inad da evan! — C’ho doe (leliret hag evet peb hini leiz ho 1er : — Selu arc’hant, hostizez, konlel blank ha diner; Selu aic’banl, ho^lizez, kontet blauk ha dîner; Ho iiiaiez gand eul letei’n, da zont d’hon c’Iias d’ar ger! Ca oanl-hi war ann hent biaz sur pennadik mad eet, Eur goniz kuz warbenn ar plac’h tre-n-he oa bel laret. — riac’hik kuant, ho lenligo, ho lai hag ho liou-jod, A zo gwenn evel ton ar c’iioummo, war ann od. — Maltolerien, nie ho ped, ein kzet evel on, Evel Iaket gand Doue, laket gand Doue on; lia pa venu kanl gwech braoc’h, ia, kant gwech hraoc’l ISa venn ’vid lioc’li, olronez, na venn na well na was. — Hervoz ho komzo mignon, va inerc’hik, me a gred, Em hoc’h bel gand re Yegar, pe gand kloer deskei ; 324 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
Aen juger par vos gentilles paroles, mon enfant, l’on dirait que vous êtes allée apprendre à parler avec les moines en leur couvent.
— Je ne suis allée ni au couvent de Bégar apprendre à parler, ni ailleurs, croyez-moi, avec les clercs ;
Mais chez moi, au foyer de mon père, j’ai eu, messieurs, bien des bonnes pensées.
— Jetez là votre lanterne, et éteignez-en la lumière ; voici une bourse pleine ; elle est à vous, si vous le voulez.
— Je ne suis point de ces filles que l’on voit par les rues des villes, à qui l’on donne douze blancs et dix-huit deniers !
J’ai pour frère un prêtre de la ville de Lannion ; s’il entendait ce que vous dites, son cœur se briserait.
Je vous en prie, messieurs, faites-moi la grâce de me précipiter au fond de la mer, plutôt que de me faire un pareil affront !
Je vous en prie, messieurs, plutôt que de me faire un pareil chagrin, enterrez-moi toute vive. —
Périna avait une maîtresse pleine de bonté, qui resta sur le foyer à attendre sa servante ;
Uervez ho komzo mignon, va merc’hik, me a gret, D’ar govant o tifki preek gand menec’h em hoc’h bet. — D’ar govant o liski preeg e Begar n’em on bet, Na ken nebeut e Icac’h ail, avad, gand kloarek ’bed; Uogen, ebarz em zi-me ha war oaled va zad, Em euz gret, va otronez, bep seurl mennozio mad. — Tolet aze ho letern, ha c’houeet ho koulo; Setu’r ialc’h leun a arc’hant, ma hoc’h euz c’boant, hf — Ne ket me eo’r femelen, a ve dre rnio kcr, kemeret daouzek blank ha c’hoaz iriouoc’li linerl Me meuz da vreur ur bi^leg er ger a Lannion; Map klefe pez a leret, rannafe he galon. Me ho ped, maltolerien, pe/et ar vadelez, D’am zeurel e-kreiz ar mor kent eit kemcnt c’hloez! Me ho ped, ma olronez, kimt eit kement c’hlac’har, Kemeret ar vadelez, d’am Iakat beo enn douar. — Pennan doe eur vestrez kargel a vadelez Aj omaz war ann oaled da c’hortoz he matez, L’ORPHELINE DE LANNION 525
Elle resta sur le foyer, sans se coucher, jusqu’à ce que sonnèrent deux heures, deux heures avant le jour.
— Levez-vous donc, être insouciant! levez-vous donc, sénéchal, pour aller secourir une jeune fuie qui nage dans son sang. —
On la trouva morte près de la croix de Saint-Joseph ; sa lanterne était auprès d’elle, et la lumière vivait toujours.
NOTES
L’auberge où servait la pauvre fille se nommait l’hôtellerie du Pélican blanc. Elle était orpheline ; sa maîtresse lui tenait lieu de mère ; son frère était vicaire dans la ville. Ce fut lui qui conduisit le cortège funèbre ; toute la ville de Lannion assistait à l’enterrement : des jeunes demoiselles des premières familles, vêtues de blanc, tenaient les cordons du poêle. Périnaïk fut regardée comme une martyre. Le sénéchal fit arrêter les deux coupables, qu’on trouva ivres et endormis, le lendemain ; ils furent condamnés à être pendus. L’un sifflait en se rendant au lieu du supplice, et demandait un biniou pour faire danser la foule ; l’autre, moins audacieux, pleurait, et le peuple lui jetait des pierres ; il se cramponna si fortement avec le pied au pilier de la potence, que le bourreau dut le lui couper d’un coup de hache.
Longtemps après l’assassinat de Périnaïk, on voyait, dit-on, trembler à minuit une petite lumière près de la croix de Saint-Joseph. Une nuit, on vit la lumière paraître comme à l’ordinaire, et puis grandir, grandir encore, prendre une forme humaine, une tête, des bras, un corps vêtu d’une robe lumineuse, deux ailes, et s’envoler au ciel. Le temps où la jeune fille eût cessé de vivre, si elle fût restée sur la terre, était arrivé.
Ajomaz war ann oaled, heb kemeret paouez,
Ken a zonaz ann diou heur, diou heur kent hag ann dez,
— Savet ta, tra dibreder, savel ta, senesal,
Da vont da zikour eur plac’h, eun he goad o neunial. —
E kichen kroaz Sant-Josef oa bet kavet maro ;
He letern enn be c’hichen, ha beo he goulo.
MORT DE PONTCALEC
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —
ARGUMENT
Les fils de ces hommes qui au seizième siècle prirent les armes pour affranchir leur pays de la souveraineté étrangère devaient, au dix-huitième, se lever deux fois pour la même cause. La conspiration de Cellamare eut un plus grand caractère de simplicité dans ses motifs et de précision dans son objet que la Ligue ; elle fut purement nationale. Se fondant sur la violation de leurs franchises par le Régent, dont le but était de détruire toute résistance parlementaire, les Bretons déclarèrent nul l’acte de leur union à la France, et envoyèrent au roi d’Espagne, Philippe V, des plénipotentiaires chargés d’entamer des négociations ayant pour base l’indépendance absolue de la Bretagne. La plus grande partie de la noblesse et les populations rurales se liguèrent contre la France ; la bourgeoisie seule resta en dehors du mouvement national. Elle était, dit M. Rio, entièrement dévouée au Régent et déjà presque toute étrangère au pays ; les mots de droit et de liberté n’étaient inscrits que sur le gonfanon des gentilshommes.
La conspiration échoua, comme on sait. Quatre des principaux chefs, savoir : Pontcalec, du Couëdic, Montlouis et Talhouet-le-Moine, furent pris et traités avec le plus dur mépris des formes judiciaires ; le Régent, désespérant d’obtenir un arrêt de mort de leurs juges naturels, les livra à une cour martiale ; un étranger, un Savoyard, la présidait. Mais le peuple, indigné, réforma le jugement, et il fallut toutes les horreurs de 95 pour faire oublier aux Bretons les tribunaux extraordinaires et les dragonnades de 1720. L’élégie du jeune Clément de Guer-Malestroit, marquis de Pontcalec, décapité à Nantes, à l’âge de vingt et un ans, sur la place du Bouffay, avec les trois braves gentilshommes que nous avons nommés, témoigne de l’esprit de la conjuration et de la sympathie populaire qui adoucit leurs derniers instants.