‹ Bas les armes !Chapitre 3 sur 8 · 02

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Quatre ans plus tard, mes deux sœurs — âgées alors de dix-sept et dix-huit ans — devant être présentées à la Cour, je me décidai à rentrer dans le monde.

Le temps avait fait son œuvre, et ma douleur s’était peu à peu calmée. Tout d’abord mon désespoir se changea en chagrin ; puis mon chagrin devint de la tristesse ; de la tristesse je passai à l’indifférence ; de l’indifférence j’en vins à éprouver de nouveau la joie de vivre. Un beau matin, je me réveillai avec la conscience qu’en définitive ma situation était encore fort enviable et que l’avenir pouvait me réserver une bonne part de bonheur. À vingt-trois ans, j’étais jolie, riche, libre, mère d’un charmant baby, entourée de l’affection de tous les miens : j’avais tout ce qu’il fallait pour être heureuse.

Mon mariage me faisait l’effet d’un rêve. Certes, j’avais aimé mon beau hussard ; il m’avait rendue très heureuse — sa mort m’avait causée une immense douleur… Mais tout cela était passé… bien passé. Notre existence commune avait été trop courte pour rendre mon deuil éternel : nous nous étions adorés comme deux amants passionnés ; mais nous n’avions pu réaliser encore cette union parfaite des cœurs et des esprits, qu’atteignent quelques époux privilégiés après de longues années de peines et de joies communes. — Et puis, durant ces quatre années, j’avais beaucoup élargi le cercle de mes idées ; j’avais acquis des connaissances et des opinions que je ne soupçonnais pas à l’époque de mon mariage, et dont Arno n’avait aucune idée ; en sorte que s’il m’avait été rendu, il serait demeuré presque totalement étranger à ma vie morale et intellectuelle.

Ce fut au bout d’une année de veuvage que je sentis mon désespoir — première phase — passer à l’état de chagrin, mais de chagrin profond, intense. Je ne voulus point entendre parler de reprendre mes relations de société ; je pensais que ma vie ne devait être désormais consacrée qu’à l’éducation de mon petit Rodolphe.

Je n’appelai plus mon enfant ni « Rourou », ni « Sergent » : il était devenu « mon fils Rodolphe », l’unique amour, l’espérance, le but de ma vie. Pour lui servir un jour d’institutrice et me faire la compagne intellectuelle de ses pensées, je m’efforçai d’acquérir le plus de connaissances possible. La lecture devint ma seule distraction ; je puisai dans la bibliothèque du château ; et me sentis attirée vers mon ancienne passion : l’histoire. Les jours douloureux que l’on venait de traverser avaient considérablement refroidi mon enthousiasme de jadis. J’aurais voulu raviver mes sentiments d’autrefois ; j’éprouvais par moments une certaine satisfaction à relire quelqu’une de ces glorifications du courage militaire et des actions héroïques dont les historiens sont prodigues. J’aimais, parfois, à me figurer que la mort de mon mari et ma douleur de veuve avaient eu leur importance dans le cours des événements actuels. — Je dis parfois — car il n’en était pas toujours ainsi. Il m’était impossible souvent de retrouver mes idées d’autrefois, du temps où j’aurais tant souhaité être Jeanne d’Arc. Bien des mots dans les récits de guerre sonnaient faux à mon oreille, lorsque je me représentais les horreurs d’un champ de bataille ; et je me demandais souvent si la vie, cette perle précieuse, est payée à son vrai prix par cette fausse monnaie, la gloire.

J’eus bientôt épuisé tous les livres d’histoire que contenait la bibliothèque de mon père. Je demandai un ouvrage à notre libraire. Il m’expédia l’Histoire de la Civilisation, de Thomas Buckle. L’envoi était accompagné de la note suivante : « L’ouvrage n’est pas encore terminé, mais les deux volumes que je vous adresse forment un tout complet ; leur publication produit un grand effet dans tous les milieux intellectuels du monde entier. Cet ouvrage est généralement considéré comme devant servir de base à une nouvelle conception de l’histoire. »

Après avoir lu et relu ce livre, j’éprouvai la sensation d’un homme qui, ayant toujours vécu dans une étroite vallée, contemple, pour la première fois, du haut d’un sommet voisin, un prestigieux paysage. Je ne dirai pas qu’il me fut possible de saisir toute la portée de cet ouvrage ; je ne dirai pas que, de la cime élevée où je me trouvai transportée, je sus apprécier tous les détails du paysage ; mais je fus éblouie, subjuguée. Je compris que je n’avais aucune notion du monde, que l’histoire de l’humanité ne consiste point, ainsi qu’on me l’avait enseigné, dans les nomenclatures des faits et gestes des rois ou des hommes d’État, ni dans les traités qui résultent de l’ambition des uns ou de l’astuce des autres ; mais bien dans le développement de l’intelligence. Les chroniques de cour et de batailles ne retracent que des manifestations partielles de la culture des différentes époques. Dans Buckle, aucune trace de l’antique admiration pour les conquérants dévastateurs. Il démontre, au contraire, que le prestige dont l’humanité a entouré le guerrier est en raison inverse du degré de culture intellectuelle. Plus on remonte vers la barbarie des âges reculés, plus on retrouve la guerre à l’état habituel ; il est à remarquer que le progrès des sociétés fait plus rapidement disparaître l’amour de la guerre que la guerre elle-même. Cette idée et bien d’autres de Buckle me charmaient. Le sentiment d’horreur que m’inspirait maintenant la guerre — et que je croyais auparavant indigne et lâche — n’était que l’écho d’un esprit nouveau qui soufflait sur l’époque actuelle. Je n’étais donc pas seule à ne pas glorifier le carnage.

Je trouvai, par conséquent, dans l’œuvre de Buckle tout le contraire de ce que j’y cherchais : mais sa lecture terminée, je me sentis grandie, calmée, éclairée.

J’essayai, une fois, de causer avec mon père de ces idées, mais ce fut en vain ; il ne voulut pas me suivre sur la montagne ; c’est-à-dire qu’il refusa de lire l’ouvrage.

Ma seconde année de veuvage s’acheva, et, avec elle, la seconde phase de ma douleur. Mon chagrin devint de la mélancolie. Je lus et étudiai avec plus de zèle encore. L’ouvrage de Buckle m’avait appris à réfléchir et la réflexion me procurait bien des jouissances. J’abordai l’étude de différents ouvrages écrits dans le même esprit ; les lectures contribuèrent à l’avènement de la quatrième phase : la transformation de ma mélancolie en joie de vivre. Seulement je compris bientôt que mes livres seuls ne pouvaient plus me suffire ; que l’ethnologie, l’anthropologie, les mythologies comparées et toutes les « logies » et « graphies » du monde étaient incapables de remplir mon existence ; que la vie doit réserver à une jeune femme de ma condition des joies que je n’avais qu’à saisir… Et voilà comment, dans l’hiver de 1863, je m’offris à conduire mes jeunes sœurs dans le monde et ouvris moi-même mes salons à la société de Vienne.

— La comtesse Martha Dotzky, jeune et riche veuve. — C’était mon titre sur le programme de la « comédie du grand monde », Je dois convenir que le rôle me plaisait ; il n’est pas désagréable de recevoir de tous côtés des hommages, de se voir fêtée et choyée par tous, de se lancer, après quatre années de réclusion, dans le tourbillon des plaisirs ; de courir de fête en fête et d’être partout l’objet d’une flatteuse attention.

Mon titre de jeune veuve me valait à lui seul bien des hommages. On était persuadé dans ma famille — et je ne me révoltais point à cette idée — que je me remarierais. Dans ses homélies, tante Marie ne parlait plus du « bienheureux qui m’attendait là-haut ». Elle comprenait évidemment que si, durant « les quelques années qui me séparaient de la tombe », je prenais un second mari, le plaisir de revoir mon premier en serait quelque peu amoindri.

Tout le monde dans ma famille, excepté moi, paraissait avoir oublié Arno. Les regrets peuvent se calmer — les regrets ne dépendent pas de notre volonté — mais nous sommes maîtres du souvenir. Le silence dont ma famille entourait Arno me faisait l’effet d’une seconde mort, et je ne voulais pas m’en rendre complice. Je m’étais fait une loi de parler chaque jour de son père à mon petit Rodolphe. L’enfant répétait tous les soirs, dans sa prière : « Mon Dieu, que je sois bon et brave pour l’amour de mon cher papa Arno ! »

Nous nous amusions beaucoup, mes sœurs et moi. À vrai dire, c’était bien mon début dans le monde. J’y avais bien paru comme fiancée et jeune mariée, mais les adorateurs s’étaient naturellement tenus à distance, et les adorateurs sont les plus grands attraits de la vie mondaine. Aucun des miens ne produisit sur moi d’impression profonde. Il y avait entre nous un mur infranchissable élevé par mes trois années de réflexion et d’étude solitaires. Sans doute, ils étaient aimables et brillants, mais leur vie tout entière se résumait dans l’amour des sports, du jeu, des bals et ils n’avaient pas la moindre idée des grandes théories sociales que j’avais entrevues dans mes lectures.

J’étais bien décidée à ne pas choisir de mari dans cette catégorie de prétendants, nullement pressée d’ailleurs d’aliéner une liberté qui me plaisait. Je prétendais ne donner mon cœur qu’à un homme vraiment digne de lui ; mais j’étais très disposée, si je le rencontrais, à faire valoir les droits de ma jeunesse au bonheur et à contracter un second mariage.

En attendant l’amour et le bonheur, j’étais de fort belle humeur. Je prenais grand plaisir à la danse, au théâtre, à la toilette ; je ne négligeai pour cela ni mon fils ni mon propre développement intellectuel. Je me tenais au courant du mouvement des esprits ; je me procurais les livres les plus importants ; je lisais régulièrement la Revue des Deux-Mondes et d’autres revues semblables.

Je surélevais ainsi chaque jour le mur qui me séparait de mes adorateurs, mais cela m’était égal.

J’eusse volontiers attiré dans mon salon quelques personnalités du monde savant et littéraire ; mais c’était impossible. L’élément bourgeois ne pouvait être mêlé à ce qu’on appelle, en Autriche, « la société ». Cet esprit de caste étroit et intolérant s’est un peu modifié depuis ; on admet aujourd’hui dans ses salons les artistes et les savants ; mais à cette époque, tout ce qui n’avait pas de titre suffisant pour être présenté à la Cour — c’est-à-dire qui ne pouvait produire seize quartiers de noblesse — était absolument exclu de la « société ».

— Permets-moi, ma chère Martha, — me dit un soir mon cousin Conrad Althaus — de te présenter le lieutenant-colonel baron Tilling.

Je m’inclinai ; Conrad s’éloigna et le baron demeura muet devant moi. Interprétant son silence comme une invitation à la danse déjà commencée, je me levai, arrondissant mon bras, prête à le poser sur son épaule.

— Excusez-moi, comtesse, je ne danse pas.

Il accompagna ses paroles d’un sourire qui découvrit une rangée de dents éblouissantes.

— Tant mieux… répondis-je en me rasseyant, je m’étais retirée dans ce salon pour m’y reposer.

— Je n’ai recherché l’honneur de vous être présenté que pour vous faire une communication.

Je le regardai avec surprise ; son visage avait une expression sérieuse ; c’était un homme à l’extérieur grave. Il n’était plus jeune et paraissait approcher de la quarantaine ; quelques fils d’argent se montraient sur ses tempes ; en somme, une apparence distinguée et sympathique.

Chaque fois que l’on me présentait un jeune homme je me demandais : est-ce un prétendant ? L’accepterais-je ? Cette fois, j’eus bien vite répondu « non » à la première question. Dans l’attitude de mon interlocuteur, il n’y avait rien de cette muette admiration classique du prétendant. La réponse à la deuxième fut également négative. Je m’étais juré de ne pas épouser une seconde fois un militaire ; non seulement pour ne pas repasser par les angoisses que j’avais déjà traversées, mais surtout parce que mes nouvelles idées sur la guerre n’auraient pu s’harmoniser avec les siennes.

Le lieutenant-colonel Tilling refusa de s’asseoir.

— Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, comtesse, cette salle de bal ne saurait convenir à la communication que j’ai à vous faire ; je ne veux, aujourd’hui, que vous demander l’honneur d’être reçu chez vous. Voudriez-vous m’indiquer le jour et l’heure où je puis vous rencontrer ?

— Je reçois le samedi de deux à quatre.

— Ce qui veut dire que le samedi, de deux à quatre, votre salon ressemble à une ruche autour de laquelle bourdonnent les abeilles.

— Et où vous me voyez trônant en reine ; — le compliment est joli.

— Je ne fais jamais de compliment… c’est pour cela que l’heure de votre ruche du samedi ne me sied pas ; je désire vous trouver seule.

— Vous piquez vivement ma curiosité ; venez demain mardi, à deux heures ; je ne serai chez moi. que pour vous.

Il salua et se retira.

Un instant après, apercevant Conrad, je l’appelai et, lui demandai des renseignements sur le baron Tilling.

— Ah ! il t’a donc plu ! Eh bien oui… tu peux le considérer comme un parti… il n’est pas marié ; je ne sais, toutefois, s’il est absolument libre… On le dit au mieux avec une certaine dame (Althaus me nomma une princesse d’une maison régnante). Son régiment n’étant que depuis peu à Vienne, on ne l’a pas encore beaucoup vu dans le monde ; je crois d’ailleurs qu’il n’aime ni le bal, ni aucune distraction de ce genre. J’ai fait sa connaissance au cercle de la noblesse où il passe chaque jour quelques heures, mais presque exclusivement dans la salle de lecture, ou absorbé dans une partie d’échecs.

J’ai été étonné de le rencontrer ici, mais il est cousin de la maîtresse de maison, c’est ce qui explique, sans doute, sa courte apparition. Je l’ai vu se retirer aussitôt après t’avoir saluée.

— L’as-tu présenté à d’autres dames ?

— Non, rien qu’à toi ; mais ne t’imagine pas qu’il ait reçu le coup de foudre : en te voyant. Il m’a simplement demandé si la comtesse Dotzky, née Althaus, qu’il savait être ma parente et avec laquelle il désirait s’entretenir, ne serait pas ici. Si, lui ai-je répondu. La voilà — en robe bleue, — sur le sofa… dans ce coin. — Auriez-vous l’obligeance de me présenter à elle ? m’a-t-il dit. J’y ai consenti avec empressement sans me douter que j’allais compromettre ton repos.

— Ne dis donc pas de bêtises, Conrad ! mon repos n’est point si facile à troubler. Tilling ?… quelle est cette famille ? C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— Ah ! ah !… Tu n’en démords pas… Voilà un homme heureux ! Depuis plus de trois mois, j’essaye, en pure perte, de m’insinuer dans tes bonnes grâces, tandis que ce lieutenant-colonel à l’aspect glacial — et je puis t’assurer qu’il est, en effet, tout de glace — est venu, a vu et a vaincu ! Tu veux des renseignements sur la famille Tilling ? Je la crois d’origine prussienne ; le père du baron avait déjà été au service de l’Autriche ; sa mère est Prussienne ; tu as dû le remarquer à son accent du Nord.

— Oui, il parle un allemand délicieux.

— Naturellement ; tout en lui est charmant.

Althaus se leva.

— Je te laisse à tes rêveries ; je vais essayer de causer avec des femmes qui…

— … te trouvent charmant… toi ! — Il n’en manque pas.

Je me retirai de bonne heure ; je n’avais plus envie de danser ; je me sentais fatiguée et désirais la solitude ; ce ne pouvait être afin de penser à Tilling ! Et qui sait, cependant ? À minuit, j’étais encore assise devant mon bureau, occupée à consigner sur mon journal ma conversation avec lui, accompagnée des réflexions suivantes : Nature intéressante, ce Tilling… la grande dame qui l’aime pense sans doute à lui en cet instant… peut-être est-il à ses pieds… Oh ! pouvoir aimer ainsi passionnément ! Tilling ou un autre, puisque je ne connais pas Tilling… Je suis jaloux de la princesse parce qu’elle aime, et non parce qu’elle aime Tilling.

Ma première pensée, en me réveillant, fut pour Tilling ; c’est aujourd’hui que j’entendrai son importante communication. Depuis longtemps, je n’avais attendu personne avec une telle impatience.

Àl’heure fixée, je donnai ordre de ne recevoir que lui. Mes sœurs étaient allées patiner sous la conduite de tante Marie. Habillée d’une jolie robe de velours violet — le violet sied aux blondes — je m’assis dans mon petit salon, et, un livre à la main, j’attendis. À deux heures dix, le baron Tilling entrait.

— Vous voyez, comtesse, dit-il, en me baisant la main, que j’ai ponctuellement profité de votre autorisation.

— Heureusement, répondis-je en souriant et en lui indiquant un siège, car sans cela je serais morte d’impatience ; vous avez excité au plus haut point ma curiosité.

— Je vais donc vous faire part tout de suite, sans préambule, de ce que j’ai à vous dire ; si je n’ai pas cru devoir le faire hier, c’était pour ne pas troubler votre gaieté.

— Vous m’effrayez.

— En un mot, j’ai assisté à la bataille de Magenta.

— Et vous avez vu mourir Arno ! m’écriai-je.

— Oui, madame ; et je puis vous donner des détails sur sa fin.

— Oh ! parlez ! dis-je toute tremblante.

— Ne tremblez pas, comtesse ; si ses derniers moments avaient été douloureux, je ne serais pas venu vous en parler. Rien n’est plus triste que de penser aux tortures qui ont accompagné la mort d’un être chéri, mais ce n’est point ici le cas.

— Vous me soulagez d’un grand poids.

— Je ne vous répéterai point la phrase creuse et consacrée que l’on prononce d’ordinaire : « Il est mort en héros », j’ignore ce que l’on entend par là. La consolation réelle que je puis vous offrir, c’est de vous dire qu’il est mort sans songer à la mort. Il a toujours été convaincu qu’il ne lui arriverait rien. Nous nous sommes souvent rencontrés : il me parlait de son bonheur, de son enfant, de sa charmante femme dont il me montra le portrait. Il m’avait invité, la campagne terminée, à venir le voir chez lui. Au cours de l’horrible carnage de Magenta, je me trouvai, par hasard, à côté de lui ; je vous épargne le détail des scènes qui précédèrent la catastrophe ; de telles horreurs ne se racontent pas. — Ceux qui ont vraiment l’âme d’un soldat se sentent, à l’odeur de la poudre et sous la pluie des balles, saisis d’une telle ivresse : qu’ils perdent le sentiment de ce qui se passe autour d’eux. Dotzky était de ce nombre : ses yeux étincelaient. Soudain un obus éclata à quelques pas de nous. Dix hommes, parmi lesquels Dotzky, furent renversés ; les malheureux poussèrent d’horribles cris ; seul, Dotzky ne cria pas ; la mort avait été instantanée. Je m’approchai de lui, il ne respirait déjà plus ; le cœur avait cessé de battre ; de son côté ouvert, le sang s’échappait avec une telle abondance qu’en cas peu probable d’évanouissement il n’y avait pas à redouter qu’il pût reprendre connaissance.

— À redouter ? répétai-je en pleurant.

— Oui : à redouter, car il fallait l’abandonner sans secours ; devant nous retentissaient de formidables « hourrah ! » qui nous entraînaient au carnage ; derrière nous arrivaient, au galop, des escadrons qui allaient fouler ces mourants sous le sabot de leurs chevaux.

Lorsque, la bataille terminée, nous relevâmes, nos morts et nos blessés, je retrouvai Arno Dotzky à la même place, dans la même position, avec la même expression de calme. J’ai tenu à vous faire part de cela, madame ; j’aurais pu vous le dire depuis longtemps déjà, ou plutôt vous l’écrire, puisque je n’avais jamais eu l’occasion de vous rencontrer ; mais l’idée ne m’en est venue qu’hier, en entendant dire à ma cousine qu’elle attendait, parmi ses invités, la jolie veuve d’Arno Dotzky. Excusez-moi d’avoir réveillé d’aussi douloureux souvenirs ; mais je crois vous avoir rendu service en vous délivrant peut-être d’une poignante incertitude.

Il se leva. Je lui tendis la main :

— Je vous remercie, baron Tilling, lui dis-je en essuyant mes larmes ; vous m’avez fait du bien en m’assurant que mon cher Arno n’a pas souffert, en mourant, de tortures physiques et d’angoisses morales… Mais je vous en prie… ne me quittez pas encore… ; je voudrais causer un peu avec vous ; votre ton… vos expressions ont fait vibrer quelque chose en moi…, vous me paraissez détester la guerre ?

Son visage s’assombrit.

— Excusez-moi, madame, de ne pas vous répondre sur ce sujet ; je regrette également de ne pouvoir demeurer plus longtemps, mais je suis attendu.

C’était la princesse sans doute qui l’attendait. Cette pensée me fut pénible.

— Je ne veux point vous retenir, monsieur, lui répondis-je froidement.

Il s’inclina et sortit sans même songer à me demander l’autorisation de revenir.

Le carnaval était fini ; mes deux sœurs Rosa et Lilli s’étaient « énormément amusées ». Chacune d’elles pouvait inscrire à son actif une douzaine de conquêtes, mais parmi lesquelles il n’y avait pas un seul parti sortable. Tant mieux ! elles jouiraient ainsi quelques mois ou quelques années de plus de leur vie de jeunes filles avant de se mettre sous le joug conjugal.

Et moi ? Voici comment sont relatées, dans mon journal, mes impressions de carnaval :

— Je suis bien aise que toutes ces danses soient finies ; cela commençait à devenir monotone : toujours les mêmes conversations… toujours le même danseur, car, que ce soit le sous-lieutenant de hussards X… ou le lieutenant de dragons Y… ou le capitaine de dragons Z…, ce sont toujours les mêmes révérences… les mêmes lieux communs, les mêmes soupirs… les mêmes regards… Le seul homme… mais il est inutile d’en parler : il est tout à sa princesse… Il va sans dire qu’elle ne peut être que très jolie femme… mais elle m’est bien peu sympathique.

Le carnaval terminé, les grands bals et les fêtes cessèrent, mais les petites réunions continuèrent : soirées, dîners, concerts, le tourbillon fut à peu près le même. On préparait une comédie de salon qui ne devait être représentée qu’à Pâques. Durant le carême, il fallait montrer une certaine modération dans les plaisirs. Tante Marie ne trouvait jamais cette modération assez grande. Elle ne me pardonnait pas mon irrégularité aux sermons du carême. Pour se consoler de ma tiédeur, elle traînait Rosa et Lilli aux sermons de tous les prédicateurs célèbres. Celles-ci se laissaient faire volontiers ; elles retrouvaient tout leur clan à l’Église. Le père Klimkowström était aussi en vogue dans le monde des Jésuites que la Mouskra à l’Opéra. Et puis, mes sœurs étaient vraiment assez pieuses.

Pendant le carême, je m’abstins autant de soirées que de sermons ; j’avais subitement perdu le goût du monde ; je préférais rester seule à la maison pour jouer avec mon fils et, l’enfant endormi, me plonger, au coin du feu, dans quelque bonne lecture.

Mon père venait quelquefois me voir et passait une ou deux heures à causer avec moi. Les mêmes éternels souvenirs de campagne revenaient toujours. Je lui avais fait part de la communication du baron Tilling touchant la mort d’Arno, mais il n’y avait attaché aucune importance. La souffrance qui accompagne la mort le laissait tout à fait indifférent. « Rester sur le champ de bataille » était à ses yeux une chose si belle qu’elle valait toutes les tortures physiques ; ce « rester » résonnait dans sa bouche comme un son de fanfare, il ne voyait rien de plus glorieux, de plus enviable que cette mort : « Être blessé » venait immédiatement après dans estime. Il racontait l’histoire de ses blessures de telle sorte qu’on ne se doutait même pas qu’elles l’avaient fait souffrir. Quelle différence avec Tilling, quand il parlait des malheureux broyés par l’éclat d’une bombe ! Je m’étais bien gardée de répéter à mon père les paroles de Tilling : je comprenais instinctivement qu’elles lui auraient paru indignes d’un officier ; pour moi, sa pitié pour ses camarades agonisants m’était allée droit au cœur.

Combien j’aurais aimé parler plus longuement de tout cela avec Tilling ! Mais il ne semblait pas désirer me revoir. Quinze jours s’étaient écoulés depuis sa visite, il ne l’avait pas renouvelée et je ne l’avais rencontré dans aucun salon ; je l’avais seulement aperçu deux ou trois fois dans la rue ou au théâtre ; il m’avait saluée respectueusement ; je lui avais répondu par un salut amical ; rien de plus… Rien de plus ? mais alors pourquoi, dans ces circonstances insignifiantes, mon cœur avait-il battu plus fort ?… Pourquoi étais-je comme hantée par le souvenir de son salut ?…

— Mon enfant, j’ai une prière à t’adresser, me dit un jour mon père, en entrant chez moi et je t’apporte quelque chose, ajouta-t-il en déposant sur la table le paquet qu’il tenait à la main.

— Une prière et un cadeau en même temps, dis-je en riant. Tu veux donc me soudoyer ?

— Écoute ma requête avant de déballer le cadeau. J’ai aujourd’hui un dîner qui promet d’être assez ennuyeux.

— Je comprends : Trois vieux grognards et leurs femmes.

— Et deux ministres également avec leurs épouses. Bref, une réunion très solennelle, très assommante.

— Tu ne viens pas m’inviter ?

— Mais si, précisément, puisque ces dames m’honorent de leur présence… je voudrais que tu leur fisses les honneurs de mon salon.

— Mais c’est le rôle de tante Marie.

— Elle a sa migraine aujourd’hui ; il ne me reste donc plus…

— Qu’à sacrifier ta fille… comme plusieurs pères en ont donné l’exemple dans l’antiquité… Agamemnon entre autres. — Je me soumets, puisqu’il le faut.

— Il y a aussi, parmi nos invités, un élément plus jeune : le D Bresser qui m’a particulièrement bien soigné pendant ma dernière maladie et auquel je désire faire une politesse… ensuite le lieutenant-colonel Tilling… mais qu’as-tu… pourquoi rougis-tu ainsi ?

— Moi !… mais c’est de curiosité : je brûle de voir ce que tu m’as apporté…

Et je me mis à déplier le paquet.

— Ce n’est pas pour toi ; j’espère que tu ne t’attendais pas à un collier de perles ? C’est pour Rudi.

— Je vois ; c’est une boîte de joujoux. Ce sont des soldats de plomb ; mais, père, cet enfant n’a que quatre ans, il ne faut pas encore…

— À trois ans, je jouais déjà au soldat ; mes premiers jouets ont été des sabres, des tambours ; mon jeu favori était de faire l’exercice, c’est ainsi qu’on éveille le goût du métier.

— Mon fils ne sera pas soldat.

— Mais, Martha, tu sais cependant que le désir de son père…

— Arno n’est plus ; Rodolphe m’appartient à moi seule et je ne veux pas que…

— Qu’il embrasse la plus belle et la plus noble des carrières ?

— Je ne veux pas que mon fils unique aille mourir sur un champ de bataille.

— J’étais bien fils unique et je n’en ai pas moins été soldat ; Arno n’avait pas de frères, que je sache ; je n’ai pas d’autres garçons que ton frère Otto et je l’ai envoyé à l’École militaire. Nos traditions de famille exigent que le rejeton des Dotzky et des Althaus se consacre au service de la patrie.

— La patrie a moins besoin de lui que moi.

— Et si toutes les mères raisonnaient ainsi ?

— Eh bien, il n’y aurait plus ni revues, ni parades, ni chair à canon et je ne vois pas où serait le mal.

Mon père leva les épaules.

— Ah ! les femmes ! dit-il, d’un ton de mépris. Heureusement que l’enfant ne t’en demandera pas la permission : il a du sang de soldat dans les veines. Et puis, il ne restera pas fils unique. Tu te remarieras, Martha. Voyons, parmi tes prétendants, n’en est-il pas un qui puisse trouver grâce à tes yeux… ? Le rittmeister Olinzky, par exemple, qui t’aime à la folie, m’irait très bien comme gendre.

— Mais pas du tout à moi comme mari.

— Alors le major Millersdorf ?

— Tu me présenterais en vain tous les officiers de la garnison. À quelle heure est ton dîner ?

— À cinq heures ; mais sois là un peu plus tôt. Au revoir ; embrasse pour moi Rudi, ce futur général en chef de l’armée impériale.

La réunion de mon père eût été vraiment solennelle et assommante sans le convive dont le nom m’avait fait rougir.

Le baron Tilling arriva juste à l’heure du dîner ; nous n’échangeâmes, à ce moment, que quelques mots insignifiants. À table j’étais placée entre deux vieux généraux, et Tilling était assis trop loin pour qu’il pût se mêler à notre conversation. Il me tardait de retourner au salon’où je comptais l’accaparer et lui faire conter encore le récit terrible qu’il m’avait déjà fait ; j’éprouvais un grand désir d’entendre encore sa voix qui me troublait si profondément.

Mais, revenus au salon, mes deux vieux généraux ne me lâchèrent pas. Lorsque je m’assis, après avoir servi le café, il se forma tout de suite un cercle composé de mon père, du D Bresser, du ministre et de Tilling, et la conversation devint générale. Les autres convives s’étaient groupés dans un coin du salon où l’on ne fuma pas, tandis que dans notre groupe le cigare était permis. J’avais allumé une cigarette.

— Quel sera l’ennemi dans la prochaine guerre ? demanda un des généraux.

— Hum !… répondit l’autre, je pense que ce sera la Russie !

— Est-il donc indispensable qu’il y ait toujours. une guerre ? demandai-je.

Mais personne ne parut m’entendre.

— Je crois plutôt que ce sera l’Italie, dit mon père. Il faut absolument reconquérir notre Lombardie. Que je voudrais revoir une nouvelle entrée à Milan !… comme en 1849 avec le père Radetzky. — C’était par une belle après-midi de soleil…

— Mais, père, nous connaissons tous l’histoire de l’entrée à Milan…

— Celle aussi du brave Hupfauf ?

— Certainement — et je la trouve même révoltante.

— Comment peux-tu en juger ?

— Racontez-la, Althaus, nous ne la connaissons pas.

Mon père ne se fit pas prier :

— Hupfauf, du régiment de chasseurs tyroliens, était le meilleur tireur qu’on pût imaginer. Lors de la révolte des Milanais, il demanda l’autorisation de monter avec quatre camarades sur le toit de la cathédrale, pour tirer sur les rebelles : la permission lui fut accordée. Ses quatre camarades, porteurs chacun d’une carabine, ne faisaient que charger leurs armes sans interruption et les passer à Hupfauf pour que celui-ci ne perdit pas un instant ; il tua quatre-vingts Italiens à la file.

— C’est horrible ! m’écriai-je ; chacun de ces Italiens avait une mère, une femme, une fiancée et tenait à la vie.

— Mais, mon enfant, c’étaient des ennemis, ce qui change tout à fait la question.

— Tant que la notion actuelle d’ « ennemi » aura cours parmi les hommes, remarqua Bresser, les lois de la véritable humanité seront violées.

— Qu’en pensez-vous, baron Tilling ? demandai-je.

— J’aurais souhaité à ce brave une décoration sur la poitrine et une balle dans le cœur.

J’adressai à Tilling un regard de reconnaissance et de sympathie. À l’exception du docteur, les autres parurent choqués de cette opinion qui pour un instant jeta un froid dans la conversation.

— Excellence, demanda le docteur à mon père, avez-vous entendu parler de l’ouvrage d’un naturaliste anglais du nom de Darwin ?

— Non.

— Mais si, père, rappelle-toi, il y a quatre ans, lorsque ce livre parut. Le libraire nous l’envoya et tu prédis qu’on n’en parlerait bientôt plus.

— Tu vois bien que je ne m’en souviens plus en effet.

— Cet ouvrage fait grand bruit dans le monde, répondit le docteur. On discute partout la nouvelle théorie des Origines.

— Vous voulez parler de la théorie du singe ? demanda le général à ma droite. On en causait hier au cercle ; il faut avouer que messieurs les savants ont parfois de singulières idées. Il paraît maintenant que l’homme a été primitivement un orang-outang.

— Évidemment, approuva le ministre. — Quand Son Excellence le ministre commençait par « évidemment », on devait s’attendre à d’interminables développements. — La chose a l’air comique, mais ce n’est pas une plaisanterie ; c’est une véritable théorie scientifique dont l’auteur ne manque « évidemment » pas de talent. Elle a produit quelque impression, elle a trouvé des défenseurs ; il est encore de mode de discuter Darwin, mais cela ne durera pas : avant peu, personne ne prendra plus ses idées au sérieux. D’ailleurs, c’est en discutant ses élucubrations qu’on donne de l’importance à cet original d’Anglais. Le clergé fulmine contre ces théories qu’il trouve dégradantes. Il ne peut admettre une origine aussi humiliante pour l’homme créé à l’image de Dieu.

— Il suffit du simple bon sens pour détruire de pareilles bêtises, interrompit mon père qui craignait une longue suite de « évidemment. », les réfutations savantes sont inutiles.

— Les réfutations ont-elles une valeur absolue ? répartit le docteur ; la nouvelle théorie a beaucoup d’arguments en sa faveur ; et les savants auront bien du mal à se mettre d’accord à son sujet.

— Ils n’y parviendront jamais, reprit, de son ton rude et dans son dialecte viennois, le général assis à ma gauche ; ils ne vivent que pour discuter. J’ai bien entendu parler de cette farce de l’homme descendant du singe, mais on perdrait la tête, vraiment, s’il fallait prêter attention à toutes les divagations de tous les savants qui semblent avoir pour mission de nous faire avaler des bourdes. J’ai, du reste, vu le portrait de ce Darwin dans un journal illustré ; franchement, il a bien une tête de singe ; je n’ai pas de peine à croire que son grand-père ait été chimpanzé.

Le vieux général accompagna cette boutade d’un gros rire auquel mon père se crut, par politesse, obligé de faire écho.

— Le rire — évidemment — est une arme, reprit le ministre, mais assez faible. Les arguments sérieux et fondés sur une base scientifique valent mieux. Le système d’un savant sans grande autorité n’a pas de chance de se maintenir lorsqu’on peut lui opposer des noms comme ceux de Linnée, de Cuvier, Agassiz, Quatrefages. D’un autre côté, on ne peut nier qu’il n’y ait de grandes analogies entre l’homme et le singe et que…

— Cette analogie, interrompit le général, ne prouve rien. Peut-on se représenter un singe inventant le télégraphe ? Le langage à lui seul élève l’homme tellement au-dessus de la bête.

— Permettez, général, riposta le docteur, l’homme primitif n’a connu ni le langage ni le télégraphe. Ces progrès ne sont que le résultat d’un lent perfectionnement, d’une évolution.

— Oui, oui… je le sais, cher docteur. « Évolution » est le mot d’ordre du système ; mais jamais une évolution ne fera sortir un chameau d’un kangourou…

Me tournant vers le baron Tilling :

— Qu’en pensez-vous ? lui demandai-je. Acceptez-vous ces théories ?

— J’en ai beaucoup entendu parler, comtesse, mais je ne puis émettre aucun jugement, n’ayant pas lu l’ouvrage en question.

— Je dois avouer que je ne l’ai pas lu non plus, dit le docteur.

— Du reste, moi non plus, avoua le ministre.

— Moi non plus — moi non plus — moi non plus. — Personne ne l’avait lu.

— Néanmoins, continua le ministre, les points caractéristiques du système : la lutte pour la vie — la sélection naturelle — l’évolution, etc… ont été si souvent analysés que l’on peut aisément en juger et se ranger parmi ses partisans ou ses adversaires. Il ne peut d’ailleurs se trouver parmi les premiers que des esprits heureux de bouleverser l’ordre de choses ; tandis que parmi les seconds se rencontrent les gens froids, sérieux, positifs, qui, par leurs sens critique, sont naturellement amenés à faire opposition à toute idée nouvelle, opposition que d’ailleurs…

— Il n’est peut-être pas facile de défendre lorsqu’on ignore les arguments de l’adversaire, dit Tilling. Avant de discuter une idée nouvelle, il faut, avant tout, me semble-t-il, la connaître. Lorsque parut le système de Copernic, ceux-là seuls qui prirent la peine de refaire ses calculs purent se convaincre de leur exactitude. Quant aux autres, qui se formèrent un jugement d’après l’excommunication que Rome lança contre le novateur…

— J’ai déjà observé, interrompit le ministre, que dans notre siècle, l’exactitude des hypothèses scientifiques ne s’apprécie plus au point de vue de l’orthodoxie, mais bien de la science.

— Il arrive souvent pourtant, répondit Tilling, qu’une hypothèse dont l’exactitude finit par être reconnue est d’abord combattue par toutes les vieilles barbes du monde savant. Pas plus aujourd’hui qu’autrefois, les retardataires ne laissent toucher à leurs vieux dogmes et ils les défendent avec des arguments aussi péremptoires que ceux que l’Église et les astronomes opposèrent à Copernic.

— Alors vous voulez soutenir — répliqua mon général rébarbatif — que la théorie de ce toqué d’Anglais est aussi juste que celle du mouvement de la terre autour du soleil ?

— Je ne veux rien soutenir, puisque je ne connais pas l’ouvrage ; mais je me propose de le lire, et si mes connaissances, hélas ! très bornées en ces matières, ne sont pas trop insuffisantes, peut-être pourrai-je me former une opinion. Jusque-là, je me contente d’être frappé de l’opposition générale et passionnée que rencontre cette théorie, — et, je l’avoue, cette opposition me paraît plaider en sa faveur.

« Quel esprit droit, lucide, généreux ! » — pensai-je en moi-même.

Vers huit heures, nos hôtes se levèrent. Mon père essaya de les retenir ; je me crus obligée d’insister aussi : « Une tasse de thé ? » Chacun trouva une excuse et il fallut, sans autant de regret d’ailleurs qu’on semblait en témoigner, les laisser partir. Tilling et le docteur Bresser prirent congé les derniers.

— Et vous deux, leur demanda mon père, vous êtes donc aussi bien pressés de nous quitter ?

— Moi, non, répondit Tilling en souriant ; mais puisque tous vos convives se retirent, je crois qu’il serait indiscret…

— Je le crois aussi, ajouta le docteur.

— Eh bien, je ne vous laisse partir ni l’un ni l’autre.

Quelques minutes plus tard, mon père et le docteur étaient absorbés dans une partie de piquet.

Le baron Tilling s’assit à côté de moi auprès de la cheminée.

— Ennuyeux… assommant…, ce dîner ? Mais non, vraiment ! J’aurais difficilement passé une plus agréable soirée.

— J’ai des reproches à vous faire, monsieur, d’avoir si complètement oublié le chemin de mon hôtel.

— Mais vous ne m’avez point invité à revenir.

— Je croyais vous avoir dit que le samedi…

— Oh ! oui, entre deux et quatre. Ne m’en veuillez pas, madame, mais vraiment je ne sais rien de plus horrible que ces jours de réception. Entrer dans un salon plein de monde, s’incliner devant la maîtresse de la maison, entendre les arrivants formuler des considérations qu’ils pensent inédites sur la pluie et le soleil, puis quitter la place au bout de dix minutes ; non vraiment, comtesse, cela dépasse la mesure de mes capacités.

— Vous me paraissez quelque peu misanthrope ? Non, je retire cette épithète… Je croirais volontiers, au contraire, que vous avez le cœur assez large pour aimer tous les hommes.

— J’aime l’humanité ; mais tous les hommes — oh non ! Il y en a de trop vils, de trop bornés, de trop froidement cruels… ceux-là, je ne puis les aimer, mais je les plains d’avoir manqué de l’éducation qui aurait pu les rendre meilleurs.

— L’éducation ?… Mais ne pensez-vous pas que le caractère est gouverné par des penchants innés ?

— Ce que vous appelez « penchants innés » n’est, au fond, que le résultat de transmissions héréditaires.

— Vous admettez donc que le méchant est irresponsable, et qu’il ne doit, par conséquent, inspirer aucune aversion ?

— Ces prémisses n’entraînent pas cette conclusion. Le méchant n’est pas responsable, soit ! mais il doit néanmoins nous inspirer de la répulsion. Vous êtes innocente de votre beauté, et on ne vous en admire pas moins.

— Baron Tilling ! Nous avons jusqu’ici causé sérieusement ; ai-je donc mérité que vous me traitiez tout d’un coup en vulgaire coquette.

— Pardonnez-moi ; je ne pensais pas vous blesser ; j’ai simplement usé du premier argument qui s’est présenté à mon esprit.

Il y eut un moment de silence. Tilling attacha sur moi un long regard que je soutins sans baisser les yeux ; je sais que j’aurais dû les détourner, mais je ne le fis point. J’éprouvais un sentiment à la fois plein de douceur et de trouble, comme une délicieuse conscience de mal faire. Cette sensation ne dura qu’une demi-minute ; il ne fallait pas qu’elle se prolongeât. D’un mouvement d’éventail, je me cachai le visage et changeai de position. Je repris alors d’un ton indifférent :

— Vous avez, tout à l’heure, donné une excellente réponse au ministre. Évidemment.

Tilling sembla sortir d’un rêve :

— Moi… tout à l’heure ?… Je ne me souviens pas… Il me semblait, au contraire, avoir choqué tout le monde. Vous seule m’avez paru approuver ma réponse ; j’ai le sentiment d’avoir blessé Leurs Excellences, et elles sont persuadées que j’ai blasphémé en parlant de la dureté de cœur d’un soldat. Ne sait-on pas que les soldats les plus cruels sont, au fond, des natures très douces ? Y a-t-il, dans le répertoire mélodramatique, une figure plus sentimentale, plus sympathique que celle du vieux sergent « au cœur tendre ? » Ignore-t-on qu’un vétéran à la jambe de bois serait incapable de tuer une mouche ?

— Pourquoi avez-vous choisi la carrière militaire ?

— Je vois que vous avez lu au fond de mon cœur. Ce n’est pas le baron Tilling, aujourd’hui âgé de trente-neuf ans, ayant trois campagnes à son actif, qui a choisi cette carrière ; mais bien le petit Fritz de douze ans, grandi au milieu des chevaux de bois, des soldats de plomb, jouant avec des fusils, des sabres, des tambours ; le petit Fritz, auquel le général son père, tout chamarré de décorations et son oncle, le jeune lieutenant, si choyé des jeunes filles, demandaient : « Que veux-tu devenir ? » et qui répondait : « Un vrai soldat, pour avoir un vrai sabre et un vrai cheval. »

« Je ne donnerai pas à mon petit Rodolphe, pensai-je, la boîte de soldats que lui a apportée son grand-père. »

— Mais pourquoi, lorsque le petit Fritz est devenu le Frédéric d’aujourd’hui, n’avez-vous pas renoncé à une profession que vous détestez ?

— Détestez ? C’est trop dire. Ce que je déteste, c’est l’état de choses qui nous impose l’horrible devoir de la guerre ; mais, puisque cet état de choses existe, puisqu il est inévitable, je ne saurais haïr ceux qui en acceptent les obligations et les remplissent de leur mieux. Si j’abandonnais le service, y aurait-il moins de guerres ? Ce serait un autre qui exposerait sa vie à ma place, voilà tout ; autant vaut que ce soit moi.

— Mais vous pourriez, dans une autre situation, vous rendre aussi utile à vos semblables ?

— Je ne sais. Je n’ai fait d’études sérieuses qu’en vue du métier des armes et partout on peut faire du bien. Les occasions ne m’ont pas manqué d’adoucir la vie de mes subordonnés. Et puis, je ne suis pas insensible au respect qu’inspire ma profession ; j’ai fourni jusqu’ici une carrière : très honorable ; je me sens aimé de mes camarades et m’en estime heureux. Je ne possède, d’ailleurs, aucune fortune personnelle, ce qui m’interdirait dans la vie privée toute activité utile. Pourquoi renoncerais-je à mon état ?

— Par aversion pour l’œuvre de mort.

— Dans la bataille, on est en droit de légitime défense, et on n’est plus responsable du meurtre commis. La guerre a été souvent, et à juste titre, qualifiée de meurtre en grand ; mais chacun isolément n’est pas meurtrier. La mêlée sanglante m’est odieuse… les effroyables scènes d’un champ de bataille m’inspirent une immense douleur… je ne le nie point. C’est une nécessité dont je souffre, mais devant laquelle je ne puis reculer sans lâcheté.

— C’est vrai ; mais la guerre est-elle donc inévitable ?

— Ceci est une tout autre question. Mais l’individu isolé n’a pas le choix, il doit marcher : cette conviction seule lui donne la force de remplir son devoir.

Nous continuâmes à causer quelque temps ainsi — presque à voix basse. Tilling me raconta encore quelques épisodes de batailles dont l’horreur l’avait frappé. Nous échangions sur la guerre des idées qui n’auraient pas charmé le général Althaus. Tilling me dévoilait ses pensées intimes avec une confiance qui me touchait. Une sorte de courant sympathique s’établissait entre nos deux âmes.

— Vous me paraissez bien absorbés dans vos chuchotements, intervint une fois mon père en mêlant ses cartes. Que complotez-vous donc ?

— Je raconte à madame votre fille des épisodes de campagnes.

— Ah ! ah !… elle sait ce que c’est ; de temps en temps, je lui en raconte aussi.

— Six piques, docteur, et une quatrième majeure.

Nous reprîmes notre conversation à voix basse. Tout d’un coup, pendant que Tilling me parlait, d’un accent d’intime confiance, son regard fixé sur le mien, je pensai soudain à la princesse.

J’éprouvais comme un coup violent au cœur ; je détournai la tête.

Tilling s’arrêta au milieu d’une phrase.

— Qu’avez-vous, comtesse, me demanda-t-il surpris. Vous ai-je inconsciemment déplu ?

— Non, non… une pensée pénible m’a traversé l’esprit, voilà tout… continuez.

— Je ne sais plus de quoi je parlais… Confiez-moi plutôt cette pensée pénible… Depuis que nous causons, je vous ai parlé à cœur ouvert… Faites de même à mon égard.

— Il m’est impossible de me confesser à vous.

— Impossible… ? Faut-il que je devine ? Cette pensée vous concerne ?

— Non.

— Alors… me concernerait-elle ?

Je fis un signe de tête affirmatif.

— Quelque chose de pénible me concernant et que vous ne pouvez me dire… Serait-ce ?…

— Ne cherchez pas. Je refuse tout éclaircissement.

Puis je regardai la pendule et me levant :

— Déjà dix heures… Je vais te dire adieu, père.

— Tu as donc une soirée ?

— Non, je rentre… je me suis couchée hier très tard.

— Et tu as sommeil ? Ce n’est pas flatteur pour vous, Tilling.

— Non, non, protestai-je en riant ; ce n’est pas la faute du baron… notre conversation a été très intéressante.

Je pris congé de mon père et du docteur. Tilling me demanda la permission de m’accompagner jusqu’à ma voiture ; il me posa, dans l’antichambre, mon manteau sur les épaules et m’offrit le bras pour descendre l’escalier.

Sur le palier, il s’arrêta un instant et me demanda d’un ton sérieux :

— Encore une fois, comtesse, vous aurais-je blessée ?

— Mais non… sur l’honneur.

— Vous me tranquillisez.

Il pressa et porta à ses lèvres la main que j’appuyai sur la sienne pour monter en voiture.

— Quand pourrai-je me présenter chez vous ?

— Le samedi, je…

— Vous recevez… je comprends… c’est m’interdire votre porte !

Il salua et se retira.

Le domestique avait refermé la portière avant que j’eusse pu ajouter un mot.

Je m’enfonçai dans un coin de ma voiture ; j’aurais voulu pleurer… des larmes de dépit… comme une méchante enfant. J’étaïs furieuse contre moi-même ; comment avais-je pu être si froide, si impolie… envers cet homme qui m’inspirait une si profonde sympathie ? C’était cette princesse qui en était cause… oh, comme je la détestais ! — Mais quoi ?… était-ce de la jalousie ? J’eus subitement la conscience de ce qui se passait en moi : j’aimais Tilling !… j’aimais Tilling !

⁂

Voici ce que je trouve dans mon journal daté du lendemain :

Non, je n’aime pas Tilling ; j’éprouve tout au plus un élan de sympathie pour sa noble et belle nature ! mais de l’amour ? Oh non ! Je n’irais pas ainsi jeter mon cœur à un homme qui s’est donné à une autre. Lui aussi éprouve certainement de la sympathie pour moi ; nous nous entendons sur bien des points ; peut-être n’a-t-il jamais confié à d’autres ses idées sur la guerre ; mais il ne s’ensuit pas qu’il m’aime, et je ne dois pas l’aimer davantage… Cependant après notre intime échange de pensées, il a dû me trouver bien froide et bien dure… Au fait, peut-être vaut-il mieux que je ne le revoie pas maintenant… Dans quelques semaines, les impressions qui m’ont si profondément troublée seront dissipées ; je pourrai alors le rencontrer sans émotion et, sachant qu’il en aime une autre, ne chercher auprès de lui que des jouissances morales et intellectuelles. Il est si différent, si complètement différent de tous les hommes que je connais ! Je suis bien aise de pouvoir écrire tout cela avec tant de calme, car, hier, j’ai pu craindre un instant que c’en fût fait de mon repos…

Le même jour, j’allai chez Lori Griesbach, l’amie chez laquelle j’avais appris la mort de mon pauvre Arno. Je la voyais très souvent ; nous avions cependant bien peu d’idées communes ; que de fois nous n’arrivions même pas à nous comprendre ! À défaut d’une véritable amitié — impossible dans de semblables conditions — une enfance commune et des malheurs semblables nous avaient rapprochées, et nos relations avaient pris, de ces circonstances, un certain charme qui me plaisait. Le terrain sur lequel nous pouvions nous entendre était très limité. Bien des pensées de ma vie intime lui demeuraient secrètes ; je ne lui avais jamais dit un mot de mes nouvelles conceptions du monde et de la guerre ; je n’éprouvais aucun besoin de lui en parler. Qu’il est rare de pouvoir se confier tout entier à un ami !

Mais sur bien des sujets nons pouvions, Lori et moi, nous entretenir des heures entières : nos souvenirs d’enfance, nos enfants, les événements mondains, la toilette, les romans anglais, etc., etc.

Xavier, le petit garçon de Lori, était de l’âge de mon fils et son meilleur camarade. Il était convenu que sa fille Béatrix, alors âgée de dix mois, serait un jour comtesse Rodolphe Dotzky.

— Enfin, on te revoit ! s’exclama-t-elle en me recevant. Tu as vécu en ermite ces derniers temps ; il y a bien longtemps aussi que je n’ai eu l’honneur de voir mon futur gendre ; Béatrix est très froissée… Comment vont Rosa et Lilli ? J’ai appris hier, par mon mari, qui l’a entendu conter au Cercle, une chose très intéressante au sujet de Lilli. Il paraît qu’un monsieur que je croyais fort épris de toi lui fait sérieusement la cour… Quelle jolie robe tu as !… C’est de chez Francine, n’est-ce pas ? Tout ce qui sort de chez elle a un cachet !… Ton chapeau est de Gindreau. Il te va délicieusement. Quel goût exquis, ce Gindreau ! Hier soir, chez les Dietriechstein, — pourquoi n’y es-tu pas venue ? — Nini Choteck portait une toilette de chez lui… qui la faisait paraître presque jolie.

Je la mis sur le terrain des commérages de société ; je lui demandai, de l’air le plus dégagé du monde :

— As-tu entendu parler des relations de la princesse *** avec un certain baron Tilling ?

— J’en ai bien ouï dire quelque chose, mais c’est de l’histoire ancienne. Tout le monde sait que la princesse a aujourd’hui pour amant un artiste du Théâtre Impérial… Portes-tu quelque intérêt à ce baron Tilling ? Il me semble que tu rougis… Pourquoi nier ?… Avoue plutôt. Tu ne peux pas persister éternellement dans ton insensibilité… Que je serais contente de te savoir amoureuse ! Mais tu trouveras de bien plus brillants partis que Tilling ; on dit qu’il n’a aucune fortune, il est vrai que tu en as pour deux. Il est aussi trop âgé… Quel âge aurait maintenant ce pauvre Arno ?… Quel coup terrible ! Je n’oublierai jamais la lecture de cette lettre… Il est certain que la guerre est pour beaucoup de gens une triste chose… Pour d’autres, au contraire, c’est une merveilleuse institution. Mon mari désire ardemment une nouvelle campagne ; il ne rêve qu’une occasion de se distinguer ; je le comprends très bien : si j’étais militaire, je n’aspirerais qu’à quelque action d’éclat pour avancer rapidement.

— Ou pour être tué… ou mutilé ?

— On ne pense pas à ces choses-là… D’ailleurs, il est impossible d’éviter le destin… Le destin, mon cher cœur, avait décidé de faire de toi une jeune veuve.

— Alors la guerre n’a été déclarée à l’Italie que pour que mon destin s’accomplisse ?

— Certes, et si le destin me réservait à moi d’être la femme d’un tout jeune général…

— Il faudrait un nouveau conflit international qui permettrait à Griesbach un rapide avancement. Tu as une façon très simple d’envisager les événements. Que voulais-tu me dire à propos de Lilli ?

— Que son cousin Conrad l’aime et qu’il fera bientôt sa demande.

— J’en doute, Conrad est trop léger pour songer au mariage.

— Bah ! Légers, ils le sont tous, et tous se marient cependant quand leur cœur est pris… Penses-tu qu’il plaise à Lilli ?

— Je ne sais… je n’ai rien remarqué.

— Ce serait un très bon parti ; à la mort de son oncle Drontheim, il héritera de la propriété de Salavetz. À propos de Drontheim, sais-tu que Jerdi Drontheim, celui qui a mangé sa fortune avec une danseuse, épouse la fille d’un riche banquier ? Ils ne seront reçus nulle part… Iras-tu ce soir à l’ambassade d’Angleterre ? Toujours non ? Au fait, tu as raison. On n’est pas dans son monde dans ces ambassades ; on y rencontre une foule d’étrangers qu’on ne connaît pas. Je suis sûre qu’il y aura des bourgeois anglais en voyage, des industriels et même des négociants. Pour moi, je n’aime les Anglais que dans l’édition Tauchnitz. As-tu lu Jane Eyre ? C’est charmant, n’est-ce pas ! Dès que Béatrix commencera à parler, je lui donnerai une bonne anglaise. Je ne suis pas du tout satisfaite de la bonne française de Xavier… Dernièrement, je la rencontrai dans la rue, à l’heure où elle promenait Xavier, en compagnie d’un jeune homme qui avait l’air d’un commis. Je me plantai soudain devant eux ; si tu avais vu leur embarras ! Quelle croix que ces domestiques ! Ma femme de chambre me quitte pour se marier, et je déteste les visages nouveaux… Tu veux déjà partir ?

— Oui, chère, j’ai encore quelques visites indispensables.

Lori eut beau insister, je ne me laissai pas persuader, bien que je n’eusse pas la moindre visite à faire. Jadis j’aurais écouté des heures entières ses bavardages ; mais aujourd’hui, ils m’étaient odieux. Ah ! que ne donnerais-je pour jouir encore d’une conversation comme celle d’hier soir. Une transformation s’était produite en moi… Ces intérêts si mesquins dans lesquels s’absorbait mon amie : toilettes… domestiques… cancans de société… m’écœuraient maintenant. J’étouffais dans ce cercle d’idées, je voulais en sortir, m’élever dans une atmosphère supérieure. Tilling était libre. « La princesse a pour amant un acteur. » Peut-être ne l’a-t-il jamais aimée ?

⁂

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que je revisse Tilling. J’allais en vain chaque soir au théâtre ou en soirée pour le rencontrer. J’eus beaucoup de visites Le samedi, mais naturellement pas la sienne ; je ne l’attendais pas, du reste. Après son : « Je comprends : c’est me fermer votre porte », je ne pouvais espérer qu’il se présentât chez moi un samedi. En le quittant, chez mon père, je lui avais fait de la peine ; il m’évitait certainement. Que faire ? Je voulais à tout prix le revoir, réparer mon impolitesse, et goûter encore le charme de sa conversation.

Àdéfaut de Tilling, je reçus, le samedi suivant, sa cousine, chez laquelle j’avais fait sa connaissance. Mon cœur battit ; j’allais au moins avoir de ses nouvelles. Je n’osai pas cependant adresser une question directe. Je sentais que je ne pourrais prononcer son nom sans rougir ; j’entretins ma visiteuse d’une foule de sujets — du temps, entre autres — sans aborder celui qui me tenait tant au cœur.

— À propos, Martha, me dit-elle, j’ai une commission à vous faire : mon cousin Frédéric m’a chargé de vous saluer ;… il est parti avant-hier.

Je me sentis pâlir.

— Parti ! pour où ? Son régiment a-t-il été changé ?

— Non, il a demandé un petit congé pour se rendre à Berlin où sa mère est mourante. Pauvre Frédéric ! Je le plains beaucoup, car il a une véritable idolâtrie pour sa mère.

Deux jours après, je reçus une lettre datée de Berlin. Avant même de regarder la signature, je savais qu’elle était de Tilling. Je la transcris :

« Berlin, Friedrichstrasse, 8,

30 mars 1863.

« Chère Comtesse ! J’ai besoin de confier mon chagrin à quelqu’un. Je ne sais pourquoi je m’adresse à vous. Je n’en ai aucun droit, mais je sens que vous me comprendrez. « Si vous aviez connu celle qui va mourir, vous l’auriez aimée. Quel cœur bon ! Quelle intelligence lucide ! Une humeur toujours charmante… une douceur… une dignité !… et songer que tout cela va bientôt être englouti dans la tombe… Plus d’espoir ! « Je ne l’ai pas quittée de la journée et je passe auprès d’elle cette nuit qui sera probablement sa dernière. Elle a beaucoup souffert, mais elle est calme maintenant ; ses forces s’en vont ; le pouls bat à peine ; sa sœur et le médecin la veillent avec moi. « Ah ! la mort ! quel terrible déchirement ! On sait bien qu’elle est inévitable, mais on ne songe jamais qu’elle nous prendra nos bien-aimés. Je n’ai pas de mots pour exprimer ce qu’était ma mère pour moi. « Elle sait qu’elle va mourir ; lorsque je suis arrivé ce matin, elle m’a reçu avec un cri de joie : « Je puis donc te revoir, mon Fritz… je craignais que tu n’arrives trop tard. » « — Mais tu guériras, mère, lui ai-je répondu. « — Non, non, c’est impossible, Pas de ces banalités dans la solennité de mon dernier jour. Disons-nous adieu. « Je m’agenouillai en sanglotant auprès de son lit. « — Tu pleures, Fritz ? eh bien ! je ne te dirai point de ne pas pleurer. Je suis heureuse de la douleur que te cause la mort de ta meilleure amie ; elle me dit que tu conserveras longtemps mon souvenir. « — Oh ! mère, aussi longtemps que je vivrai ! « — Conserve aussi le souvenir des joies que tu m’as procurées ; tu ne m’as donné que du bonheur, tu m’as aidée à supporter les moments difficiles de l’existence. Sois en béni, mon enfant ! » « Puis, de violentes souffrances l’ont reprise ; ses gémissements, ses traits décomposés me déchiraient le cœur. Cette agonie me rappelle toutes celles que j’ai vues sur les champs de bataille. Et dire que les hommes sont assez insensés pour s’entr’égorger volontairement. Comment peut-on exiger que la jeunesse, pleine de vie et de forces, se livre sans révolte à cette horrible camarde contre laquelle la vieillesse exténuée et souffrante cherche encore à soutenir une lutte désespérée ?… « Que cette nuit me paraît longue. Si la pauvre malade pouvait seulement dormir ; mais ses yeux restent toujours ouverts. Je passe de longs moments, immobile à son chevet ; puis je reviens écrire quelques mots sur cette feuille et je retourne auprès d’elle. Il est déjà quatre heures. Quelle triste impression de sentir le temps continuer sa marche monotone et régulière à travers l’éternité, alors que pour un être chéri il va s’arrêter pour toujours. « Au milieu de l’indifférence qui entoure nos afflictions, on éprouve l’impérieux besoin de se confier à un cœur ami qui vous comprenne. C’est pourquoi j’ai écrit ces lignes sur la feuille blanche laissée par le docteur, et c’est aussi pourquoi je vous les adresse. « Sept heures. — C’est fini ! « — Adieu, mon enfant ! ce furent ses dernières paroles… puis elle ferma les yeux et s’endormit « — Adieu, mère chérie ! « C’est en pleurant, et sous le coup d’une mortelle affliction que je vous baise les mains.

« Frédéric Tilling. »

Je possède encore cette lettre. La feuille est toute froissée et jaunie par vingt-cinq ans d’existence, et par les larmes dont je couvris alors cette chère écriture. J’étais profondément affligée, mais singulièrement heureuse en même temps. Au lit de mort de sa mère, c’était dans mon cœur et non dans celui de la princesse que Tilling avait éprouvé le besoin d’épancher son chagrin, cela suffisait à dissiper ma jalousie.

Le même jour, j’expédiai une couronne mortuaire, composée de cent gros camélias blancs auxquels était mêlée une seule rose rouge à demi-épanouie. Saura-t-il comprendre que les pâles fleurs inodores, tristes symboles de deuil, sont à l’adresse de sa mère, et que la petite rose est pour lui.

⁂

Trois semaines s’étaient écoulées. Conrad Althaus avait demandé la main de ma sœur Lilli et essuyé un refus. Il ne prit point la chose au tragique et continua à venir nous voir.

Je lui exprimai, un jour, mon étonnement de sa persévérante fidélité :

— Je suis très heureuse, lui dis-je, de la manière dont tu as pris ta déconvenue ; mais cela me prouve que ton sentiment pour Lilli n’est point aussi violent que tu le prétends ; un amour repoussé se transforme en dépit et en rancune.

— Quelle erreur, chère cousine ; je raffole de Lilli ; j’ai d’abord cru que mon cœur t’appartiendrait, mais tu m’as témoigné une telle froideur que j’ai heureusement pu étouffer à temps ma passion naissante ; je me suis ensuite, pendant quelque temps, intéressé à Rosa, mais mon inclination s’est maintenant définitivement fixée sur Lilli ; et jusqu’à la fin de ma vie je demeurerai fidèle à ce sentiment.

— Cela te ressemble bien.

— Lilli ou personne.

— Mais puisqu’elle ne veut pas de toi, mon pauvre Conrad ?

— Je ne serais pas le premier qui ait été agréé à la deuxième ou à la troisième tentative. C’est assez inexplicable, mais Lilli ne m’aime pas, c’est certain. Il ne me déplaît pas qu’elle ait résisté à l’attrait de devenir jeune femme et n’ait point accepté un parti avantageux au point de vue mondain : je ne l’en aime que plus ; elle se laissera peu à peu toucher par mon attachement et son cœur y répondra ; tu finiras par devenir ma belle-sœur, chère Martha ; j’espère au moins, que tu ne me desserviras pas ?

— Moi ! Tout au contraire ! la persévérance me plaît. Nous ne devrions toutes ne nous laisser séduire que par une affection tenace et durable. Mais nos beaux messieurs ne se donnent, aujourd’hui, plus la peine de conquérir pour aimer ; on ne veut pas lutter pour le bonheur, mais le cueillir au passage, comme on cueille une fleur sur le bord de la route.

J’appris que Tilling était de retour à Vienne depuis quinze jours et ne s’était cependant pas présenté chez moi. Je ne pouvais espérer le rencontrer dans les salons, puisque son deuil l’en tenait éloigné. J’avais supposé qu’il viendrait me voir ou m’écrirait ; mais les jours se succédèrent et je ne reçus ni lettre ni visite.

— Qu’as-tu donc ? me dit un matin tante Marie ; je te trouve taciturne, distraite… Tu as tort, grand tort de n’agréer aucun des prétendants qui te recherchent : cette solitude ne te vaut rien ; tu y as gagné le spleen. Dis-moi : nous voici aux fêtes de Pâques : as-tu rempli tes devoirs religieux ? Cela te ferait du bien.

— J’estime que se marier comme aller à confesse sont deux choses qui ne devraient se faire que par conviction et non comme remède contre le spleen. Parmi mes prétendants, aucun ne me plaît, et quant à la confession…

— Il est grand temps, puisque c’est demain le dimanche des Rameaux… As-tu une carte d’entrée pour la cérémonie du lavement des pieds ?

— Oui, père m’en a procuré une, mais je ne sais encore si j’irai.

— Il faut y aller ! C’est le triomphe de l’humilité chrétienne. L’Empereur et l’Impératrice, agenouillés pour laver les pieds à de pauvres vieillards, quel touchant symbole du néant des grandeurs humaines !

— Un sentiment de supériorité à l’égard de ceux devant lesquels on s’agenouille peut seul donner à l’acte de la génuflexion un caractère d’humilité. Il faut que l’Empereur se dise : Ce que le fils de Dieu a été vis-à-vis de ses apôtres, je le suis, moi, à l’égard de ces pauvres. Sinon, je ne vois vraiment pas ce que l’humilité vient faire là-dedans.

— Tu as des appréciations bien singulières, Martha ; pendant ces trois années de solitude, que tu as vécues à la campagne, plongée dans la lecture de mauvais livres, tu t’es complètement faussé les idées.

— De mauvais livres ?…

— Oui, mauvais ; je maintiens l’expression. Dans ma grande innocence, je parlai dernièrement à l’archevêque d’un ouvrage que j’avais aperçu sur ta table, intitulé : la Vie de Jésus, d’un certain Strauss ; il leva les bras au ciel et s’exclama : « Dieu tout-puissant ! comment un livre aussi impie a-t-il pu vous tomber entre les mains ! » Je devins pourpre ; je lui jurai que je ne l’avais pas lu, que je l’avais simplement vu chez une de mes parentes : « Au nom de son salut éternel, obtenez de cette parente qu’elle jette ce livre au feu ! » Je remplis la commission de l’archevêque, Martha. Brûleras-tu ce livre ?

— Si nous avions vécu deux ou trois siècles plus tôt, vous auriez pu goûter la satisfaction de voir brûler le livre et l’auteur avec ; c’eût été plus énergique et plus efficace, momentanément, du moins.

— Ce n’est point une réponse. Brûleras-tu le livre ?

— Non.

— C’est tout ce que tu trouves à me répondre ?

— À quoi bon, chère tante, de longs discours ? Sur ce sujet, nous ne nous entendrons jamais. Laisse-moi plutôt te raconter ce que me fit hier le petit Rodolphe. C’était un thème inépuisable et ne prêtant, entre ma tante et moi, à aucune divergence d’opinion. Nous étions aussi convaincues l’une que l’autre que Rodolphe Dotzky était l’enfant le plus gentil, le plus original, le plus intelligent qui fût au monde.

Le lendemain, je me décidai à aller à la cérémonie du lavement des pieds. Vers dix heures, vêtues de noir, comme il convient durant la Semaine sainte, nous nous rendîmes au Palais, ma sœur Rosa et moi, et pénétrâmes dans la grande salle des cérémonies. Une estrade était réservée à l’aristocratie et au corps diplomatique ; on était en pays de connaissance et on échangeait de petits saluts amicaux. D’autres invités garnissaient la galerie, mais ils n’appartenaient pas tous à l’aristocratie comme sur notre estrade. C’était encore, à l’occasion de cette cérémonie, « symbole d’humilité », l’étalage des vieux préjugés et de l’esprit de caste irréductible.

Je ne sais si d’autres ressentaient une impression religieuse ; pour moi, il me semblait être au théâtre, lorsque, avant le lever du rideau, on échange, de loge à loge, les saluts d’usage. Le décor était déjà en place : je veux dire la longue table à laquelle devaient s’asseoir les douze vieillards et les douze vieilles femmes. Je ne regrettais pas d’être venue : ma curiosité était excitée. J’étais distraite de ma constante préoccupation, de mon idée fixe.

« — Pourquoi Tilling ne se montre-t-il pas ? »

En ce moment, mon attention était toute absorbée par l’attente du couple impérial, des membres de la prébende et des autres acteurs de la représentation. Au moment où je ne songeais plus à lui, mes yeux tombèrent sur Tilling. À l’issue de la messe, les dignitaires de la Cour étaient entrés dans la salle, suivis des généraux et des officiers ; je ne jetais qu’un regard indifférent sur ce groupe d’uniformes, quand j’aperçus soudain Tilling, juste en face de notre tribune. J’éprouvai comme une commotion électrique : il ne regardait pas de notre côté ; son visage portait les traces du chagrin dont il souffrait depuis quelques semaines. Que n’aurais-je donné pour pouvoir, d’un serrement de main, lui exprimer toute ma sympathie ! J’attachai mon regard sur lui, dans l’espoir qu’il se sentirait contraint, comme par une puissance magnétique, à tourner le sien vers moi : ce fut en vain.

— Les voilà… les voilà !… me dit Rosa en me touchant du coude ; regarde donc… oh ! que c’est beau !… quel tableau ! Les vieillards et les vieilles femmes entraient vêtus d’un ancien costume national allemand. Ils étaient ridés, courbés, sans dents, je ne comprenais pas ce qui pouvait faire dire à Rosa : « Oh ! que c’est beau ! » Elle n’admirait certainement que les costumes : ils s’adaptaient merveilleusement à l’ensemble de la cérémonie toute pénétrée de l’esprit du moyen âge. Nous formions un anachronisme, nous, les spectateurs, avec nos toilettes et nos idées modernes.

Lorsque les douze vieux et les douze vieilles eurent prirent place à la table, un groupe d’hommes âgés, tout chamarrés d’or et de décorations, pénétra dans la salle ; c’étaient des conseillers privés, des chambellans, des ministres. Venait ensuite le clergé qui devait officier pendant la cérémonie. Le défilé des figurants terminé, l’attention du public était surexcitée. Quant à moi, mon regard cherchait toujours obstinément celui de Tilling. Il m’avait enfin aperçue et reconnue ; il me salua.

— Martha, te trouves-tu mal ? me demanda Rosa. Tu-est devenue subitement toute pâle, puis très rouge… Regarde, regarde… les voilà !

C’étaient eux, en effet. Le maître des cérémonies leva son bâton pour annoncer l’approche du couple impérial. Leurs Majestés parurent : elles formaient assurément un des plus beaux couples de la ville. La cérémonie commença immédiatement. Des pages et des écuyers tranchants portaient des plats que l’Empereur et l’Impératrice déposaient sur la table, devant les vieillards.

Àpeine présentés, les mets furent retirés par les archiducs eux-mèmes. Puis, la table enlevée, commença la grande scène, ce que les Français appellent « le clou de la pièce ». On procéda au lavement des pieds — bien entendu un simulacre — de même que le repas n’avait été qu’un semblant de repas. Agenouillé sur le parquet, l’Empereur essuyait avec un linge les pieds des vieillards sur lesquels un prêtre faisait semblant de verser de l’eau. De son côté, l’Impératrice, si majestueuse d’ordinaire, également agenouillée, ce qui ne lui faisait rien perdre de sa grâce habituelle, procédait de même à l’égard des douze vieilles femmes. Pendant ce temps, l’aumônier lisait l’évangile du jour et remplaçait le chœur, qui, dans les tragédies grecques, accompagnait l’action.

J’aurais aimé, pour un instant, être à la place de ces vieillards pour me rendre compte de leur état d’âme au milieu de cette salle, sous les yeux de cette foule brillante, Leurs Majestés à leurs pieds. Ils ne devaient, sans doute, pas éprouver d’impressions bien nettes, mais vivre au milieu d’un rêve confus et éblouissant, leur procurant une double sensation de joie et de malaise. Il se produisait même probablement une suspension complète de pensée dans ces vieilles têtes affaiblies par l’âge. Ce qui devait frapper le plus ces bons vieux, c’était certainement la bourse de soie rouge, garnie de trente pièces d’argent qu’ils recevaient de la main des souverains et le panier de provisions qu’en leur remettait au départ.

La cérémonie terminée, la salle se vida rapidement.

Une pensée m’absorba tout entière : « Nous attendra-t-il à la sortie ? »

Nous ne pûmes quitter la salle aussi rapidement que je l’eusse souhaité. Il fallut distribuer bien des poignées de mains, échanger des phrases de politesse :

— Bonjour Tini !

— Bonjour Martha !

— Ah ! vous êtes aussi là, comtesse !

— Êtes-vous déjà engagée pour le dimanche de Pâques ?

— Bonjour Excellence ! n’oubliez pas que nous vous attendons lundi soir.

— Étiez-vous, hier, au sermon, chez les Dominicains ?

— Non j’étais au Sacré-Cœur où ma fille fait une retraite.

— N’oubliez pas, baron, que la première répétition de notre représentation de charité a lieu mardi, à deux heures ; ne vous faites pas attendre !

— Quel grand air avait aujourd’hui l’Impératrice.

— As-tu remarqué comme l’archiduc Victor n’a cessé de regarder la petite Fanny ?

— Il paraît que le mariage de Ferdi Drontheim se confirme… c’est scandaleux !

Aucune trace du « symbole d’humilité » en ces propos futiles. Nous pûmes enfin gagner la porte, devant laquelle stationnaient les voitures. Les abords du palais étaient encombrés d’une grande foule, avide de voir ceux qui avaient vu.

Sur le péristyle nous trouvâmes Tilling :

— Permettez-moi, comtesse, de vous remercier encore de la superbe couronne…

Je lui tendis la main, sans pouvoir articuler un mot.

Notre voiture avançait ; Rosa me pressa d’y monter. Déjà Tilling se retirait, lorsque, me penchant à la portière, et d’une voix qui me parut étrange à moi-même :

— Je serai chez moi, dimanche, de deux à trois, lui dis-je.

Il salua et nous partîmes.

— Tu as dû prendre froid, Martha, me dit ma sœur, tu as la voix tout enrouée. Pourquoi ne m’as-tu pas présenté cet officier mélancolique ? Vit-on jamais pareille tristesse ?

Je ne répondis rien.

⁂

Au jour et à l’heure dits, Tilling se fit annoncer chez moi. J’avais, en l’attendant, confié à mon journal le trouble de mon âme :

« Je pressens que ce jour sera décisif ; je me sens dans la plus douce et la plus anxieuse attente de quelque chose de solennel. Peut-être les choses ont-elles se passer tout autrement que je l’imagine… Peut-être aussi mes pressentiments se réaliseront-ils. Celui que j’attends m’aime assurément ; sa lettre écrite au lit de mort de sa mère m’en est garant et la petite rose de ma couronne a dû lui dire mon amour… Nous allons nous revoir sans témoins, très émus tous deux. Il a besoin de consolations… S’il pouvait les tenir de moi… Je crois que nous nous comprendrons aisément et sans beaucoup de paroles… Il suffira des larmes qui nous monteront aux yeux… de l’étreinte de nos mains tremblantes pour que nous nous sentions heureux… heureux d’un bonheur doux… recueilli… solennel, bien éloigné de l’insouciance, de la légèreté avec laquelle on dira dans le monde : « Vous ne savez pas ! la comtesse Dotzky est fiancée au baron Tilling… c’est un bien misérable parti pour elle… » Déjà deux heures cinq ; il ne peut plus tarder longtemps… On sonne… Mon cœur bat, et ma main tremble… »

« Mes prévisions ne se sont point réalisées. Durant sa courte visite, Tilling ne se départit point de la plus froide réserve ; il s’excusa même de la hardiesse de sa lettre et me supplia de ne voir en cet oubli des convenances que l’effet de sa douleur. Il me donna quelques détails sur la vie et les derniers jours de sa mère. Son attitude m’avait rendue réservée et froide. Lorsqu’il se leva, je n’essayai point de le retenir. »

Dès qu’il fut parti, je me précipitai vers mon cahier demeuré ouvert :

« Je sens que tout est fini et que je me suis affreusement trompée… Il ne m’aime pas et je lui ai laissé croire qu’il m’était tout à fait indifférent. N’ai-je point agi avec trop de sévérité ? Il ne reviendra plus et pourtant, dans le monde entier, il n’y a que lui pour moi ! Ah ! Frédéric ! aucune femme pourra-t-elle t’aimer davantage ? En tout cas, ce n’est pas cette princesse auprès de laquelle te voilà, sans doute, déjà retourné ! — Rodolphe, mon fils, tu seras désormais mon seul refuge, mon cœur ne connaîtra plus que l’amour maternel. Si je puis faire de toi un homme semblable à lui, si tu me pleures un jour comme il pleure sa mère, mon but sera atteint ; j’aurai rempli ma tâche. »

” Sotte idée que celle d’écrire ses impressions. À retrouver ces variations de mon moi intime, je me sens couverte de confusion. Comment peut-on passer si vite du plus confiant espoir au découragement sans limites ?

La promenade traditionnelle du lundi de Pâques s’accomplit par une journée radieuse. Je me rappelle combien l’éclat de ce jour contrastait avec ma tristesse intérieure. Et, cependant, ma tristesse m’était chère. J’éprouvais de l’amour, c’est-à-dire une plus grande intensité de vie. Et mon cœur était empli d’une émotion brûlante dont je ne souhaiterais point qu’il fût allégé.

Je ne m’attendais point à rencontrer Tilling au Prater et mes yeux, distraits par un rêve intérieur, erraient sans regard sur la foule.

Tout à coup, un cavalier nous croisa au galop. Je reconnus Tilling et lui adressai de la main un geste irréfléchi et vif.

Heureusement Conrad apparut, et Lilli put croire que mon geste s’adressait à lui. Je lui fus obligé de sa brusque apparition et plaidai sa cause auprès de ma sœur. N’aurait-elle point pitié de ce bon garçon ?

— Mais, Martha, il m’est indifférent ?

— En aimes-tu un autre ?

— Non, non, je n’aime personne.

— Que je te plains !

Nous descendîmes et remontâmes encore deux ou trois fois l’allée, mais je ne revis point celui que mon regard cherchait.

Quelques jours après, Tilling entra chez moi une après-midi. Je n’étais pas seule. Mon père, tante Marie, mes sœurs, Conrad et le ministre se trouvaient au salon.

J’eus peine à réprimer une exclamation de surprise et de joie ; je m’attendais si peu à cette visite ! Ma satisfaction fut, toutefois, de courte durée. Lorsque Tilling eut salué les personnes présentes et se fut assis, il me dit, d’un ton froid :

— Je viens prendre congé de vous, comtesse ; je compte quitter Vienne prochainement.

— Ah ! fit mon père, pour longtemps ?

— Pour toujours, peut-être. J’ai demandé mon changement. Je vais en Hongrie.

J’eus quelque peine à me remettre de mon émotion.

— C’est une résolution bien subite, dis-je avec l’apparence d’un grand calme. Que vous a donc fait Vienne pour que vous le quittiez avec tant de hâte ?

— Je trouve Vienne trop brillant et trop gai. Je me sens dans une disposition d’esprit qui me fait souhaiter la solitude des Puztas.

— Allons donc ! répartit Conrad, plus on se sent triste et plus on doit rechercher la distraction. Une soirée au Karl-Theater ! Voilà un remède plus sûr contre la mélancolie que de longs jours dans la solitude.

— Non, non. Il faudrait pour vous secouer une bonne et joyeuse guerre, mon cher Tilling, dit mon père. Hélas ! la paix menace de se prolonger.

— Quelle singulière association de mots et d’idées, ne pus-je m’empêcher de remarquer : « Une guerre joyeuse ! » — « Une paix qui menace ».

— On peut toujours compter sur l’imprévu, dit le Ministre, et, tout en formant des vœux sincères pour le maintien de la paix, ainsi que l’exige ma fonction, je comprends très bien les aspirations de l’armée.

— Permettez-moi, Excellence, l’interrompit Tilling, de me défendre contre la supposition que je pourrais, pour ma part, souhaiter une guerre et de repousser également l’idée que le point de vue militaire peut différer du point de vue humanitaire. L’armée n’est faite que pour défendre le pays si l’ennemi le menace, de même que le corps des pompiers n’a d’autre utilité que d’éteindre l’incendie s’il éclate ; ni le soldat ni le pompier ne sont autorisés à appeler de leurs vœux la guerre ou l’incendie. Guerre et incendie sont synonymes de malheur ; l’homme ne doit, en aucun cas, souhaiter le malheur de son semblable.

— Quelle élévation de pensée ! quelle noblesse d’esprit ! pensai-je ! Ah ! que je l’aime ! soupirai-je tout bas.

Tilling continua :

— Je sais que sans l’incendie et la guerre, ni le pompier ni le militaire n’ont chance de se distinguer ; mais il faut qu’un homme ait le cœur petit ou l’esprit mal fait pour souhaiter un avantage personnel, s’il doit être la conséquence du malheur général. La paix est le plus grand des biens, ou mieux, elle est l’absence du plus grand des maux. Ainsi que vous le disiez vous-même, elle est la seule condition favorable aux intérêts d’une nation, et vous admettriez que l’armée pût légitimement souhaiter le retour de la guerre !… Vous vous efforceriez de faire naître ce « légitime » désir et d’en hâter la réalisation !… Vous pousseriez à la guerre pour donner satisfaction à l’armée… Vous allumeriez volontairement l’incendie pour entretenir l’activité des pompiers et leur fournir l’occasion de se distinguer !

— Votre comparaison n’est pas juste, monsieur le lieutenant-colonel, riposta mon père (Il n’avait pas l’habitude, en s’adressant à Tilling, de lui donner son titre militaire ; peut-être le faisait-il actuellement pour lui mieux faire sentir combien ses sentiments concordaient peu avec sa profession). L’incendie ne cause que des dommages, tandis que la guerre accroît l’étendue et la puissance d’un pays. C’est par des guerres heureuses que les États se sont constitués et développés. L’intérêt du soldat n’est pas seul à trouver sa satisfaction dans la guerre ; l’orgueil national, — c’est-à-dire le patriotisme — y trouve aussi son compte.

— C’est-à-dire l’amour du sol natal ? répartit Tilling. Je ne sais vraiment pas pourquoi nous aurions la prétention, nous militaires, d’accaparer ce sentiment qui est inhérent à la nature humaine. Chacun aime le coin de terre où il est né ; chacun veut le bien de ses concitoyens ; mais il est d’autres moyens que la guerre pour obtenir la prospérité et la gloire du pays ; il est d’autres actions, d’autres succès dont on peut, à bon droit, être aussi fier que du plus brillant fait d’armes et, pour ma part, je m’enorgueillis beaucoup plus de notre grand Anastasius Grünn que du plus illustre général.

— Comment peut-on seulement avoir l’idée de comparer un poète à un homme de guerre ?

— C’est ce que je me demande aussi ; tant le laurier qui n’a pas été souillé de sang me paraît le plus beau !

— Mais, cher baron ! interrompit ma tante, je n’ai jamais entendu un militaire parler comme vous ! Que faites-vous donc de l’enthousiasme du combat, de l’ardeur belliqueuse ?…

— J’ai connu ces sentiments, madame, à l’âge de dix-neuf ans, lors de ma première campagne. Mais, quand je me suis trouvé sur un champ de bataille, au milieu du carnage, quand j’ai vu la bestialité humaine déchaînée, mon enthousiasme est tombé tout de suite ; ce n’est plus qu’avec résignation que j’ai pris part aux campagnes suivantes.

— Eh bien, pour ma part, Tilling, j’ai fait plus de campagnes et j’ai assisté à plus de scènes de carnage que vous ; jamais mon ardeur n’en fut refroidie. Lorsque, âgé déjà, je dus, en 49, marcher avec Radetzky, ce fut avec le même enthousiasme que la première fois.

— Pardon, Excellence, vous apparteniez à une génération qui possédait à un plus haut degré l’esprit militaire ; à une époque que n’avait pas pénétré un sentiment d’universelle pitié et ce désir croissant d’adoucir les maux dont l’humanité souffre.

— Il y aura toujours des maux et des souffrances sur la terre ; on ne saurait pas plus les supprimer que la guerre…

— C’est la théorie de la résignation en face des misères sociales. Pourquoi combattre le mal s’il est inévitable, et dans l’ordre de la nature. Aujourd’hui le remords naît avec la compassion devant le malheur des autres. C’est un écho de l’universelle réprobation et un reproche de — comment dirai-je — la conscience du siècle.

Mon père leva les épaules :

— Tout cela est trop fort pour moi ; mais j’affirme que si l’on demandait aujourd’hui, aux jeunes, aux très jeunes, s’ils marcheraient volontiers, ils répondraient tous avec élan : en avant !

— Les très jeunes, certainement ; ils sont encore tout pleins de l’enthousiasme qu’on leur inculque à l’école ; — quant aux autres, la plupart ne répondraient : « en avant ! » que parce que l’opinion estime cette réponse vaillante et virile, tandis que l’expression sincère de leur sentiment ne leur vaudrait que du mépris.

— Ah ! dit Lilli, j’aurais bien peur à la guerre ; ce doit être terrible de voir les balles pleuvoir, et la mort vous menacer de tous côtés !

— Cette terreur nous est interdite à nous autres hommes ; on veut détruire en nous l’instinct de la conservation ; un soldat doit en outre être inaccessible à la pitié, à la sympathie ; il lui est défendu de s’attendrir à la pensée des calamités que la guerre va déchaîner. La sentimentalité, rien n’est plus blâmable chez un soldat, après la peur.

— Ce que vous dites-là, Tilling, n’est vrai qu’en temps de guerre.

— Oui, oui… Dès qu’il s’agit de la guerre, une sorte de convention s’établit. On décide que Les sentiments naturels sont provisoirement abolis. Au terrible jeu de la guerre, donner la mort ne signifie plus tuer ; le vol n’est plus le vol : c’est la réquisition ; la destruction des villages par les flammes ne s’appelle plus « incendie » mais « prise de position ». Tant que dure la partie, il est entendu que, articles du code, articles du catéchisme, préceptes de la morale « cela ne compte pas ». Mais quand cesse l’ardeur du jeu et qu’on voit dans leur réalité brutale ces scènes de carnage ; quand, malgré la convention, on s’aperçoit que « cela n’a jamais cessé de compter » et qu’on réfléchit à l’immensité de ce malheur et de ce crime, alors, pour se soustraire à l’intolérable douleur qui vous étreint le cœur, on ne peut souhaiter qu’une chose : la mort.

— En effet, dit tante Marie, d’un air pensif, les préceptes divins : « Tu ne tueras point. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Pardonnez à vos ennemis…

— … ne comptent plus, interrompit Tilling, et les hommes qui, par leur ministère, devraient surtout les enseigner, sont les premiers à bénir nos armes et à appeler la faveur du ciel sur l’œuvre de sang.

— Ils ne font que leur devoir ! s’écria mon père ; le Dieu de la Bible n’est-il point le Dieu des batailles ? C’est lui qui nous ordonne de ceindre l’épée ; c’est lui…

— … auquel les hommes ont toujours fait décréter, comme s’ils étaient l’expression de sa volonté, les propres désirs de leurs cœurs. Il est aussi censé avoir promulgué des préceptes d’amour et de charité ; mais quand ses enfants veulent jouer au grand jeu du carnage, ils mettent dans sa bouche leur « cela ne compte pas ». Oui, ce Dieu a toujours été dans l’histoire, l’image de la naïveté, de la brutalité et de l’inconséquence des : temps qui l’ont produit. — Veuillez me pardonner, comtesse, ajouta-t-il en se levant, de m’être laissé aller devant vous à une discussion aussi fastidieuse, et permettez-moi de prendre congé.

Une tempête d’émotions se déchaînait en moi : ses paroles me le rendaient encore plus cher… et il allait partir… Je ne le reverrais peut-être jamais !… Encore quelques froides banalités d’adieu et tout serait fini !… Non, cela ne se pouvait !… S’il fût ainsi parti, j’aurais éclaté en sanglots. Non… mille fois non… Je me levai :

— Un instant, baron ; je voudrais vous montrer cette photographie dont je vous parlais dernièrement.

Il me regarda avec étonnement : il n’avait jamais été question de photographie entre nous. Il me suivit dans un autre coin du salon ; on ne pouvait de là nous entendre. J’ouvris un des albums, sur une table. Tilling se pencha pour l’examiner ; j’en profitai pour lui dire, très bas, d’une voix étranglée par l’émotion :

— Je ne vous laisserai point partir ainsi… Je veux… il faut que je vous parle…

— Puisque vous le désirez, madame, j’écoute.

— Non, pas maintenant : revenez demain, à la même heure.

Il parut hésiter.

— Je le veux… au nom de celle que j’ai pleurée avec vous.

— Oh, Martha !

Mon nom ainsi prononcé me fit tressaillir.

— Ainsi à demain… à la même heure… lui dis-je mes yeux dans ses yeux.

— À la même heure.

Nous nous étions compris. Je revins vers les autres. Tilling porta ma main à ses lèvres, salua et sortit.

— Drôle d’homme ! remarqua mon père en secouant la tête. Je ne sais trop comment seraient interprétées ses paroles en haut lieu.

⁂

Le lendemain, je donnai l’ordre de ne recevoir personne excepté le lieutenant-colonel Tilling.

J’éprouvais un sentiment mêlé de douce impatience, d’angoisse passionnée et d’un certain embarras. Je ne savais pas au juste ce que je voulais lui dire. Si par hasard Tilling me demandait : « — Qu’avez-vous à me dire madame ? » Je ne pouvais cependant pas lui répondre : « — Ce que je veux vous dire, c’est que je vous aime… ce que je veux, c’est que tu restes ! » Enfin, nous pourrions nous entendre sans questions et sans réponses aussi catégoriques. L’essentiel était de le revoir. Je voulais, si nous devions être séparés, que nos cœurs, au moins, se fussent dit adieu. À cette pensée d’un adieu, mes yeux se remplirent de larmes.

Tilling entra à ce moment.

— Je vous obéis, comtesse, et… mais… qu’avez-vous ? Vous avez pleuré… vous pleurez encore ?…

— Moi !… mais non… C’est la fumée de la pièce à côté… Prenez un siège… Je suis bien aise que vous soyez venu…

— Et moi je suis heureux que vous m’ayez demandé de venir… que vous me l’ayez ordonné, au nom de ma mère !… Fort de ce souvenir, j’ai pris la résolution de vous dire tout ce que j’ai sur le cœur. Je…

— Pourquoi vous interrompez-vous ?

— Je croyais qu’il était plus facile de parler.

— Vous m’avez témoigné tant de confiance durant cette nuit douloureuse où vous veilliez près du lit de mort de votre mère…

— Pendant ces heures solennelles, je n’étais plus moi-même ; depuis, ma timidité habituelle a repris le dessus. J’ai compris que j’avais dépassé tous mes droits, et, pour éviter une seconde folie, je vous ai fuie…

— Il m’a semblé, en effet, que vous m’évitiez, mais je n’ai pu comprendre pourquoi.

— Pourquoi ?… Parce que je vous adore…

Je ne répondis rien ; j’étais trop émue. Tiling se taisait aussi.

Enfin, je me ressaisis, et, rompant le silence :

— Pourquoi voulez-vous quitter Vienne ?

— Pour le même motif.

— Ne pouvez-vous revenir sur votre décision ?

— Je le pourrais… à la rigueur… puisque mon changement n’est pas encore officiel.

— Restez alors !

Il me prit la main :

— Martha !

C’était la seconde fois qu’il m’appelait par mon nom ; j’aurais voulu que ma réponse lui fît comprendre tout mon amour mais je ne pus que dire, en attachant mes yeux sur les siens :

— Frédéric !

En ce moment, la porte s’ouvrit et mon père entra :

— Ah ! te voilà ! le domestique me disait que tu n’étais pas chez toi… — Bonjour Tilling !… Mais, au fait, je suis étonné de vous voir après vos adieux d’hier.

— Je ne pars plus, Excellence, je venais pour…

— Pour rendre une visite à ma fille… très bien… C’est une affaire de famille qui m’amène, Martha.

Tilling se leva :

— Ma présence serait indiscrète…

— Ma communication n’est pas pressée.

J’aurais volontiers envoyé mon père aux antipodes, avec ses affaires de famille ! Tilling n’avait plus qu’à se retirer ; mais cet éloignement n’était plus une séparation. Nos pensées et nos cœurs resteraient réunis.

— Quand vous reverrai-je ? me demanda-t-il tout bas, en me baisant la main.

— Demain matin, à neuf heures, au Prater ; j’y serai à cheval, lui répondis-je du même ton.

Mon père salua le baron assez froidement, et lorsqu’il fut sorti :

— Que signifie tout ceci ? me demanda-t-il d’un ton sévère. Tu me fais consigner ta porte et je te trouve en tête-à-tête avec cet officier.

Je rougis de dépit et d’embarras.

— Quelle est l’affaire de famille dont tu voulais m’entretenir ?…

— Celle-ci précisément. Je voulais éloigner ton adorateur pour pouvoir te donner mon opinion. Je n’admets pas que ma fille, la comtesse Dotzky, s’expose à compromettre sa réputation.

— Cher père, j’ai dans la personne de mon fils le plus sûr gardien de mon honneur et de ma réputation ; quant à l’autorité paternelle du comte Althaus, laisse-moi te rappeler, avec tout le respect que je te dois, qu’en qualité de veuve indépendante, je n’y suis plus soumise. Je n’ai pas l’intention de prendre un amant, comme tu sembles le croire, mais, dans le cas où je songerais à me remarier, je me réserve le droit de ne consulter que mon cœur.

— Épouser Tilling !… mais tu n’y songes pas, ce serait désastreux… Je préférerais encore que tu… non, je ne veux pas dire cela… mais tu ne peux sérieusement pas y songer ?

— Pourquoi ? Tu m’as proposé dernièrement un lieutenant, un capitaine et un major. Tilling est déjà lieutenant-colonel.

— C’est ce que je déplore. On pourrait, à la rigueur, excuser ses opinions chez un civil ; mais chez un militaire, elles frisent presque la trahison. Il donnerait avec plaisir sa démission pour ne pas s’exposer aux dangers d’une nouvelle campagne, dont il redoute les fatigues et les périls. Il est sans fortune, il est tout naturel qu’il désire faire un riche mariage ; mais j’espère que tu ne serviras pas ses calculs ; toi, la fille d’un ancien général qui ne compte plus ses campagnes… ; toi, la veuve d’un brave officier tombé au champ d’honneur !

Mon père marchait à grands pas dans le salon ; son visage s’empourprait ; sa voix frémissait… Je me sentais surexcitée moi-même. J’étais révoltée par ces phrases de convention, ces mots creux dont il se servait pour dénaturer les sentiments de celui que j’aimais, et cependant je ne trouvais rien à lui répondre. Puisqu’il avait pu si faussement juger les idées de Tilling, c’est qu’il était absolument incapable de le comprendre : il n’admettait pas d’autre règle morale que la discipline inflexible. — Mon silence put lui donner l’illusion de m’avoir confondue et d’avoir étouffé mon projet en germe. J’étais libre heureusement ; la désapprobation paternelle m’aurait affligée, mais ne m’aurait pas empêchée de suivre le penchant de mon cœur. D’ailleurs, la félicité infinie, qui venait de naître en moi, était trop vive pour qu’un chagrin sérieux pût s’y mêler.

⁂

J’éprouvais le lendemain, en me réveillant, le même sentiment d’attente, délicieux, indéfinissable, que j’avais connu, enfant, à chaque veille de Noël.

Il n’était pas encore neuf heures lorsque je descendis de voiture, à l’entrée du Prater, pour monter le cheval qu’avait amené mon palefrenier. Le temps était doux, l’air embaumé ; le soleil ne se montrait pas. Il avait plu pendant la nuit ; les arbres étaient d’un vert très tendre et des senteurs humides montaient du sol.

J’avais à peine fait une centaine de pas que j’entendis derrière moi le trot d’un cheval.

— Bonjour, Martha, enchanté de te rencontrer.

C’était Conrad, l’inévitable Conrad. Cette fois, il était de trop. Il est certain que le Prater n’étant pas ma propriété privée, je ne devais pas être étonnée que, par ces belles matinées de printemps, l’allée des cavaliers fût remplie de promeneurs. Comment avais-je pu être assez maladroite pour supposer qu’ici un rendez-vous ne serait point troublé ?

Althaus avait fait prendre à son cheval l’allure du mien, et se proposait, évidemment, de m’escorter. Au même instant j’aperçus Tilling.

— Tu n’ignores pas, n’est-ce pas, Conrad, quelle fidèle alliée tu as en moi ; tu sais tous mes efforts pour te gagner le cœur de Lilli ?

— Je les sais, ô la plus généreuse des cousines !

— Je lui faisais, hier soir encore, l’énumération de toutes tes qualités, car tu es vraiment un charmant garçon : complaisant, discret, plein de tact…

— Quel service as-tu à me demander ?

— De vouloir bien donner un coup de cravache à ton cheval pour qu’il t’emporte un peu plus loin.

Tilling était déjà tout près de nous. Le regard de Conrad alla de lui à moi ; il me dit adieu de la tête, sourit et s’éloigna au triple galop.

— Encore cet Althaus !

Ce fut avec cette exclamation que m’aborda Tilling. Son ton et sa physionomie trahissaient une certaine jalousie ; j’en éprouvai de la joie.

— Est-ce à mon approche qu’il s’est ainsi sauvé, ou son cheval lui a-t-il gagné la main ?

— Je l’ai renvoyé pour…

— Comtesse Martha ! pourquoi faut-il que je vous trouve justement avec cet Althaus ? Ignorez-vous qu’on le dit amoureux de sa cousine ?

— C’est exact.

— Et qu’il cherche à se faire agréer ?

— De plus en plus exact.

— Et ne désespère pas de réussir ?

— En effet.

Tilling se tut. Souriant de bonheur, je le regardai bien en face.

— Vos yeux démentent vos paroles, reprit-il après un instant de silence, car ils semblent me dire : Althaus m’aime sans espoir.

— Mais il ne m’aime pas du tout ; c’est à ma sœur Lilli que s’adressent ses hommages.

— Oh ! de quel poids vous me délivrez ! C’est en partie à cause de cet homme que je voulais quitter Vienne. Je n’aurais pu supporter de le voir…

— Quels autres motifs aviez-vous encore ?

— La crainte de voir grandir ma passion et de ne pouvoir la dissimuler ; je sentais qu’elle me rendait malheureux et ridicule à la fois.

— Vous sentez-vous malheureux, aujourd’hui ?

— Oh ! Martha ! Je vis depuis hier dans un trouble délicieux. Il me semble que je fais un rêve, et que je vais brusquement retomber dans la douloureuse réalité. Mon amour est, au fond, sans espoir. Qu’ai-je à vous offrir ? Aujourd’hui votre bienveillance me sourit ; demain…, un peu plus tard, vous me retirerez cette faveur imméritée et me plongerez dans un abîme de désespoir. Je ne me reconnais plus moi-même : moi, d’ordinaire si calme, si terre à terre… je parle par hyperboles… Mais rien ne me paraît exagéré quand il s’agit de vous. Il est en votre pouvoir de me rendre le plus heureux ou le plus misérable des hommes…

— Si nous parlions aussi un peu de mes propres angoisses… Cette princesse ?…

— Ce commérage est donc venu jusqu’à vous… il n’y a absolument rien de vrai…

— Vous niez ?… Vous ne pouvez faire autrement.

— À l’égard de la femme dont il s’agit, l’homme le plus réservé n’est pas tenu à tant de discrétion. Son cœur appartient maintenant — pour combien de temps, je l’ignore — à un artiste du Burgtheater. Et d’ailleurs, aurais-je quitté Vienne si ce bruit eût été fondé ?

— La jalousie résiste à la logique. Vous aurais-je donné rendez-vous ici si j’y étais venue pour rencontrer mon cousin ?

— Je dois me faire violence, Martha, pour chevaucher tranquillement à vos côtés… Je voudrais pouvoir porter à mes lèvres votre main adorée.

— Cher Frédéric, de telles démonstrations ne sont point nécessaires ; on peut en dire autant avec un simple mot que par un…

— Un baiser.

Àce mot, nous tressaillîmes tous deux ; nos regards se cherchèrent et nous sentîmes que l’on peut aussi s’embrasser des yeux.

Tilling reprit le premier :

— Depuis quand ?…

Je compris cette question incomplète.

— Depuis ce dîner chez mon père, répondis-je… et vous ?

— Vous ? Ce « vous » est une dissonance. Je voudrais que votre question me fût autrement formulée.

— Et… toi ?

— Moi, depuis le même soir ; mais je ne m’en suis rendu compte qu’au lit de mort de ma mère… Comme en ce moment douloureux ma pensée volait vers toi !

— Je l’ai bien compris… tandis que toi… tu n’as pas saisi le langage de cette petite rose rouge que j’avais placée parmi les camélias pâles de la couronne mortuaire ; sinon, m’aurais-tu évitée de la sorte ? Je ne comprends encore ni cette attitude, ni ta résolution de quitter Vienne…

— Je voulais te fuir, parce que je ne pouvais nourrir l’espoir de te posséder. Lorsqu’au nom du souvenir de ma mère, tu m’as ordonné de venir et de rester, alors, seulement, j’ai senti que je pourrais te consacrer ma vie.

— Ce qui revient à dire que si je ne me fusse jetée à ta tête, tu n’aurais jamais parlé ?

— Je te voyais entourée d’adorateurs ; je n’ai pas voulu me mêler à cette cohue.

— Tous ces prétendants ne voient en moi que la riche veuve.

— Voilà bien la pensée qui me retenait : « la riche veuve ! » Et moi, « l’officier sans fortune ! » J’aurais préféré mourir que d’être soupçonné du sentiment que tu prêtes à la foule de tes prétendants.

— Je ne t’aurais jamais soupçonné, toi si fier, si noble… si généreux, d’une pareille vilenie.

— D’où te vient tant de confiance, alors que tu me connais si peu ?

Nous poursuivîmes longtemps cet échange de questions. Je lui avouai l’attrait qu’avaient exercé sur moi ses opinions sur la guerre. Ce que j’avais senti et pensé en secret, il l’avait, lui, proclamé avec une parfaite indépendance d’esprit. J’avais compris par là que son cœur s’élevait au-dessus des intérêts de sa profession, que son esprit dépassait les idées de son temps. Oui, cela avait bien été le point de départ de mon amour. Que de « parce que » trouvai-je encore à répondre à ses nombreux « pourquoi ? » Parce que son extérieur était si séduisant ! Parce que sa voix était en même temps si ferme et si douce ! Parce qu’il s’était montré si bon fils, parce que…

— Et toi ? Pourquoi m’aimes-tu ? lui demandai-je, interrompant soudain mon énumération.

— Pour mille raisons, et pour une seule.

— Voyons d’abord les mille.

— Ton grand cœur… tes beaux yeux… ton intelligence élevée… ton doux sourire… ton esprit étincelant… ta main si blanche… la dignité de ton maintien… ta magnifique…

— Assez, assez… inutile d’aller jusqu’au bout… dis-moi plutôt la raison unique.

— C’est plus simple, en effet : Je t’aime, Martha, parce que je t’aime.

⁂

En quittant le Prater, je me rendis directement chez mon père. Je prévoyais que l’entrevue serait pénible, et je désirais en finir au plus tôt.

Lorsque j’entrai dans sa chambre, mon père était encore assis devant son déjeuner, parcourant Îles journaux. Tante, auprès de lui, lisait aussi.

Mon père, quelque peu surpris de la brusquerie de mon entrée, leva les yeux, et tante Marie posa sur ses genoux son Fremdenblatt.

— Te voilà de bien bonne heure… en costume d’amazone… que signifie ?

Je les embrassai tous deux, et, me jetant dans un fauteuil :

— Cela signifie, dis-je, que je reviens d’une promenade au Prater où s’est passé un événement que je veux vous communiquer sans délai ; vous voyez, je n’ai même pas pris le temps de passer chez moi pour changer de toilette.

— Raconte vite, repartit mon père, en allumant un cigare, notre curiosité est excitée.

J’hésitai un instant ; puis, je compris qu’il valait mieux tout brusquer.

— Je suis fiancée.

Tante Marie leva les mains au ciel, mon père fronça le sourcil :

— J’espère que…

Je ne le laissai pas achever :

— Je suis fiancée avec un homme que j’aime, que j’estime, auprès duquel je crois pouvoir être parfaitement heureuse… avec le baron Frédéric Tilling.

Mon père se leva avec vivacité :

— Nous y voilà !… Après tout ce que je t’ai dit hier !

Tante Marie secoua la tête :

— J’aurais préféré une autre alliance ; le baron Tilling n’est pas un parti pour toi… il doit n’avoir aucune fortune… et puis… ses principes… ses sentiments.

— Ses principes, ses sentiments sont en communion avec les miens. Quant à rechercher ce qu’on appelle un parti, quel besoin en ai-je ? Père !… cher petit père ! ne me regarde donc point d’un air si sévère… ne me gâte pas la grande joie que j’éprouve.

— Mais, mon enfant, ajouta-t-il d’un ton fort radouci — comme toujours, un peu de câlinerie avait suffi à le désarmer — ce n’est que ton bonheur que je cherche ; à ta place je ne pourrais être heureuse avec un militaire qui ne serait pas militaire dans l’âme.

— Mais ce n’est pas toi qui épouses Tilling, remarqua judicieusement tante Marie. La question militaire serait pour moi bien secondaire, mais je ne puis admettre qu’un homme s’exprime sur le Dieu de la Bible en termes aussi peu respectueux que le fit dernièrement Tilling.

— Mais, tante, remarque que ce n’est pas toi non plus qui épouse Tilling.

— Enfin !… tu es libre… ajouta mon père avec un soupir, en se rasseyant. Tilling donnera naturellement sa démission !

— Nous n’en avons point encore parlé. Je le préférerais, mais je crains qu’il n’y veuille consentir.

— Quand je pense que tu as refusé… un prince, murmura tante Marie, et que tu vas maintenant descendre l’échelle sociale !

— Que vous êtes contrariants tous deux ! Et cependant vous prétendez m’aimer ! Je viens à vous en vous disant toute la joie que j’éprouve, et, au lieu de vous en réjouir, vous faites toutes sortes d’objections pour empoisonner mon bonheur. Et quelles objections, grand Dieu : le militarisme… Jehovah… l’échelle sociale !

Je réussis, au bout d’une demi-heure, à amadouer mes vieux parents. Je craignais, je l’avoue, une plus longue résistance de la part de mon père. Il est probable que, devant le fait accompli, il sentit toute opposition inutile. Il se peut aussi que le bonheur qui rayonnait dans mes yeux et vibrait dans ma voix ait triomphé de son mécontentement, et qu’il en eût inconsciemment subi la contagion. Bref, lorsque je m’en allai, il m’embrassa affectueusement et me promit de venir chez moi, le soir même, saluer son futur gendre.

J’avais réuni pour le thé les membres de la famille ; je présentai à tous les miens Frédéric comme mon fiancé.

Rosa et Lilli étaient ravies. Conrad s’écria :

— Eh ! bien, Lilli prends donc exemple sur ta sœur !

Quant à mon père, il avait, ou vraiment surmonté son antipathie, ou, par affection pour moi, réussi à la dissimuler. Tante Marie était attendrie, émue.

— Les mariages sont écrits dans le ciel, nous dit-elle. J’espère qu’avec la bénédiction de Dieu le vôtre tournera à votre plus grand bonheur. J’implorerai le Seigneur chaque jour pour vous.

Mon petit Rodolphe fut aussi présenté à son futur « nouveau papa ». Avec quelle profonde et douce émotion je vis celui que j’aimais prendre mon enfant dans ses bras et l’embrasser tendrement, en lui disant : « Nous ferons de toi un homme, cher petit ! »

Dans le courant de la soirée, mon père revint sur l’idée de démission qu’il supposait à Tilling.

— Je pense que vous allez abandonner votre carrière. Puisque vous n’êtes pas partisan de la guerre…

Frédéric releva la tête d’un air surpris :

— Abandonner ma carrière ? Mais je n’en ai pas d’autre. Il n’est pas besoin d’être partisan de la guerre pour remplir son devoir militaire… pas plus qu’un médecin n’est tenu d’avoir de goût pour le cancer et un magistrat pour le vol.

— Vous nous avez déjà dit cela, interrompit mon père.

— Abandonner ma carrière ? Mais pourquoi ?

— Pour épargner à votre femme, répondit tante Marie, les ennuis de la vie de garnison et, en cas de guerre, les angoisses… qu’il est, au fond, bien ridicule de se donner, car…

— Les motifs que vous indiquez, Madame, sont d’un grand poids. Mon but unique sera, en effet, d’épargner à Martha, les ennuis et les difficultés de la vie ; mais les inconvénients de l’inaction seraient, je crois, plus grands que ceux de la vie de garnison ; le danger de voir ma démission attribuée à la paresse ou à la lâcheté serait pire pour moi que les périls d’une campagne. Une pareille pensée ne m’a pas même effleuré l’esprit. À vous non plus, Martha ?

— Si j’en faisais cependant, une condition.

— Vous ne le ferez point, car vous me forceriez à renoncer à mon bonheur. Vous êtes riche ; je ne possède que mon grade ; je ne puis songer à m’en démettre ; ce serait contraire à ma dignité, à tous mes principes d’honneur.

— Bravo, Tilling ! s’écria mon père, me voilà tout à fait réconcilié avec votre mariage. C’eût été une faute grave d’abandonner votre situation ; vous allez être nommé colonel ; vous arriverez certainement général. Pourquoi même n’aspireriez-vous pas au poste de commandant en chef, et même de ministre de la guerre ? Votre femme n’en serait-elle pas heureuse et flattée ?

Cette perspective n’était point du tout faite pour me séduire ; j’aurais infiniment préféré mener, avec celui que j’aimais, une vie retirée dans une campagne. J’approuvais cependant sa résolution. Elle le mettait à l’abri des soupçons de mon père, que le monde eût certainement partagés.

— Oui, oui, continua mon père, tout à fait réconcilié ;… car, je ne vous cacherai pas que j’ai cru tout d’abord que vous visiez surtout à… — ne prenez donc point cet air offensé — que vous pouviez aussi songer à démissionner, en quoi vous auriez eu grand tort… Martha est fille de militaire, veuve de militaire ; je ne pense pas qu’un civil aurait pu lui plaire pour de bon.

Tilling ne put s’empêcher de sourire ; il répondit à mon père :

— Je crois, en effet, que c’est de mon uniforme qu’elle est éprise.

⁂

Notre mariage fut célébré au mois de septembre. Tilling avait obtenu pour notre voyage de noce un congé de deux mois. Berlin fut notre première étape. J’avais exprimé le désir d’aller déposer une couronne sur la tombe de la mère de mon mari et de commencer notre nouvelle vie par ce pèlerinage.

Après notre course au cimetière, notre première visite, à Berlin, fut pour une tante de Frédéric, une sœur de sa mère, M Cornélie de Tessow. Je jugeai par son amabilité et sa supériorité intellectuelle de ce qu’avait dû être la mère de Frédéric. Cette tante était veuve d’un général prussien ; elle avait un fils unique qui venait d’être nommé lieutenant.

Je n’ai jamais vu de plus beau jeune homme que Frédéric de Tessow. L’intimité du fils et de la mère était touchante. Témoin de l’orgueil avec lequel elle contemplait son fils, et de la tendresse que celui-ci témoignait à sa mère, j’entrevoyais l’époque où mon petit Rodolphe, devenu grand, me donnerait les mêmes joies.

— Mais, comment, demandai-je à mon mari, une mère peut-elle laisser embrasser à son fils unique une carrière aussi dangereuse que celle des armes ?

— Il est, ma chère, des réflexions très simples qui échappent à tout le monde, des faits qui s’imposent, mais dont personne ne tient compte ; par exemple, on ne veut pas entendre parler des dangers du métier militaire. Il est admis que l’on doit les : braver et que « l’on en revient presque toujours ». D’ailleurs, quelle position plus agréable peut-il y avoir pour un jeune noble prussien que celle d’officier de cavalerie ?

Je paraissais plaire à tante Cornélie.

— Hélas ! soupira-t-elle un jour, pourquoi ma pauvre sœur n’a-t-elle pas joui du bonheur de posséder une belle-fille telle que toi et de savoir son Frédéric heureux ! Elle désirait tant le voir marié !… Mais il avait un idéal conjugal si élevé…

— Pas tant que cela, chère tante, puisqu’il m’a épousée…

— Une pêche aux compliments, comme disent les Anglais. Je voudrais bien que mon Gottfried eût une pareille chance. Je suis impatiente de me voir entourée de petits-enfants, et, cependant, il faut attendre : mon fils n’a que vingt et un ans.

— Il tournera encore bien des têtes et troublera bien des cœurs.

— J’en doute ; c’est un si honnête garçon ! Il rendra une femme bien heureuse.

— Comme Frédéric, la sienne.

— Tu ne peux encore le savoir, chère nièce ; nous en reparlerons dans dix ans. Je n’entends exprimer par là aucun doute sur votre bonheur, je crois fermement qu’il sera durable.

Après Berlin nous visitâmes plusieurs villes d’eaux. À part mon petit voyage en Italie avec Arno — dont je n’avais, du reste, conservé qu’un très vague souvenir — je n’étais jamais sortie de chez moi. Je découvrais des pays inconnus, des mœurs, des individus nouveaux. Si je n’avais été séparée de mon petit Rodolphe, j’aurais proposé à Frédéric de prolonger indéfiniment notre voyage. J’aurais voulu visiter avec lui le monde entier. Que d’attraits dans cette existence errante ! Quel trésor de souvenirs n’aurions-nous pas amassé ! Si j’en eusse fait la proposition à Frédéric, il m’aurait sans doute répondu que le but de l’existence ne saurait être un perpétuel voyage de noce… que son congé ne durait que deux mois… et une foule d’autres choses parfaitement raisonnables.

Nous visitâmes Baden-Baden, Homburg et Wiesbaden. Au contact des étrangers, je m’aperçus que Frédéric possédait parfaitement le français et l’anglais. Cela le fit encore monter dans mon estime. Chaque jour, du reste, je lui découvrais de nouvelles qualités : une grande douceur, de la gaîté, une vive sensibilité devant les beautés de la nature et de l’art : une promenade sur le Rhin le ravissait ; au théâtre, lorsqu’un artiste se surpassait, sa physionomie rayonnait de plaisir.

Ces deux mois passèrent malheureusement très vite. Frédéric tenta, mais en vain, d’obtenir une prolongation de congé. La première contrariété que j’éprouvai depuis notre mariage fut l’arrivée de la feuille officielle qui nous intimait fort sèchement l’ordre de retour.

— Est-ce cela qu’on appelle la liberté ? m’écriai-je en jetant sur la table le fâcheux papier.

— Mais, chère « souveraine », me répondit Tilling, en souriant, je ne me figure pas le moins du monde être libre.

— Si j’étais vraiment ta souveraine, je t’ordonnerais d’abandonner ta carrière et de ne vivre que pour moi.

— Mais il a été entendu…

— C’est vrai… J’ai dû me soumettre… et au fond je t’approuve… mon cher et fier mari !

⁂

Au retour de notre voyage nous dûmes nous fixer à Olmütz, petite ville fortifiée de Moravie, où le régiment de Frédéric était en garnison. Nous y vécûmes dans une complète retraite. En dehors de nos heures de service, lui comme lieutenant-colonel à la caserne de dragons, moi, comme mère auprès de mon petit Rodolphe, nous ne vivions que l’un pour l’autre. J’échangeai avec les femmes d’officiers les visites obligatoires, mais sans nouer de relations intimes ; je n’avais aucune envie d’entendre les commérages de la ville et les histoires de domestiques. Frédéric, de son côté, n’avait aucun goût pour les parties de cartes du général ni pour les libations des officiers. Le monde dans lequel nous vivions — surtout pendant les soirées — était aussi-éloigné du monde social d’Olmütz que la terre du ciel. Nous lisions surtout des ouvrages scientifiques qui nous enseignaient les merveilles de la nature, qui nous entraînaient dans les profondeurs du globe, nous élevaient dans les espaces célestes, nous dévoilaient les mystères du monde des infiniment petits. Plus l’univers se révélait grand à nos yeux, plus nous paraissait misérablement petit le cercle où vivotait la société d’Olmütz.

Nos lectures embrassaient aussi d’autres branches de la pensée et de la spéculation humaines. Je repris, par exemple, pour la troisième fois, mon cher Bückle. Frédéric l’admira autant que moi. Nous ne négligions pas, non plus, les poètes et les romanciers. C’est ainsi que nous faisions de nos soirées de véritables fêtes de l’esprit, tandis que le reste de notre vie n’était qu’une longue fête ininterrompue du cœur. Notre affection grandissait chaque jour : ce que la passion perdait en violence, notre tendresse et notre estime mutuelles le gagnaient en profondeur. J’étais ravie des rapports qui s’établissaient entre Frédéric et Rodolphe : ils étaient les meilleurs camarades du monde. Frédéric était presque le plus enfant des deux. Il prétendait ne pas aimer les enfants, mais Rodolphe était le fils de sa chère Martha ; et puis il câlinait si affectueusement son beau-père ! Nous faisions beaucoup de plans pour l’avenir de mon fils : Soldat ?… Non certes ! il n’y aurait aucune disposition, car notre système d’éducation ne développerait pas chez lui l’amour de ia gloire militaire. Diplomate ? Peut-être ; mais nous en ferions plus probablement un agriculteur. Héritier du majorat de la famille Dotzky, qui devait lui revenir à la mort d’un vieil oncle d’Arno, il trouverait une occupation suffisante dans l’administration de ses domaines ; il épouserait sa petite fiancée Béatrix et pourrait jouir d’un bonheur parfait. Nous nous sentions si heureux que nous aurions voulu pouvoir assurer des trésors de félicité à l’humanité entière et aux générations futures par-dessus le marché.

Pourtant, nous songions aux maux qui accablent l’humanité : la misère, l’ignorance, l’oppression et surtout, le plus terrible : la guerre. Ah ! si nous avions pu contribuer à la faire disparaître ! Mais ce beau rêve de voir tout le monde heureux n’était, hélas ! qu’une chimère !

À Noël, nous allâmes à Vienne passer les fêtes en famille. Mon père était maintenant dans les meilleurs termes avec Frédéric. Sa conviction, comme celle de tante Marie, était bien que je n’avais : pas fait un beau mariage, mais ils ne pouvaient méconnaître que Frédéric me rendait parfaitement heureuse et ils lui en savaient gré. Conrad Althaus était toujours un familier de la maison ; il me parut avoir fait quelques progrès dans les bonnes grâces de Lilli.

Notre fête de Noël fut très gaie : nous échangeâmes une masse de cadeaux ; mon petit Rodolphe fut naturellement le roi de la fête ; mais personne ne fut oublié. J’offris à Frédéric un objet dont la vue lui fit pousser un cri de joie : c’était un presse-papier en forme de cigogne ; l’oiseau tenait dans son bec un papier sur lequel j’avais écrit de ma main : « J’apporterai quelque chose en juillet prochain. »

Frédéric m’embrassa avec impétuosité et, sans la présence des autres, il se fût certainement livré à quelque folle démonstration de joie.

⁂

Le même jour toute la famille se trouva de nouveau réunie chez mon père ; il n’y avait d’étrangers que le ministre « Évidemment » et le docteur Bresser. En nous retrouvant autour de cette table, je ne pus m’empêcher de songer à cette soirée où nous eûmes, Frédéric et moi, la première intuition de notre amour. Le docteur Bresser eut la même pensée.

— Vous souvenez-vous, nous dit-il, de ma partie de piquet avec votre père, pendant que vous causiez si intimement ? Je paraissais fort absorbé dans mon jeu, je n’en avais pas moins l’oreille tendue de votre côté. Je ne distinguais pas vos paroles, mais, au son des voix, j’eus le pressentiment que j’avais devant moi deux futurs époux ; tout à l’heure, en vous contemplant, je me disais que vous étiez et demeureriez un heureux couple.

— J’admire, votre perspicacité, docteur. Oui, nous sommes heureux. Le serons-nous toujours ?… Cela ne dépend pas de nous… Un danger plane sans cesse sur le bonheur.

— Que pouvez-vous craindre ?

— La mort.

— Oui… au fait ! Je n’y songeais pas. Ma profession me donne cependant mainte occasion de rencontrer la commère, mais je ne pense pas à elle. Elle se tient, d’ailleurs, à distance de ceux qui sont jeunes et vigoureux comme vous.

— Que servent au soldat la jeunesse et la santé ?

— Chassez de semblables idées, chère baronne ; il n’y a point de guerre en perspective ; n’est-ce pas, Excellence ? demanda-t-il en se tournant vers le ministre, il n’y a pas de point noir, à l’horizon ?

— Le mot « point » est impropre, répondit l’homme d’État ; il s’agit plutôt, aujourd’hui, d’un gros nuage…

Je frissonnai jusqu’aux moelles.

— Comment ? Que voulez-vous dire ?

— Le Danemark fait par trop des siennes.

— Ah ! c’est du Danemark qu’il s’agit ? Alors Le nuage ne nous menace pas. Il m’est toujours très pénible d’apprendre que l’on va se battre quelque part ; je plains, certes, les Danois… seulement, je suis moins épouvantée.

— Mais, remarqua mon père, quand même l’Autriche prendrait part au conflit pour défendre les droits du Schleswig-Holstein nous ne risquerions rien. Une campagne, même malheureuse, n’entraînerait pour nous aucune perte territoriale.

— Crois-tu, mon père, que si nos troupes devaient marcher, je songerais un seul instant au territoire autrichien, aux droits du Schleswig, ou aux abus de pouvoir du Danemark ? Je ne verrais qu’une chose : le danger menaçant ceux que j’aime.

— L’intérêt individuel disparaît, ma chère enfant, devant la raison d’État. Comme je te le disais, si nous en venons aux mains avec les Danois, nous ne pouvons qu’y gagner une meilleure position dans la Confédération germanique. Je rêve de revoir, un jour, sur la tête d’un Habsbourg, cette couronne impériale qui fut si longtemps leur apanage. L’hégémonie nous est assurée, mais cela ne suffit pas. Je regarderais une guerre avec le Danemark comme une excellente occasion de prendre non seulement notre revanche de 1859, mais encore de nous assurer dans la Confédération une situation qui nous dédommagerait de la perte de la Lombardie. Qui sait même si notre accroissement d’influence ne nous permettrait pas, un jour, de reprendre cette province ?

Je regardai Frédéric ; il n’avait pas entendu et causait gaiement avec Lilli. Une douleur aiguë m’avait traversé l’âme… La guerre !… Et lui, mon bien-aimé, mon trésor le plus précieux, devrait partir… s’exposer à être mutilé… tué ! L’enfant que je portais, dont l’espérance lui avait, hier, causé tant de joie, devrait naître orphelin !… Détruit… détruit à jamais, notre pauvre bonheur à peine éclos ! Et pourquoi ? Pour favoriser l’accroissement problématique de l’Autriche… mais surtout pour le plaisir de prononcer des phrases ronflantes, dignes tout au plus d’une composition scolaire ou d’une proclamation aux troupes ! Mais ne pouvait-on prévenir… empêcher ce conflit ? Mais, si tous les esprits raisonnables, toutes les consciences droites, tous les cœurs bons se réunissaient pour s’opposer à la calamité qui nous menace ?… M’adressant au ministre :

— Dites… les choses en sont-elles là ? Vous, les ministres, les diplomates, vous ne pouviez donc pas prévenir le conflit ?

— Croyez-vous, baronne, que notre mission soit de maintenir la paix perpétuelle ? Ce serait certes bien beau, mais c’est impossible. Nous ne sommes là que pour veiller sur l’intérêt de nos dynasties et de nos États respectifs, nous opposer à tout amoindrissement de leur puissance, favoriser, au contraire, leur développement, défendre avec un soin jaloux l’honneur du pays, venger les injures qui lui sont faites.

— Bref, interrompis-je, vous cherchez à nuire le plus possible à l’ennemi — c’est-à-dire aux autres États — et, lorsqu’il survient un conflit, vous affirmez avec entêtement que vous êtes dans votre droit, quand vous savez fort bien avoir tort… C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Certainement !

— Et vous persistez jusqu’à ce que les deux antagonistes perdent patience et en viennent aux mains… mais c’est horrible !…

— Comment régler autrement les différends entre peuples ?

— Comment règle-t-on les procès entre gens civilisés ?

— Par un jugement ; mais les nations n’accepteraient pas ce procédé.

— Pas plus que les sauvages, repartit le docteur venant à la rescousse. Donc, dans leurs rapports entre eux, les peuples en sont toujours à l’état de barbarie, et il s’écoulera bien du temps encore avant qu’ils acceptent l’arbitrage international.

— Ils ne l’accepteront jamais ! s’écria mon père. Il est des choses qui ne peuvent s’arranger que par les armes : les grandes puissances ne se soumettront pas plus à un tribunal que deux gentilshommes ne vont régler un différend en justice.

— Le duel est aussi une coutume immorale et barbare.

— Mais que vous ne pouvez changer, docteur.

— Au moins je ne veux pas l’approuver, Excellence !

— Qu’en pensez-vous ? demanda mon père à Frédéric. Êtes-vous aussi d’avis que, lorsqu’on a reçu un soufflet, on doit aller devant un tribunal réclamer cinq florins d’indemnité ?

— Je ne le ferais certes pas !

— Vous provoqueriez l’insulteur ?

— Évidemment.

— Ha ! ha ! docteur !… ah ! ah ! Martha ! Entendez-vous ? Tilling, qui n’est évidemment pas un défenseur de la guerre, approuve le duel.

— L’approuver ? oh non ! J’ai simplement voulu dire que, le cas échéant, je ne reculerais pas devant un duel, et ce ne serait pas mon premier. Je me battrais, tout comme je repartirais en campagne, s’il le fallait. Je me soumets aux prescriptions de l’honneur, ce qui n’implique point que, telles qu’elles sont comprises, elles répondent à mon idéal moral. J’espère que, graduellement, à mesure que l’idéal moral s’élèvera, la notion de l’honneur se modifiera. Un jour viendra où l’injure imméritée attirera le mépris sur son auteur et non sur sa victime. Jusque là…

— Nous pourrons attendre longtemps, interrompit mon père. Certainement, tant qu’il y aura des nobles…

— Mais il n’y en aura pas toujours, répliqua le docteur.

— Oh ! oh ! Vous voulez aussi supprimer la noblesse, monsieur le radical ?

— La noblesse féodale, certainement.

— Il a raison, dit Tilling. Ce qu’il faut à l’avenir, ce sont de nobles cœurs :

— Et ces nobles cœurs de l’avenir accepteront les soufflets ?

— Ils n’en donneront pas.

— Ils ne se défendront pas non plus, lorsqu’une nation voisine les attaquera ?

— Une nation n’attaquera pas plus alors sa voisine que, de nos jours, les propriétaires des châteaux ne tombent les uns sur les autres. Les châtelains n’ont plus besoin d’entretenir des troupes à leur solde, de même…

— L’État de l’avenir se passera d’armée ? Et que deviendrez-vous alors, vous, les officiers ?…

L’ancienne querelle s’était ravivée. La discussion se prolongea encore quelque temps. J’étais suspendue aux lèvres de Frédéric ; j’étais si heureuse de lui entendre défendre avec tant de ferveur la cause d’une moralité supérieure ! je lui appliquais en pensée le terme dont il venait de se servir : Noble cœur !

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