‹ Bas les armes !Chapitre 4 sur 8 · 03

03

Nous passâmes encore quinze jours à Vienne, mais ce congé n’eut plus de charme pour moi. Cette fatale « guerre possible » qui intéressait tout le monde me préoccupait. Je ne pouvais songer à mon bonheur sans penser, en même temps, au danger dont cette perspective le menaçait. Elles ne manquent déjà pas, sur terre, les chances de catastrophe ou de mort ; pourquoi faut-il que les hommes se créent volontairement des dangers et ajoutent des périls aux périls inévitables qui les entourent ?

Ils se sont accoutumés à considérer la guerre comme un événement fatal ; ils la placent sur la même ligne que les épidémies, la famine, les tremblements de terre, mais je ne pouvais pas accepter cette manière de voir, et, à la place de ma résignation de naguère, je ne ressentais plus que colère et révolte. Cette affaire du Schleswig-Holstein et de la Constitution danoise, en quoi nous regardait-elle ? Que le prince du protocole abrogeât ou confirmât les articles du 13 novembre 1863, qu’est-ce que cela pouvait bien nous faire ? Je n’éprouvais de soulagement qu’aux rares instants où je parvenais à saisir l’idée de devoir. Nous faisons partie de la Confédération germanique, ne devons-nous pas, en effet, combattre avec nos frères pour les droits d’autres frères allemands opprimés ? Peut-être le principe des nationalités doit-il être soutenu par les armes ? Si j’avais pu prévoir que cette belle fraternité germanique allait, deux ans plus tard, se changer en une profonde inimitié, que la haine entre la Prusse et l’Autriche serait encore plus terrible que la haine contre le Danemark, j’aurais compris, dès lors, que les motifs allégués pour justifier les hostilités ne sont que des phrases… des phrases et des prétextes.

Nous passâmes chez mon père la soirée de la Saint-Sylvestre. À minuit, il se leva, et prenant son verre de punch :

— Puisse, dit-il, la campagne prochaine être glorieuse pour nos armes ! (Je reposai sur là table mon verre déjà levé), et puissent tous ceux que nous aimons nous être conservés, ajouta-t-il.

Cette fois, je trinquai.

— Martha, pourquoi ne t’es-tu pas associée à la première partie de mon toast ?

— Parce que je ne veux pas faire de vœux pour une guerre.

Rentrés chez nous, je me jetai au cou de mon mari.

— Frédéric !… mon Frédéric !… mon bien-aimé !…

— Qu’as-tu Martha ?… tu pleures… aujourd’hui ? Dans cette nuit du premier de l’An ? Ne serais-tu pas heureuse ? T’aurais-je fait de la peine ?

— Toi ! Oh non !… Tu me rends trop heureuse, c’est ce qui me fait trembler.

— Ma Martha serait-elle superstitieuse ? Croirait-elle à des dieux jaloux qui se plaisent à détruire le bonheur des mortels ?

— Ce ne sont pas les dieux que je redoute, ce sont les hommes, assez fous pour courir chercher les malheurs.

— Tu songes à la guerre possible ? mais elle n’est pas encore déclarée. Ne te tourmente pas à l’avance ! Nous ne savons ni si elle éclatera, ni si mon régiment partira. Allons, mon amie, me dit-il, en me faisant asseoir à côté de lui, ne pleure pas ainsi sur une simple probabilité.

— Si je me trouvais en face d’une certitude, Frédéric, ce ne seraient pas des larmes silencieuses que je verserais sur ton épaule… je crierais… je sangloterais… Oui ! l’idée qu’un ordre peut t’arracher de mes bras suffit à me rendre folle d’angoisse.

— Voyons, Martha ; ne songeons qu’au bonheur que m’a annoncé ton cher présent de Noël. Jouissons de la vie sans nous préoccuper de la mort, qui plane sur toute l’humanité.

— Tu parles comme tante Marie, mon ami ; tu as l’air de croire que notre sort est fixé d’avance par une volonté supérieure, qu’il ne dépend ni de l’imprévoyance, ni de la cruauté, ni de la bêtise humaines… Où est la nécessité inéluctable de cette guerre avec le Danemark ?

— Mais nous n’y sommes pas encore ; il peut se faire que…

— Oui… oui… je sais ; d’heureux hasards peuvent encore prévenir le désastre ; mais ce n’est pas le hasard, ce ne sont pas les caprices, les rancunes de la politique, mais la volonté des peuples qui devraient décider de cette question. Hélas ! je ne changerai rien à l’ordre des choses… je ne puis qu’en gémir. N’essaye pas de me consoler par les lieux communs que l’on prodigue en pareille occasion… Tu n’y crois pas toi-même, je le sais. Je n’éprouverai de soulagement qu’à t’entendre blâmer et maudire ce crime qui pourrait nous rendre, nous et tant d’autres, si malheureux.

— Oui, ma bien aimée, si la guerre était certaine, je ne te dissimulerais pas la haine que m’inspire son abominable carnage… Mais aujourd’hui, pourquoi ne pas sourire à la vie ? Nous sommes l’un à l’autre… Aucune barrière ne s’élève entre nos âmes… Jouissons de notre bonheur tant qu’il nous est laissé… jouissons-en de toutes nos forces… Ne songeons pas à l’avenir… Il n’est pas de bonheur éternel, chère femme ! mais qu’importe le lendemain, quand le présent est si beau ! si beau !

Tout en parlant, il me serrait dans ses bras et me couvrait de baisers. Sous ses caresses, j’oubliai, pour un moment, les menaces de l’avenir, et savourai la délicieuse ivresse du présent.

⁂

Le 10 janvier, nous retournâmes à Olmütz. Tout le monde y croyait à la guerre. À Vienne, quelques personnes pensaient encore que la question du Schleswig-Holstein pourrait être résolue par voie diplomatique. À Olmütz, dans ce petit milieu exclusivement militaire, toute éventualité de paix était écartée. Tout le monde entrevoyait avec joie une occasion de monter en grade, de satisfaire sa soif d’activité, ou d’augmenter son traitement.

— Une fameuse guerre qui se prépare-là ! s’exclama, un soir, le colonel, chez lequel nous dînions avec quelques officiers et leurs femmes… une fameuse guerre et qui sera très populaire… L’intégrité du territoire ne peut-être entamée… Nos populations ne souffriront pas puisque nous porterons la guerre chez l’ennemi. Dans de pareilles conditions, c’est vraiment un plaisir de se battre.

— Ce qui m’enthousiasme, dit un jeune lieutenant, c’est la cause si noble de cette guerre : défendre les droits méconnus de nos frères ! Voir les Prussiens marcher avec nous, ou plutôt, marcher nous-mêmes avec eux… non seulement cela nous assure la victoire… mais encore cela resserrera les liens nationaux… Cette idée de nationalité…

— N’en parlez pas, interrompit avec une certaine sévérité Le colonel. Cette plaisanterie ne sied guère à un Autrichien : c’est parce que Napoléon III a soutenu le principe de « l’Italie aux Italiens » que nous avons été vaincus en 1859. D’ailleurs, Tchèques, Hongrois, Croates, Autrichiens, nous ne pouvons être unis que par un sentiment commun d’attachement loyal à la même dynastie. Si nous devons marcher, ce n’est pas la pensée de combattre pour ou avec les Allemands qui doit nous encourager, mais bien plutôt celle de répondre à l’appel de notre souverain bien-aimé… Vive l’Empereur !

Tout le monde se leva pour trinquer. Je ne pus résister, je l’avoue, à cette contagion d’enthousiasme, et je sentis s’allumer dans mon cœur, pour un instant, comme un feu bienfaisant. Il y a, en effet, quelque chose d’excitant à se voir, en grand nombre, unis dans un même amour pour une même cause ou pour une même personne. Ce sentiment centuple notre capacité de dévouement. C’est lui qui, sous la forme du patriotisme, de l’esprit de corps, de la fidélité au souverain, fait battre tant de cœurs. Il n’est, au fond, qu’une forme de l’amour, et si puissante que l’abominable œuvre de haine à laquelle on marche en son nom nous apparaît encore comme un devoir imposé par l’amour, l’amour pour la patrie.

Mon enthousiasme ne dura pas. Au fond de mon cœur vibrait un amour autrement puissant pour mon mari que pour toutes les patries et pour tous les empereurs du monde. La vie de Frédéric était tout pour moi et, si elle devait être mise en jeu, qu’il s’agit du Schleswig ou du Japon, je ne pouvais que maudire les événements.

Je passai dans une indicible angoisse les semaines qui suivirent. Le 16 janvier, les puissances alliées sommèrent le gouvernement danois d’abroger, dans les vingt-quatre heures, une loi, contre laquelle les représentants de la noblesse danoise avaient invoqué la protection de la Confédération. Le gouvernement refusa ; il ne pouvait se soumettre à une injonction formulée de la sorte. Ce refus était prévu : la frontière était déjà garnie de troupes autrichiennes et prussiennes qui, le 1 février, reçurent l’ordre de franchir l’Elbe.

Le sort en était donc jeté : la sanglante partie allait se jouer. Mon père nous écrivit, à ce sujet, une lettre de félicitations :

Réjouissez-vous, nous disait-il, de l’occasion qui vous est offerte de rendre aux Danois les coups que nous avons reçus des Italiens. Lorsque nous aurons victorieusement terminé cette affaire dans le Nord, rien ne nous empêchera de nous retourner contre le Sud. Nous conserverons l’alliance de la Prusse, nous aurons beau jeu contre ces misérables Italiens et leur intrigant allié, Louis-Napoléon…

Au grand mécontentement du colonel et des officiers, le régiment de Frédéric ne fut pas envoyé à la frontière. Père nous écrivit une nouvelle lettre, mais de condoléance.

Je regrette sincèrement que Tilling ait la malechance de faire partie d’un régiment qui n’est pas appelé à ouvrir la campagne ; mais il peut toujours conserver l’espoir de recevoir d’un moment à l’autre un ordre de marche. Je suis bien sûr que Martha se réjouit, au fond, de ce hasard qui lui épargne bien des angoisses, et je sais que Frédéric non plus n’est pas un chaud partisan de la guerre. Mais je suppose que c’est en théorie seulement. La guerre déclarée, je suis sûr qu’il sentira se réveiller en lui quelque ardeur belliqueuse. L’armée entière devrait toujours être envoyée à l’ennemi : c’est un trop grand mécompte pour un soldat que de ne pouvoir marcher… »

— Est-il vraiment bien dur de demeurer auprès de moi ? lui demandai-je, après la lecture de cette lettré.

Il me pressa sur son cœur : cette réponse muette me suffit.

Mais pourtant, c’en était fait de mon repos. Frédéric pouvait être appelé du jour au lendemain ! Je me passionnais à la lecture des journaux : j’étais à l’affût de tous les renseignements. Je faisais les vœux les plus ardents pour une prompte et décisive victoire de nos armes ; mais je reconnais que ce vœu n’était pas exclusivement patriotique ; sans doute je préférais que nous ayons la victoire ; mais, ce que je désirais surtout, c’était la fin de la guerre avant le départ de mon bien-aimé ; mes vœux pour mes compatriotes ne venaient qu’en seconde ligne, et les intérêts du Schleswig qu’en tout dernier lieu.

⁂

J’essayai parfois de me persuader que cette chose mystérieuse qui s’appelle « Raison d’État » est un principe supérieur à la raison privée, à la mienne en particulier, un principe sur lequel repose la vie des peuples. Je me mis à étudier avec ardeur l’histoire du Schleswig-Holstein pour me faire une idée du droit historique que la guerre avait pour but de défendre.

Voici ce que je découvris :

Le territoire contesté a été cédé au Danemark en 1207. Les Danois sont donc dans leur droit, le pays leur appartient légitimement…

Oui ; mais voici que, deux cents ans plus tard, ce pays est dévolu à une branche cadette de la maison régnante et devient un simple fief danois. En 1326, le Schleswig passe au comte Gérard de Holstein et la Constitution de Waldemar stipule formellement qu’il « ne fera plus jamais retour au Danemark, qu’il formera une principauté indépendante ». Le droit est donc bien alors du côté des alliés ; nous combattons pour la Constitution de Waldemar. À quoi serviraient les garanties libellées si on ne les faisait respecter ?

En 1448, la Constitution de Waldemar est de nouveau confirmée par le roi Christian I. Done, complète certitude sur ce point : Le Schleswig doit rester à tout jamais indépendant. Que réclame donc le prince du protocole ?

Douze ans après, le souverain du Schleswig meurt sans descendants. Les États du pays se réunissent à Ripen. Le roi de Danemark y est proclamé roi de Schleswig ; le souverain promet que les deux pays resteront à tout jamais unis… Cela commence à devenir assez embrouillé ; je ne vois de bien net que ces mots « à tout jamais unis ».

Àmesure que j’avance, la confusion augmente. En dépit de la formule : « À tout jamais unis », le pays est sans cesse morcelé et partagé entre les fils du souverain, puis, sous l’un de ses successeurs, de nouveau réuni au Danemark. Voici maintenant neuf branches nouvelles qui se créent : Holstein-Gottorp et Schleswig-Sonderburg, qui, par une série de croisements, se subdivisent à leur tour en Sonderburg-Augustenbourg, Beck-Glücksburg, Sonderburg-Glücksburg, Holstein-Glückstadt… je ne m’y reconnais plus du tout.

Mais voyons toujours : ce n’est peut-être que dans la suite que s’est constitué ce droit historique pour la défense duquel nos maris et nos fils versent leur sang.

Christian IV prend part à la guerre de Trente ans : Suédois et Impériaux envahissent Les duchés. Un nouveau traité est alors conclu à Copenhague, en 1658, par lequel la souveraineté du Schleswig est assurée à la maison de Holstein-Gottorp : c’en est donc bien fini de la suzeraineté du Danemark.

Grâce à ce point bien établi, voici que je m’y retrouve…

Mais je lis dans les lettres patentes du 22 août 1721 : « Les possessions schleswigoises de Gottorp seront incorporées au royaume de Danemark. » Le 1 juin 1773, le Holstein fait aussi retour à la couronne de Danemark. Le tout ne formera plus qu’une province danoise.

Cette fois, tout change : en définitive, les Danois ont le droit pour eux.

Mais non, la chose n’est point aussi positive. Voilà le congrès de Vienne de 1815 qui déclare le Holstein membre de la Confédération germanique. Cela déplaît aux Danois. Ils inventent le mot d’ordre : « Le Danemark jusqu’à l’Eider », et revendiquent l’entière possession du pays qu’ils appellent : Jutland méridional.

En Allemagne, au contraire, le droit héréditaire du duc d’Augustenbourg sert de mot de ralliement, et provoque des manifestations nationales.

En 1846, par lettre patente, le roi Christian proteste, et propose aux conclusions de la Diète l’intégrité de l’État danois dans toute son étendue. Les pays allemands protestent de leur côté. Deux ans plus tard, la question de l’intégrité complète ne se pose plus pour le Danemark ; il la déclare fait accompli. Là-dessus, les pays allemands se soulèvent, la guerre éclate, la victoire hésite entre les deux adversaires. Puis, la Confédération germanique intervient. Les Prussiens s’emparent des hauteurs de Duppel : leur victoire ne met pas un terme à la lutte.

La Prusse s’allie au Danemark ; le Schleswig-Hoilstein, resté seul, est battu à Idstedt. La Confédération force les rebelles à déposer les armes. Les troupes autrichiennes occupent le Holstein, et les deux duchés sont séparés.

Toutefois, la chose n’est pas encore définitivement réglée. Je trouve un protocole de Londres, du 8 mai 1852, qui assure la succession du Schleswig-Holstein au prince Christian de Glückbourg. C’est l’origine de ce nom de « Prince du Protocole ».

En 1854, chaque duché reçoit une Constitution indépendante, puis ils sont tous deux « danisés ». Mais, en 1858, la « danisation » du Holstein est, de nouveau, supprimée. Je touche maintenant aux événements contemporains, mais je n’aperçois pas plus clairement à qui appartiennent légitimement les deux duchés, ni quelle est la vraie cause de la guerre.

Le 18 novembre 1858, la Chambre danoise sanctionne la fameuse loi fondamentale, relative aux affaires communes du Danemark et du Schleswig. Le roi meurt deux jours après, et avec lui s’éteint la branche de Holstein-Glückstadt. Dès que son successeur a ratifié le pacte formulé deux jours auparavant, Frédérie d’Augustenbourg entre en scène (une ligne nouvelle que j’allais oublier). Il fait valoir ses prétentions, et, soutenu par la noblesse, réclame l’appui de la Confédération germanique. Celle-ci fait occuper le Holstein par les troupes saxonnes et hanovriennes.

Pourquoi ?

L’Autriche et la Prusse ne peuvent arriver à s’entendre au sujet de tout ceci. — Pourquoi ? Je ne le comprends pas davantage.

On dit qu’il s’agit de faire respecter le protocole de Londres. Pourquoi ? Ces protocoles sont-ils donc tellement respectables qu’il faille, pour les faire observer, verser le sang de nos enfants ? Il doit y avoir là-dessous quelque mystérieuse « raison d’État ». Il n’y a pas d’ailleurs à toucher au dogme sacré qui veut que les jugements des diplomates autour du tapis vert soient la quintessence de la sagesse. Le protocole de Londres, du 8 mai 1852, est inviolable, tandis qu’on exige que l’édit de Copenhague, du 13 janvier 1863, soit abrogé dans les vingt-quatre heures : il y va de l’honneur et de la prospérité de l’Autriche.

Cette affirmation était assez difficile à soutenir ; mais, en matière politique encore plus peut-être qu’en matière religieuse, les masses se laissent volontiers guider par le principe du quia absurdum : elles ne cherchent ni à comprendre, ni à s’éclairer. Une fois l’épée hors du fourreau, il ne s’agit plus que de crier « hourrah ! » et de tout faire pour la victoire. On implore même le secours du Ciel, comme si Dieu avait un intérêt quelconque au maintien du protocole du 8 mai, ou à l’abrogation de la loi du 13 janvier.

Oh ! stupide et cruelle humanité qui te laisses ainsi berner !

Tel fut le résultat de mes études historiques.

⁂

On ne recevait que de bonnes nouvelles ; les alliés remportaient victoire sur victoire. Dès les premiers engagements, les Danois avaient dû évacuer le Danemark. Le Schleswig et le Jutland, jusqu’à Limford, étaient occupés par nos troupes ; l’ennemi ne se maintenait plus que sur les hauteurs de Duppel et d’Alsen.

J’étais très exactement renseignée par les cartes toujours étalées sur notre table, où nous marquons avec de petits drapeaux-épingles, les positions et les mouvements de nos troupes, d’après les rapports officiels.

— Si « nous » arrivons à forcer les redoutes de Duppel et d’Alsen, se disaient entre eux les bourgeois d’Olmütz (car nul ne dit plus volontiers « nous » en temps de guerre que ceux qui n’y prennent aucune part), ce sera fini. Nos Autrichiens montrent une fois de plus leur valeur ; ces braves Prussiens se battent aussi joliment bien ! Réunies, ces deux armées sont invincibles. À coup sûr, la conquête et l’annexion du Danemark termineront l’affaire.

Personne ne souhaitait plus ardemment que moi l’assaut de Duppel, puisque ce coup devait être décisif et mettre fin à la tuerie avant le départ du régiment de Frédéric.

Oh ! quelle épée de Damoclès ! Me réveiller chaque matin avec la crainte de m’entendre dire dans la journée : « L’ordre de mobilisation est arrivé ! » Frédéric avait pris son parti ; il croyait son départ inévitable.

— Accoutume-toi à cette idée, me disait-il. Quand même Duppel serait pris, la guerre ne sera pas terminée. Les deux corps d’armée engagés sont insuffisants. Il faudra de nombreux renforts et mon régiment partira certainement.

Le 14 avril, les redoutes de Duppel furent enfin enlevées.

Cette nouvelle provoqua un enthousiasme fou, comme si derrière ces redoutes on eût dû retrouver le paradis terrestre. On s’embrassait dans les rues : « — Vous savez… Duppel ?… Vaillante armée !… Quel beau fait d’armes !… Il ne nous reste qu’à remercier Dieu… » Dans toutes les églises on chanta des Te Deum… Tous les musiciens composèrent des « marche-assaut de Duppel », des « galop-charge de Duppel ».

Les officiers d’Olmütz mêlaient à leur joie le regret d’être restés inactifs et de n’avoir pas participé à un pareil triomphe.

Je fus bien heureuse de cette victoire, car elle fut immédiatement suivie d’un armistice décrété dans la conférence tenue à Londres.

Quel soupir de délivrance à ce mot d’armistice ! Quel soulagement pour l’humanité, pensai-je alors, pour la première fois, si elle entendait, d’un bout du monde à l’autre, retentir ce cri : « Bas les armes ! » J’inscrivis ces trois mots sur mon journal ; mais à côté, entre parenthèses, j’ajoutai : Utopie !

J’étais persuadée que Le congrès de Londres terminerait la guerre. Les alliés étaient vainqueurs, les redoutes de Duppel enlevées. Comment le Danemark aurait-il pu songer à prolonger la résistance ? Cependant les négociations traînaient en longueur. N’eût été ma ferme attente d’un résultat heureux, j’en aurais éprouvé une vive inquiétude. Mais du moment que les représentants des grandes puissances — personnages sensés, pleins de bonnes intentions — se concertaient pour arriver à une solution aussi désirable que la paix, comment leurs efforts pourraient-ils échouer ? Ma déception n’en fut que plus terrible lorsqu’après deux mois de longs débats on apprit que le congrès se séparait sans résultats.

Deux jours après, Frédéric reçut sa feuille de route. On lui donnait vingt-quatre heures pour faire ses préparatifs et me dire adieu… Et J’étais sur le point de devenir mère ! Dans cet affreux moment où la mort la frôle de si près, le plus grand soulagement pour la femme est de sentir auprès d’elle celui qu’elle aime. Il me faudrait, moi, demeurer seule, seule avec l’horrible pensée de son départ.

C’était le 20 juin, au matin ; tous les détails de cette journée me sont restés profondément gravés dans la mémoire.

Au dehors, la chaleur était étouffante ; les persiennes de ma chambre étaient demeurées closes. Après une nuit d’insomnie, je m’étais étendue sur ma chaise longue. Sur une petite table, près de moi, se trouvait un vase avec des roses au parfum pénétrant. J’entendais, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain des sonneries de la caserne. Je fermais les yeux, dans un état de demi-sommeil plein d’images confuses, mais sans perdre tout à fait le sentiment de la réalité. Une moitié de mon être seulement, celle que l’angoisse étreignait, s’était pour un instant complètement assoupie ; j’oubliais le danger de la guerre et celui qui me menaçait moi-même ; je sentais seulement que je vivais… ; j’avais conscience que mon mari bien-aimé allait entrer d’une minute à l’autre ; que, me croyant endormie, il arriverait sur la pointe des pieds pour ne pas m’éveiller. Et de fait, quelques minutes après, j’entendis ouvrir la porte en face de moi ; sans soulever, pour ainsi dire, les paupières, je vis que c’était lui ; je n’essayai pas de sortir de mon engourdissement ; j’aurais craint, en ouvrant les yeux, de voir disparaître la chère vision… j’aimais mieux continuer le rêve qui me le montrait s’approchant, s’inclinant pour me baiser au front. Puis il s’agenouilla devant ma chaise longue et demeura ainsi longtemps immobile. Le parfum des roses me pénétrait toujours et la sonnerie dans le lointain me berçait.

— Martha, dors-tu ? l’entendis-je demander tout bas.

J’ouvris les yeux.

— Qu’y a-t-il, grand Dieu ! m’écriai-je, épouvantée, en voyant une profonde tristesse répandue sur son visage. Je compris qu’un malheur était arrivé. Pour toute réponse, il appuya sa tête sur mon sein.

Je compris… l’ordre de départ !…

Je lui jetai les bras autour du cou… Nous restâmes ainsi longtemps, sans prononcer une parole.

— Quand ? demandai-je enfin.

— Demain matin.

— Ô mon Dieu… mon Dieu !

— Du courage, Martha !

— Non, non, laisse-moi pleurer… mon désespoir est si grand…

— Moi aussi, ma bien-aimée, je suis profondément malheureux. Te quitter en un pareil moment !…

— Frédéric… Frédéric… c’est fini… nous ne nous reverrons plus… je vais mourir…

Ces dernières vingt-quatre heures ne furent qu’un long adieu déchirant. C’était la seconde fois que je voyais ainsi partir un mari adoré ; mais cette séparation était beaucoup plus cruelle encore que la première. J’avais considéré, dans le temps, le départ d’Arno comme une nécessité supérieure. devant dominer mes sentiments personnels. Il ne voyait, lui-même, dans la guerre, qu’une chance de gloire et d’avancement. Il était parti avec enthousiasme et je l’avais vu partir, sinon sans chagrin, du moins sans révolte. J’étais comme subjuguée par son noble orgueil devant l’accomplissement de ce grand devoir… Je savais, au contraire, que Frédéric ne se soumettait qu’avec horreur à l’œuvre de mort. Je savais qu’il aimait la vie… Je savais qu’il tenait, par-dessus tout, à sa femme, à sa Martha, qui, dans quelques jours, allait devenir mère. Arno, à son départ, était animé de sentiments qu’on ne pouvait que lui envier, tandis que, maintenant, Frédéric et moi nous étions également à plaindre. Oui, notre douleur était profonde, nous ne nous en cachions pas, nous ne cherchions pas à nous tromper mutuellement. Nous ne faisions pas même d’effort pour dissimuler sous le masque d’un héroïsme ou d’un patriotisme conventionnel, la profondeur de notre chagrin. Non, la perspective de tailler et de sabrer les Danois n’offrait à Frédéric aucune compensation à la douleur de me quitter ; elle l’aggravait, au contraire, car tuer et dévaster révolte tout noble cœur. Quant à moi, la pensée d’un grade supérieur pour mon bien-aimé n’apportait aucun soulagement à mon désespoir. Dans le cas où cette cruelle absence devrait devenir une séparation éternelle, je ne voyais rien ni de noble ni de sacré dans la cause de cette guerre, digne de faire contrepoids à ma douleur. Il n’y a pas de plus saint devoir pour les membres d’une communauté que de la défendre lorsqu’elle est menacée. Mais pourquoi le serment au drapeau oblige-t-il le soldat à l’attaque ? S’il est légitime de risquer la vie des hommes en cas de force majeure, il est criminel de l’exposer pour servir des ambitions. Pourquoi, dans le cas actuel, fallait-il que l’armée s’exposât pour soutenir les droits des Augustembourg… pourquoi ?… Adressée à l’Empereur ou au Pape, cette question est en soi entachée de haute trahison ou de blasphème… parce qu’il est impossible à ces puissants d’y donner la moindre réponse…

Le régiment devait partir le lendemain à dix heures. Nous ne nous couchâmes pas de la nuit pour ne pas perdre une seule des minutes qui nous restaient à demeurer ensemble.

Nous avions encore tant de choses à nous dire… et pourtant nous n’échangeâmes que peu de paroles. Nos larmes et nos baisers étaient nos mots d’amour et de chagrin les plus éloquents !… De temps en temps, une parole d’espérance nous montait aux lèvres : « Si tu reviens… Ce n’est pourtant pas impossible… d’autres sont bien revenus de la guerre… » Mais mon imagination ne m’offrait, hélas ! que l’image du corps de Frédéric gisant sur un champ de bataille, où du mien, étendu dans sa bière, un enfant mort entre les bras.

Frédéric partageait ces tristes pressentiments ; il n’y avait ni sincérité ni conviction dans son accent quand il disait : « Si je reviens ».

— Ne te remarie pas une troisième fois, Martha ; n’efface pas, par les impressions d’un nouvel amour, celles de cette radieuse année. N’est-ce pas qu’elle a été bien belle ?

Puis, nous invoquions le souvenir d’une foule de menus détails que nous n’avions pas oubliés depuis notre première entrevue.

— Et mon enfant… mon pauvre enfant que je ne presserai jamais sur mon cœur… quel nom portera-t-il ?

— Frédéric ou Frédérique.

— Non… si c’est une fille, je préfère Martha ; je veux qu’elle porte le nom que son père aura prononcé en mourant.

— Frédéric !… Frédéric !… pourquoi me parles-tu toujours de mourir ?… Mais si tu reviens ?…

— Si ? me répondait-il.

Àl’aube, mes paupières, alourdies par les larmes, s’appesantirent complètement. Un léger assoupissement nous envahit tous deux. Durant ces cours instants de demi-sommeil, nous demeurâmes enlacés sans perdre la conscience que le moment de la séparation était venu. Soudain, je tressaillis et poussai un gémissement.

Frédéric se leva précipitamment.

— Martha ! qu’as-tu ? serait-ce… mais réponds-moi… serait-ce ?

Je fis un signe affirmatif.

Je ne puis dire si ce fut un cri… une malédiction ou une prière qui s’échappa de ses lèvres. Il se précipita sur la sonnette.

— Le médecin !… la garde !… cria-t-il à la femme de chambre accourue en hâte… Puis il se jeta à genoux, à côté de moi, et couvrit de baisers ma main pendante.

— Ma femme… ma bien-aimée… partir… partir et te laisser ainsi !

Je ne pouvais parler ; la plus atroce douleur physique me torturait le corps ; mais ma souffrance morale était encore plus terrible.

La garde et le médecin arrivèrent promptement et se préparèrent à m’assister. Frédéric dut s’occuper de ses derniers préparatifs. Quand ils furent terminés, il rentra dans ma chambre et, s’adressant au docteur :

— Docteur, n’est-ce pas… vous me le promettez… vous l’en tirerez ? Vous me télégraphierez aujourd’hui même à *** et à *** — et il indiqua les localités par où son régiment devait passer. Et s’il y avait du danger… Ah ! malheureux que je suis !… s’interrompit-il… De toutes façons, impossible de revenir…

— Oui, c’est cruel, répondit le médecin… mais soyez sans inquiétude… la patiente est jeune et robuste… tout sera terminé ce soir et vous recevrez une dépêche complètement satisfaisante.

— Eh oui… quoi qu’il arrive, vous m’enverrez toujours de bonnes nouvelles puisqu’il ne servirait à rien de me dire la vérité ; mais je veux la savoir ; je le veux… entendez-vous, docteur. Donnez-moi votre parole d’honneur de me la dire… quelle qu’elle soit… Ce n’est qu’à cette condition que de bonnes nouvelles pourront me tranquilliser. Docteur, voulez-vous me faire ce serment ?

Le médecin engagea sa parole d’honneur.

— Oh ! mon pauvre, pauvre mari ! pensai-je. S’il fallait dans quelques heures t’informer que ta femme est mourante… tu ne pourrais même songer à revenir lui fermer les yeux… — Frédéric !…

Il fut d’un bond à mes côtés. À ce moment, l’heure sonna ; nous n’avions plus que quelques minutes. Mais nous ne pûmes les consacrer à une dernière étreinte ; je fus saisie d’une nouvelle douleur, qui, en guise d’adieux, m’arracha des cris déchirants.

— Partez… partez, monsieur, dit le médecin, une telle excitation peut être dangereuse pour la malade.

Un dernier baiser, et il partit précipitamment, en emportant comme adieux mes gémissements.

Dans quelle disposition d’esprit dut-il se mettre en marche ? Voici la réponse à cette question donnée le lendemain par la Gazette d’Olmütz :

Hier, le 6 régiment a quitté Olmütz musique en tête et bannières déployées : il se rend dans la péninsule pour y soutenir les droits d’un peuple-frère, pour s’y couvrir de gloire et y cueillir de nouveaux lauriers. Nos troupes débordaient d’enthousiasme… une martiale atlégresse rayonnait dans les yeux de tous nos soldats…

⁂

Frédéric avait, avant son départ, télégraphié mon état à tante Marie. Lorsqu’elle arriva, quelques heures plus tard, elle me trouva en plein délire. Durant plusieurs semaines je demeurai suspendue entre la vie et la mort. Mon enfant n’avait pas vécu ; la douleur morale que m’avait causée le départ de mon cher mari, m’avait ôté tout ressort et peu s’en fallut que je ne succombasse.

Le médecin télégraphia à Frédéric que son enfant était mort et que j’étais moi-même dans le plus grand danger. Quant aux nouvelles qui arrivèrent de lui, on ne put me les communiquer : je ne reconnaissais personne ; jour et nuit je délirais… Il me serait impossible d’exprimer nettement les images que la fièvre faisait passer devant mes yeux. Mon accouchement et la guerre se confondaient dans mon imagination. Il me semblait que le chirurgien se servait de fusils et de baïonnettes pour me délivrer, et j’éprouvais la sensation très nette de la blessure de ces armes. Je savais mon mari parti ; je croyais le voir, cependant, mais sous les traits d’Arno, tandis que je sentais aussi Frédéric à côté de moi, en costume de garde malade, caressant la cigogne d’argent posée sur la table. J’attendais à chaque instant l’explosion de la bombe qui devait nous exterminer tous les trois, Arno, Frédéric et moi, afin que pût naître l’enfant qui allait régner sur le Schleswig, le Holstein et le Danemark. Et tout cela me faisait si horriblement, si inutilement souffrir ! Je sentais qu’il devait y avoir quelque part quelqu’un qui pouvait délivrer moi et l’humanité de cet affreux cauchemar… J’étais dévorée du désir de me jeter aux pieds de cet inconnu et de lui crier : « Sauve-nous ! au nom de la pitié… au nom de la justice… sauve-nous !… À bas… à bas les armes ! »

Ce fut avec ce cri sur les lèvres que je repris connaissance, un matin. J’aperçus, au pied de mon lit, mon père et tante Marie. Celle-ci essayait de me calmer :

— Oui… oui… mon enfant… calme-toi… à bas toutes les armes.

Après ce long trouble de mes facultés mentales, j’éprouvai d’abord une surprise joyeuse à me sentir vivre ; puis, par un retour anxieux sur moi-même, je me demandai : Mais… qui suis-je ?

Hélas ! la réponse que je me fis à cette question me donna conscience de ma situation, et changea tout à coup en une affreuse angoisse le plaisir que j’avais d’abord éprouvé à me sentir vivre. J’étais la pauvre Martha Tilling dont l’enfant était mort et dont le mari était parti pour la guerre.

— Vit-il ? Y a-t-il déjà des lettres… des dépêches ? telle fut ma première question.

Il y avait de lui tout un petit paquet de lettres et de dépêches, arrivées pendant ma maladie. La plupart n’étaient que des demandes de nouvelles, avec prière de l’informer de mon état chaque jour, chaque heure, si possible.

On ne voulut pas tout d’abord m’autoriser à lire ces lettres ; on redoutait pour moi un trop fort ébranlement ; on m’assura seulement que Frédéric n’était pas blessé. Il pensait que la guerre ne pourrait se prolonger : l’ennemi ne se maintenait plus que dans Alsen ; cette île en notre pouvoir, nos soldats n’auraient plus qu’à rentrer, couverts de gloire.

C’est ainsi que mon père essayait de me consoler et de me calmer. Tante Marie me raconta l’histoire de ma maladie. Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le départ de Frédéric. C’est à la mort de mon enfant que s’arrêtaient mes souvenirs ; quant à l’arrivée de mon père, aux nouvelles reçues de Frédéric… aux diverses phases de ma maladie… je n’en avais plus aucune notion. Frédéric avait été consciencieusement tenu au courant de ma situation. Depuis quelques jours, les médecins ayant repris espoir, on ne lui adressait plus que des nouvelles rassurantes,

— Pourvu que lui-même soit encore vivant ? dis-je, un jour, avec un profond soupir.

— N’offense pas le Ciel, Martha ! me dit tante Marie ; ce n’est pas pour te réserver à une aussi cruelle épreuve que le bon Dieu et les saints t’ont rendue à nos prières. Ton mari, pour lequel je prie avec ardeur, te sera conservé. Je lui ai même envoyé un scapulaire… oui… oui… ne lève pas les épaules, tu avoueras bien que cela ne peut pas, au moins, lui faire de mal ; souvent d’ailleurs l’efficacité de ces talismans s’est trouvée miraculeusement démontrée. Toi-même tu étais bien bas, lorsque je me suis adressée à ta patronne sainte Marthe.

— Et moi, interrompit mon père, qui, très clérical en politique, ne partageait pas en religion les idées de sa sœur, j’ai fait venir de Vienne le docteur Bresser, et c’est lui qui t’a sauvée.

Le lendemain, sur mes instances, on me permit de lire la correspondance de Frédéric. Ses lettres n’étaient, pour la plupart, que de courtes demandes de nouvelles et de laconiques renseignements :

« Hier, un engagement ; je ne suis pas blessé ; nous marchons sur *** ; adressez vos dépêches à ***. » Une lettre plus longue portait cette suscription : « À remettre seulement quand tout danger sera écarté. » Ce fut celle que je lus la première.

Ma bien-aimée, liras-tu jamais ces lignes ? Les dernières nouvelles que m’a adressées ton médecin disent : « Forte fièvre, état grave ». « Grave ! » Peut-être n’ose-t-il pas dire : « désespéré ». Si jamais tu lis ces mots, tu sauras tout ce que j’ai souffert en me représentant ma femme adorée, mourante, m’appelant, me tendant les bras… N’avoir pu même, en nous quittant, nous dire un adieu complet !… et cet enfant dont la pensée m’était une si douce joie !… Moi-même, peut-être demain, frappé d’une balle. Si je savais que tu n’es plus, combien je la bénirais cette balle !… mais, si tu pouvais être sauvée, combien je redouterais alors la mort !… La sérénité dans la mort est incompatible avec le bonheur ! Si tu revenais à la vie et que la mienne fût épargnée, que de trésors de bonheur nous seraient encore réservés ! Avec quelle effusion nous jouirions de l’avenir, si l’avenir restait ouvert devant nous ! Nous allons, aujourd’hui, pour la première fois, nous battre. Jusqu’ici nous n’avons marché qu’en pays conquis, abandonné par les Danois : des villages encore fumants, des moissons piétinées ; des armes, des sacs épars sur le sol… des mares de sang, des cadavres de chevaux, d’immenses fosses où les morts ont été entassés… voilà l’image des contrées que nous parcourons pour incendier à notre tour de nouveaux villages, fouler de nouvelles moissons… C’est justement ce que nous venons de faire pour nous rendre maîtres d’une position. J’ai sous les yeux un village en flammes ; les habitants l’avaient heureusement abandonné ; un seul cheval avait été oublié dans une écurie. En l’entendant piaffer et hurler, j’ai fait une chose qui ne me vaudra certainement pas la croix : au lieu de chercher à tuer quelques Danois de plus, je me suis précipité vers l’écurie pour délivrer le pauvre animal, mais la crèche était en feu, la paille brûlait sous ses pieds, sa crinière flambait. Je lui ai logé deux balles de revolver dans la tête ; il est tombé, délivré des horribles souffrances de la mort par le feu. Puis je suis retourné au combat, me plonger dans l’âcre atmosphère de la poudre et du sang, dans le tumulte assourdissant des détonations, et de tous les cris furieux de la mêlée. Presque tous mes camarades étaient grisés par l’ivresse de la lutte ; seul je gardais un malheureux sang-froid. Aucune haine ne m’animait contre les Danois. Je ne pouvais songer qu’à toi : je te voyais étendue sur ton lit mortuaire et j’appelais de tous mes vœux une bienheureuse balle qui… Puis tout à coup une lueur d’espérance me traversait l’esprit… Mais… si elle était sauvée !… Le carnage a duré plus de deux heures ; nous sommes restés maîtres du champ de bataille ; l’ennemi, battu, a pris la fuite, mais nous ne l’avons pas poursuivi. À quelques centaines de mètres du champ de bataille se trouve, à l’abri de l’incendie, une métairie isolée, avec de vastes pièces et des écuries : nous y avons transporté nos blessés et nous devons y dormir cette nuit. Demain, à l’aube, commencera l’inhumation des morts. Il va sans dire que l’on enterrera quelques vivants avec, car, rien ne ressemble à la rigidité cadavérique comme les crampes qui accompagnent certaines blessures. Il va falloir abandonner aussi quelques camarades tombés trop loin ou ensevelis sous les décombres des maisons écroulées. Ils pourront se décomposer à l’aise, s’ils sont morts ; agoniser lentement ou mourir de faim, s’ils sont blessés. Quant à nous, hourrah ! nous allons continuer notre glorieuse campagne… Le premier choc amènera probablement une bataille sérieuse ; la rencontre de deux corps d’armée considérables. Les morts se compteront, sans doute, par dizaine de mille, car, si le canon est de la partie, les premiers rangs des deux côtés seront rapidement balayés. Il faut avouer que le canon est une belle invention, mais combien inférieur à l’engin qui détruirait une armée d’un seul coup ! Ce serait la fin des guerres. Si, par un procédé quelconque, on arrivait à munir les adversaires d’une puissance illimitée de destruction, il deviendrait alors impossible de régler par la force une question de droit. Je t’écris tout cela, parce que j’ai soif de vérité et de franchise, parce que je déteste les mensonges de convention et, qu’à cette heure où la mort nous menace tous deux, j’éprouve un besoin impérieux de parler à cœur ouvert. Avant de devenir la victime de la guerre, je veux dire toute la haine que je lui porte. Si tous ceux qui pensent comme moi osaient le proclamer, quelle retentissante protestation s’élèverait un jour ! Tous ces hurrahs qui accompagnent maintenant le bruit du canon seraient dominés par ce nouveau cri de ralliement des hommes altérés d’humanité : « Guerre à la guerre ! »

4 h. 1/2 du matin.

— Quand j’eus fini de t’écrire, hier soir, ce qui précède, je m’allongeai sur un sac de paille ; j’y ai dormi deux ou trois heures ; j’ajoute quelques mots encore avant de mettre ceci à la poste. Les troupes sont déjà sur pied et nous allons partir. Pauvres hommes ! si peu de repos après leur dure et sanglante besogne d’hier ! Je viens de terminer l’inspection de l’ambulance que nous laissons ici. J’aurais voulu rendre à quelques-uns de ces pauvres blessés le même service qu’au cheval de l’incendie, c’est-à-dire leur loger une balle dans la tête. La mort seule peut les soulager, mais elle est toujours lente à venir quand on l’appelle en désespéré !

Mon cheval est sellé ; il me faut fermer cette lettre. Adieu, Martha !… adieu… si tu vis encore.

⁂

Heureusement, dans le paquet il y avait des nouvelles plus fraîches. Après la bataille annoncée, Frédéric m’avait écrit :

— Nous sommes vainqueurs et je suis sain et sauf. Voilà deux bonnes nouvelles : la première pour ton père, la seconde pour toi. Mais combien d’autres, hélas ! ne peuvent se réjouir avec nous !

Dans une autre lettre, Frédéric parlait de son cousin de Tessow :

— Figure-toi ma surprise, lorsque je vis passer, à la tête d’un détachement, Gottfried, le fils de tante Cornélie. Il est plein d’ardeur et d’enthousiasme. Faisant partie du même campement, je le fis appeler sous ma tente. — C’est vraiment beau, cousin, me dit-il en m’abordant, de nous battre côte à côte pour cette noble cause. Quelle chance pour moi que cette guerre ait précisément éclaté l’année même où j’ai été nommé lieutenant ! J’espère gagner la croix. — Et ma tante ? demandai-je, comment a-t-elle pris ton départ ? — Comme toutes les mères : avec des larmes qu’elle essayait de dissimuler pour ne pas m’attendrir. Son chagrin n’était cependant pas sans un certain orgueil et ne l’a point empêchée de m’accompagner de ses bénédictions. — Quelle impression as-tu ressentie, lorsque tu t’es vu, pour la première fois, dans la mèlée ? — Oh ! enivrante… sublime ! — Inutile de feindre, mon garçon ; ce n’est pas ici un supérieur qui interroge l’officier, mais l’ami qui s’adresse à l’ami. — Je ne puis que te répéter : enivrante !… sublime !… horrible aussi… mais c’est si grandiose ! Avoir conscience que l’on accomplit le plus grand des devoirs envers le souverain et la patrie ! Sentir la mort, ce spectre si redouté d’ordinaire… rôder ainsi autour de vous… cela vous met dans un état si nouveau… si épique que l’on croit voir planer au-dessus de soi la muse de l’histoire. Elle communique à votre épée une force invincible. J’éprouve une telle fureur contre ces insolents Danois qui veulent fouler aux pieds les droits de la nation allemande, que je ne puis me défendre d’une joie féroce à satisfaire ma haine. Quelle chose singulière et mystérieuse de pouvoir, de « devoir » ainsi, en risquant sa propre vie, tuer et massacrer, sans être pour cela un assassin ! Gottfried continua longtemps à extravaguer ainsi ; je n’essayai pas de l’arrêter. J’avais moi-même, à ma première bataille, éprouvé les mêmes impressions. — « Épique », oui, il a trouvé le mot juste. Sur les champs de bataille, le bruit du canon, le scintillement des épées, les cris des combattants font vibrer chez le soldat le souvenir de ces récits homériques par lesquels dans sa jeunesse on a cherché à éveiller en lui les instincts guerriers. L’étrangeté, l’incompréhensible extra-légalité de la situation donne la sensation d’un autre monde, d’un monde infernal plein d’esprits malfaisants. Chez moi, ce vertige n’a été que passager. J’ai bien vite reconnu que, loin d’être un sentiment supra-humain, cet enivrement belliqueux est un sentiment inférieur. C’est un simple réveil de la bestialité. Seul, celui qui est capable de s’enivrer jusqu’à la joie sauvage du meurtre, jusqu’à fendre le crâne d’un ennemi désarmé, ressent la « volupté du combat » : mais il tombe au niveau du tigre. Gottfried est ravi de nous voir combattre pour une « juste cause ». Toute cause est juste dans une proclamation aux troupes. — Autrichiens et Prussiens, m’a-t-il dit, nous formons un seul peuple de frères. La guerre de Trente ans et celle de Sept ans l’ont bien prouvé. Il a poursuivi : — Unis et solidaires, nous sommes invincibles. — Et s’il éclatait, demain, une guerre entre la Prusse et l’Autriche ?… qu’en penserais-tu, mon garçon ? — La chose est inadmissible, maintenant que le sang des deux nations a coulé pour la même cause… — Inadmissible ! En politique, garde-toi, mon cher ami, de ces expressions. Dans le domaine de l’histoire, les alliances et les haines des peuples sont comme les éphémères dans l’ordre des organismes vivants. Si je t’écris tout ceci, ce n’est pas que je le croie digne d’intéresser ma pauvre malade, mais j’ai le pressentiment que je ne reviendrai pas de cette campagne, et je ne veux pas que mes idées sur la guerre descendent avec moi dans ma tombe. Il se peut que d’autres que toi lisent cette lettre ; je désire qu’ils y trouvent ma pensée. Il ne faut pas taire et cacher les opinions auxquelles sont arrivés, même dans l’armée, quelques esprits réfléchis et humanitaires. « J’ai osé », telle était la devise d’Ulrich de Hütten. « Je l’ai dit » : c’est avec cette satisfaction de conscience que je veux quitter la vie.

La dernière de ces lettres, expédiée depuis cinq jours, était arrivée depuis quarante-huit heures. Que de choses terribles peuvent arriver pendant cinq jours de guerre ! J’étais dévorée d’inquiétude. Pourquoi n’avais-je rien reçu ces deux derniers jours ? Oh ! cette attente d’une lettre ou d’une dépêche ! Jamais malade brûlant de fièvre n’a soupiré plus ardemment après un peu d’eau pour étancher sa soif. J’étais sauvée ; il lui était réservé la grande joie de me retrouver si… Ah ! ce malheureux « si » qui compromettait tout mon espoir !

Mon père dut repartir : de pressantes affaires le rappelaient à Grümitz ; il était tout à fait rassuré sur mon compte. Je devais, dès que j’aurais suffisamment repris mes forces, aller le rejoindre avec Rodolphe. Tanté Marie ne voulut pas me quitter et préféra ne rentrer à Grümitz qu’avec moi.

Nous ne savions absolument plus où se trouvait le régiment de Frédéric. Impossible de lui adresser une dépêche, et j’aurais voulu lui télégraphier à chaque heure.

— Si tu te tourmentes ainsi, grommela mon père en partant, tu n’éviteras pas une rechute… Deux jours sans nouvelles ?… la belle affaire !… Il n’y a pas de quoi se mettre martel en tête. En campagne, on n’a pas sans cesse sous la main un bureau de poste ou de télégraphe, et on n’a pas tous les jours le temps d’écrire. La poste militaire ne fonctionne pas non plus régulièrement. On peut fort bien demeurer quinze jours sans nouvelles sans inquiétude. Quand j’étais moi-même en campagne, j’étais souvent plus longtemps sans écrire à la maison, et l’on ne songeait pas à s’en inquiéter comme toi.

— Mais qu’en sais-tu, mon père ? Je suis sûre, au contraire, que les tiens ont tremblé pour toi. N’est-ce pas, tante ?

— Nous avions en Dieu plus de confiance que toi, mon enfant ; nous savions que ton père nous reviendrait, si telle était la volonté du Tout-Puissant.

— Et si je n’étais pas revenu ? Vous aviez toutes assez de patriotisme pour comprendre que la vie d’un soldat n’est rien, en comparaison de la grandeur de la cause pour laquelle il meurt. Tu manques de patriotisme, ma fille… mais, pour le moment, je ne veux pas discuter. L’essentiel est que tu te rétablisses et te conserves à ton petit Rodolphe pour en faire, un jour, un vaillant défenseur de la patrie.

⁂

Je ne me rétablis pas aussi vite qu’on l’avait espéré : l’absence prolongée de nouvelles empêcha la disparition complète de la fièvre. Mes nuits étaient agitées de cauchemars effrayants ; pendant le jour, de sombres visions me hantaient.

Après une nuit particulièrement troublée par d’horribles cauchemars, une rechute se déclara qui mit, de nouveau, mes jours en danger. Pauvre tante Marie ! Sa tâche était rude. Elle cherchait à me consoler ; mais ses arguments, surtout son éternelle « prédestination », avaient le don de m’exaspérer. Au lieu de la laisser tranquillement prêcher, je ripostais par de violentes réfutations, par des récriminations passionnées contre le sort, par l’affirmation répétée que sa prédestination n’était qu’une absurdité. Ma bonne tante s’en sentait personnellement blessée, mais elle tremblait surtout pour mon âme rebelle, qui, d’un moment à l’autre, pouvait être appelée à comparaître devant son juge.

Une seule chose, parfois, me calmait un instant : la présence de mon petit Rodolphe. Mais il n’aimait pas à demeurer dans cette triste chambre de malade dont les rideaux étaient toujours baissés ; il éprouvait une sorte de malaise à la vue de cette maman, jadis si gaie, qu’il voyait maintenant, toujours alitée, les yeux gonflés de larmes, si pâle, si amaigrie. Il en devenait lui-même tout triste et, pour lui épargner cette impression pénible, je ne le retenais jamais longtemps près de moi.

Mon père écrivait souvent pour s’informer de mon état et me donner des nouvelles. Il avait écrit au colonel de Frédéric et à plusieurs autres autorités militaires sans recevoir de réponses. Quand une liste de morts paraissait, il m’envoyait une dépêche ainsi conçue : « Le nom de Frédéric n’y figure pas ».

— Pourvu que vous ne me trompiez pas, dis-je, un jour, à tante Marie. Vous savez peut-être sa mort depuis longtemps, et vous me la cachez…

— Je te jure que non !

— Sur ta foi ?… sur ton âme ?

— Sur mon âme !

Ce serment me fit un bien infini ; je me raccrochai de toutes mes forces à l’espérance ; j’attendais à chaque instant l’arrivée d’une lettre ou d’une dépêche. Au moindre bruit dans la pièce voisine, je me figurais que c’était le courrier. Je n’éprouvai quelque soulagement qu’en apprenant le nouvel armistice, précurseur certain, cette fois, de la paix. Le lendemain du jour où me parvint cette bonne nouvelle, j’essayai, pour la première fois, de me lever. — La paix !… quelle douce et bienfaisante pensée ! Mais peut-être vient-elle trop tard pour moi ? Je me sentis cependant pénétrée d’un calme infini… Je n’aurais plus, du moins, sans cesse, la vision des scènes de carnage auxquelles Frédéric se trouvait mêlé…

— Grâce à Dieu, te voilà presque guérie, me dit un jour tante Marie, en m’aidant à m’allonger sur une chaise longue, devant la fenêtre ouverte. Nous pourrons bientôt partir pour Grümitz.

— Dès que j’en aurai la force, j’irai à Alsen.

— À Alsen ! Quelle idée, mon enfant !

— Je veux retrouver l’endroit où Frédéric est tombé blessé ou… Je ne pus achever.

— Veux-tu que j’appelle Rodolphe ? me demanda tante, sachant que sa présence était encore le meilleur moyen d’écarter, pour un instant, mes sombres pensées.

— Non, pas maintenant… je préfère être seule ; je te serais obligée, chère tante, si tu voulais toi-même te tenir dans la pièce voisine… je suis si fatiguée… il me semble que je pourrais dormir…

— Bien, mon enfant… voilà la sonnette… si tu as besoin de quelque chose, on sera là tout de suite.

— Le facteur est-il déjà passé ?

— Non, pas encore.

— S’il vient, réveille-moi.

Je m’allongeai et refermai les yeux ; tante s’éloigna sur la pointe des pieds. Tous les gens de la maison s’étaient habitués, durant ma maladie, à marcher sans bruit.

Je n’avais pas l’intention de dormir, je ne voulais que rester seule avec mes pensées. Je me trouvais dans la même chambre, sur la même chaise longue que la veille du départ de Frédéric. Comme ce jour-là, la chaleur était accablante ; il y avait un vase de roses sur le guéridon et l’on entendait au loin les sonneries de l’exercice. Il m’était aisé de me replacer dans le même état d’âme que ce jour-là. Si je pouvais seulement m’assoupir et rêver, comme je crus rêver alors, que la porte s’ouvrait, que mon mari tant aimé s’approchait de moi.

Les roses exhalaient toujours leur parfum pénétrant… Le son des trompettes vibrait dans le lointain. Je perdis, peu à peu, dans un demi-sommeil, la notion exacte du présent, et crus revivre cette heure du passé. Je m’absorbai dans la seule pensée que la porte allait s’ouvrir, que Frédéric allait entrer. Pour l’apercevoir, il me fallait aussi rêver que j’avais les yeux entr’ouverts. Dans l’état de somnolence où je me trouvais, l’effort me fut pénible ; je parvins cependant à soulever imperceptiblement mes paupières, et, sur le seuil de la porte, j’aperçus, en effet, mon Frédéric… mon mari bien-aimé…

J’éclatai en sanglots… ce n’était, hélas ! qu’une hallucination… L’éclair de bonheur qui en avait jailli ne me rendait que plus douloureuse la terrible réalité.

— Ô mon Frédéric !… cher époux perdu !…

— Martha ! ma bien-aimée !

Mais quoi ?… C’était bien réellement une voix… la sienne ! C’étaient bien réellement ses bras qui m’étreignaient. Non, je ne rêvais pas… Mon Frédéric me pressait sur son cœur !

⁂

Àl’heure du départ, notre douleur s’était traduite par des baisers et des larmes, il en fut de même de notre bonheur au retour. Tremblante d’émotion, riant et pleurant tour à tour, je serrais dans mes bras cet être si cher, que j’avais cru perdu ; je couvrais de baisers ses mains, sa tête, son front.

Àmon premier cri de joie, tante Marie était accourue ; elle ne s’attendait pas plus que moi au retour de Frédéric.

— Jésus ! Marie ! Joseph ! s’écria-t-elle en se laissant tomber sur un fauteuil.

Les premières effusions passées, nous songeâmes à nous questionner réciproquement. Frédéric nous raconta qu’ayant été blessé, il avait dû, tandis que son régiment marchait, demeurer alité chez un paysan. Bien que sans gravité, sa blessure avait provoqué une fièvre ardente. Lorsqu’il s’était senti rétabli, l’armistice était signé et la guerre très probablement terminée. Rien ne l’empêchait de rentrer. Il s’était mis en route, et avait voyagé jour et nuit pour arriver le plus vite possible. Il ignorait si je vivais encore, si j’étais hors de danger. Il n’avait pas cherché à le savoir, préférant conserver, jusqu’au dernier moment, l’espoir de me retrouver… Et cet espoir n’avait pas été déçu… Il l’avait retrouvée, sa femme chérie et heureuse… heureuse au delà de toute expression.

Nous nous rendîmes bientôt chez mon père. Frédéric avait obtenu un assez long congé de convalescence. Le médecin lui ayant ordonné le repos et une cure d’air, il ne pouvait être mieux qu’à Grümitz.

Nous y passâmes une délicieuse fin d’été. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie. Quand je me rappelais les angoisses dont j’étais dévorée avant le retour de Frédéric, quand je songeais aux hallucinations de mes nuits me le montrant mourant, au fond d’un fossé, dans les tortures d’une horrible agonie, et que je le voyais, maintenant, à mes côtés, illuminant ma vie de sa chère présence, mon cœur débordait d’allégresse. Je sentais mon amour grandi, centuplé. Après m’être crue tombée dans la plus noire misère, je me voyais riche de trésors de joie.

Toute la famille était réunie à Grümitz. Mon frère Otto y passait ses vacances avec nous. Il avait actuellement quinze ans, et devait encore rester trois années à l’Académie militaire de Vienne-Neustadt. C’était un charmant garçon, la joie et l’orgueil de notre père. Rosa, Lilli et lui remplissaient toute la maison de gaieté. Le cousin Conrad, dont le régiment était en garnison dans les environs de Grümitz, venait à cheval, le plus souvent qu’il pouvait, et prenait part aux ébats de nos jeunes gens. Les vieux, c’est-à-dire tante Marie, mon père et quelques-uns de ses anciens camarades, en visite au château, formaient un petit cercle à part. Ils jouaient beaucoup aux cartes, faisaient de fréquentes promenades dans le parc, de longues séances à table et politiquaient à perte de vue. Frédéric et moi pouvions ainsi vivre relativement à l’écart. On nous considérait comme dans une nouvelle phase de la lune de miel. Nous préférions, en effet, le tête-à-tête, non pour roucouler comme on le supposait, — nous n’étions plus pour cela d’assez jeunes mariés, — mais parce que notre plus grande satisfaction était de nous trouver ensemble. Après la dure épreuve que nous venions de traverser, il nous eût été impossible de nous associer aux naïfs ébats de la jeunesse, encore moins de sympathiser avec les idées et les occupations des personnes âgées. Nous passions bien des heures dans la bibliothèque, et, le soir, lorsque les parties étaient en train, nous préférions nous retirer dans notre appartement pour y retrouver, autour de notre table à thé, nos chères conversations intimes. Nous avions toujours une foule de choses à nous dire. Nous aimions surtout à nous redire les angoisses de notre séparation, ce qui ravivait la joie de nous voir de nouveau réunis. Je me fis raconter en détail les souffrances et les dangers de Frédéric, ainsi que les terribles souvenirs qu’il avait rapportés des ambulances et des champs de bataille. J’aimais son accent de colère et de douleur en parlant de ces choses. Il me semblait, à son récit, entrevoir l’aube de cette humanité ennoblie qui ; petit à petit, vaincra l’antique barbarie.

Mon père et Otto demandaient souvent à Frédéric de leur raconter quelque épisode de la campagne. Il se contentait alors de narrer les mouvements stratégiques des troupes, le résultat des engagements, le nom des villages pris et défendus. Il racontait quelque scène de campement, quelque propos tenu par un général ou tout autre détail de ce genre. Son auditoire était ravi : mon père écoutait avec satisfaction, Otto avec ravissement, et les vieux généraux avec la gravité de gens forts experts. Moi seule je ne prenais aucun plaisir à ces récits. J’adressai même, un jour, à Frédéric le reproche de manquer, dans ces circonstances, de bonne foi, de sincérité…

— Manquer de sincérité !… n’avoir pas le courage de mon opinion ! non, ma chérie… tu te trompes ; c’est une affaire de simple convenance. As-tu jamais parlé à personne de notre tête-à-tète en wagon, au début de notre voyage de noces ? de notre première nuit à Prague ? As-tu jamais raconté les sentiments, les émotions de cette période enchanteresse !

— Certes, non ! ce sont des choses que toutes les femmes taisent.

— Eh bien, vois-tu, il est des choses que les hommes taisent aussi. Vous ne parleriez pas de vos ivresses d’amour, nous cachons nos impressions de guerre. En divulguant ces sensations si intimes, vous offenseriez votre pudeur ; nous, nous porterions atteinte à notre courage. Aucune femme, vraiment femme, ne dira les délices de sa lune de miel ; aucun homme, vraiment homme, ne racontera les défaillances de son courage sur son premier champ de bataille… Comment oserais-tu avouer ce manque de chasteté et moi ce manque de bravoure ?

— As-tu vraiment défailli ? as-tu tremblé ? Tu peux me le dire à moi. Je ne te cache pas les ravissements que m’a fait éprouver ton amour.

— J’ai éprouvé la terreur de la mort qu’éprouve tout soldat. Par les phrases ronflantes, par les récits épiques dont on nourrit la jeunesse, on ne lui communique qu’un enthousiasme factice et momentané. Chez les brutes, le plaisir de tuer et de détruire peut, parfois, l’emporter sur la crainte de la mort ; chez les vaillants, l’orgueil peut refouler la manifestation extérieure de la peur ; mais la plupart gémissent et se désespèrent sans fausse honte. Combien ai-je vu de regards épouvantés, de visages contractés par la peur ! Que de malédictions !… que de vaines prières !

— Et tout cela te faisait mal, à toi, si bon, si doux, si humain !

— Horriblement mal ; mal à en crier, Martha ; mais moins cependant que je l’eusse pensé, car, loin d’aviver la pitié, la vue de plusieurs centaines de souffrances semblables l’émousse. En tous cas, si l’on ne peut s’élever au-dessus d’un certain degré de commisération, on peut, au moins, évaluer l’énorme somme de souffrance que l’on a devant soi.

— Tu le peux, toi ; quelques autres aussi, mais la majorité des hommes ne supporte pas… ne pense pas…

— Ne pense pas !… répéta-t-il. Voilà bien la cause de tous les maux… Le grand nombre ne pense pas…

⁂

J’avais fini par décider mon mari à quitter le service. Après sa campagne, il était à l’abri de tout soupçon. La paix une fois signée — et les préliminaires étaient fort avancés — on pouvait espérer qu’elle se maintiendrait pendant de longues années. Dans les circonstances actuelles, la retraite de Frédéric était parfaitement honorable. Il lui en coûtait cependant de renoncer à sa position et à son traitement. « Ne plus rien faire. » — « Ne plus rien être. » — « Ne plus rien posséder », m’objectait-il encore ; mais son amour l’emporta sur son orgueil, et il finit par céder à mes instances. Je lui affirmai qu’il me serait impossible de supporter une seconde fois les angoisses que je venais de traverser, et lui-même souhaitait vivement de nous épargner à tous deux, dans l’avenir, une pareille épreuve Le sentiment qui, avant notre mariage, l’avait fait reculer devant l’idée de vivre de la fortune de sa femme, n’avait plus de raison d’être aujourd’hui. Nous nous sentions tellement unis qu’une distinction du tien et du mien n’était plus possible entre nous. De plus, cette dernière campagne avait beaucoup accru son aversion contre les obligations meurtrières de la guerre. Sa retraite était non seulement une concession faite à notre bonheur domestique, mais un tribut payé à ses propres convictions. Il me promit de donner sa démission en automne, lorsque la paix serait définitivement conclue.

Nous formions le projet d’acheter, avec les fonds que j’avais dans la maison Schmitt et fils, une propriété que Frédéric administrerait. Des trois questions qui le préoccupaient : « Ne rien faire, ne rien être, ne rien posséder », la première se trouvait ainsi résolue ; je le rassurai, quant aux deux autres : être un officier en retraite et surtout être un homme heureux, n’est-ce point assez ? Et quant à ne rien posséder : « Ne nous as-tu pas, lui disais-je en l’embrassant, moi, Rudi, et ceux qui pourront encore venir ? » Pour toute réponse, il me serrait tendrement dans ses bras.

Nous ne voulûmes pas confier encore nos projets à mon père ni aux autres membres de la famille. On n’eût pas manqué de nous faire des objections, de nous donner des conseils, de nous blâmer probablement, ce qui n’eût rien changé, d’ailleurs, à notre idée. Le moment venu, nous saurions bien dominer la critique. L’opinion d’autrui n’a pas de prise sur deux esprits unis dans une même volonté.

Rodolphe, qui avait maintenant sept ans, commençait à lire et à écrire ; j’étais sa seule institutrice. Je n’aurais pas voulu laisser à sa gouvernante le soin de suivre le développement de cette jeune âme et de l’initier aux premières surprises de la science. L’enfant nous accompagnait souvent dans nos promenades ; nous ne nous lassions pas de répondre aux questions que lui suggérait sa curiosité. S’il nous en posait d’embarrassantes, auxquelles le savoir humain n’a pas encore répondu, nous lui disions franchement : « Cela, Rudi, personne ne le sait. » Souvent, il ne se contentait pas de cette réponse, et allait s’adresser à tante Marie, à son grand-père ou à sa gouvernante. Il obtenait toujours, de ce côté, les affirmations les plus catégoriques, et, s’en revenant triomphant vers nous :

— Vous ne savez pas l’âge de la lune ? Moi, je le sais ! Elle a six mille ans.

Nous échangions silencieusement, Frédéric et moi, un regard qui contenait tout un monde de réflexions et de doléances pédagogiques.

Les jeux de soldat auxquels mon père et Otto initiaient l’enfant m’étaient particulièrement pénibles. La notion « d’ennemi » et celle de « tailler en pièces. » lui furent inculquées, je ne sais comment. Nous le vîmes, un jour, une cravache à la main, frapper sans pitié deux jeunes chiens gémissant sous ses coups. « Celui-ci est un méchant Italien, disait-il, et celui-là un insolent Danois. »

— Et toi, un Autrichien sans cœur, lui dit sévèrement Frédéric, en lui arrachant la cravache des mains, et en lui administrant quelques coups sur l’épaule. L’Italien et le Danois détalèrent promptement, et ce fut à l’Autrichien de gémir.

— M’en veux-tu, Martha, d’avoir frappé ton fils ? Je n’apprécie pas l’usage de la verge, mais je ne puis supporter la cruauté envers les bêtes.

— Je t’approuve complètement.

— Alors, ce n’est que les hommes que l’on peut frapper ? répliqua l’enfant, au milieu de ses sanglots.

— Certes non, encore moins !

— Mais toi… tu as bien tapé sur les Italiens et sur les Danois ?

— C’étaient des ennemis.

— Alors on peut faire du mal à ses ennemis ?

— Et quand je songe, me dit tout bas Frédéric, qu’aujourd’hui… demain… le curé lui dira qu’il faut aimer ses ennemis ! Oh ! logique !

Puis, s’adressant de nouveau à Rodolphe :

— Ce n’est pas pour leur faire du mal qu’il nous est permis de frapper nos ennemis, mais seulement pour nous défendre, quand ils nous attaquent.

— Et pourquoi nous attaquent-ils ?

— Parce qu’ils… parce que nous… Non, non, s’interrompit Frédéric. Je ne pourrai sortir de ce cercle vicieux. Va jouer, Rudi ; nous te pardonnons, mais n’y reviens plus.

Il me sembla que Conrad faisait des progrès dans le cœur de Lilli. L’idée de ce mariage me souriait beaucoup. C’était avec plaisir que je remarquais la joie qu’exprimait toujours la physionomie de Lilli, lorsqu’elle distinguait, au loin, le trot du cheval de Conrad, et sa véritable tristesse à son départ. Il ne lui faisait plus ostensiblement la cour, ne parlait plus de son amour, mais n’en avait pas moins établi un siège en bonne règle.

Il me dit un jour :

— Il y a plusieurs manières de s’emparer d’une forteresse : l’assaut, la famine, etc., etc…, il est aussi bien des moyens d’amener un cœur de femme à capituler. Un des plus efficaces est certainement l’habitude. Lilli se laissera gagner par ma constance, par ma persévérance. Il faut que mon absence laisse un vide dans son existence. J’espère qu’il arrivera un moment où elle ne pourra plus se passer de moi.

— Et combien de fois sept ans comptes-tu servir ainsi pour obtenir la femme de ton choix ?

— J’aittendrai jusqu’à ce qu’elle m’accepte.

— Je t’admire ; il n’y a donc pas pour toi d’autres femmes au monde que Lilli ?

— Non ! Je me suis fourré Lilli en tête. Il y a jusque dans le dessin de sa bouche, jusque dans sa démarche, jusque dans son langage, quelque chose que je ne retrouve chez aucune autre… Toi, par exemple, Martha, tu es dix fois plus jolie, tu as infiniment plus d’esprit.

— Merci !

— Mais je ne te voudrais pas pour femme.

— Merci ! encore.

— Précisément parce que tu as l’esprit trop sérieux. Tu me regarderais de haut en bas : mon sabre, mes éperons, l’étoile de mon collet ne t’en imposent pas du tout. Lilli, au contraire, respecte tout cela ; elle adore le militaire, tandis que toi…

— Je me suis cependant mariée deux fois dans l’armée, interrompis-je en riant.

⁂

Pendant les repas, mon père et ses amis donnaient le ton de la conversation. On parlait surtout politique, c’était le sujet préféré de tous ces vieux messieurs. Les négociations actuelles en vue de la paix servaient tout naturellement de thème. Par politesse et par une délicate condescendance pour ma faible intelligence de femme, il arrivait, parfois, à un des vieux généraux de dire :

— Tout ceci ne doit guère intéresser la baronne Martha ; nous ferions mieux de n’aborder ces sujets qu’entre nous ; n’est-ce pas, charmante baronne ?

Je protestais et insistais, au contraire, pour que la conversation fût poursuivie. Je prenais un très grand intérêt aux événements du monde politique et militaire. Je désirais vivement connaître la solution de cette question du Schleswig-Holstein, dont j’avais, à l’occasion de la guerre, si laborieusement étudié l’origine et le développement. Je ne mettais pas en doute qu’après nos derniers succès, le sort des duchés en litige ne fût enfin décidé ; cependant, jusqu’ici, je ne prévoyais pas dans quel sens. Le duc d’Augustenbourg, ce fameux duc d’Augustenbourg dont les droits, établis de si longue date, avaient provoqué la guerre, allait évidemment être réintégré dans ses possessions. Point du tout : un nouveau prétendant entrait en scène. Comme si ce n’était pas assez des Glücksbourg, des Augustenbourg, des Gottorp et de toutes les branches plus ou moins directes ou collatérales dont j’avais tant de peine à retenir les noms, voici que la Russie opposait un membre de la famille des Oldenbourg au duc d’Augustenbourg. Le résultat de la guerre était que, jusqu’ici, les duchés ne resteraient ni à un Augustenbourg, ni à un Glücksbourg ni à aucun « — bourg », mais bien aux alliés victorieux. Voici ce que j’appris au sujet des négociations :

1 Le Danemark cède les duchés à la Prusse et à l’Autriche.

J’approuvai cette clause, certaine que les alliés s’empresseraient de remettre à qui de droit ce petit pays, qu’ils n’avaient jamais eu l’intention de conquérir pour leur propre compte.

2 Les frontières seront exactement délimitées.

J’en étais également très aise. Si seulement cette délimitation pouvait durer.

3 La dette publique sera répartie au prorata de la population.

Je ne comprenais rien à cela, n’ayant jamais étudié les questions d’économie politique et de finances. La politique ne m’intéressait qu’au point de vue guerre et paix. Comme femme et comme épouse, je n’y voyais qu’une question de cœur.

4 Les duchés supporteront les frais de la guerre.

Ceci, je le compris. Le pays avait été ravagé, ses récoltes détruites, ses enfants massacrés ; il avait bien droit à quelques dédommagements ; eh bien ! il supportera les frais de la guerre.

— Qu’y a-t-il de nouveau en politique ? demandai-je, moi-même, un jour où la question Schleswig-Holstein n’avait pas été abordée.

— Il y a, me répondit mon père, que M. de Beust a demandé à la Diète de quel droit les alliés se sont fait concéder les duchés par un roi, que la Confédération n’en reconnaît pas légitime possesseur.

— La remarque est très sensée, répondis-je ; il était entendu que le prince du Protocole ne pouvait être souverain de pays allemands, et c’est maintenant de Christian IX que vous…

— Tu n’y es pas, mon enfant, ce n’est qu’une chicane de la part de M. de Beust. Il est clair que les duchés nous appartiennent puisque nous les avons conquis.

— Mais ce n’est pas pour vous, c’est pour le duc d’Augustenbourg que vous affirmiez vouloir les conquérir.

— Tu ne comprends toujours pas. Les raisons que les cabinets allèguent, avant une guerre, ne comptent plus après les batailles. Les victoires, aussi bien que les défaites, amènent des combinaisons nouvelles. Les résultats d’une guerre font surgir des modifications de plans que l’on n’eût pas pu prévoir la veille.

— Ce qui revient à dire que les raisons données n’étaient que de simples prétextes.

— Des prétextes… mais non ! répartit un des généraux, venant au secours de mon père… disons plutôt… des occasions… des circonstances favorables…

— Si j’avais eu voix au chapitre, reprit mon père, je n’aurais, après Duppel et Alsen, accepté aucune négociation. Rien n’eût été plus facile que de conquérir tout le Danemark.

— Et pourquoi ?

— Pour l’incorporer à la Confédération.

— Mais, cher père, en quoi cet agrandissement de l’Allemagne pourrait-il flatter ton patriotisme d’Autrichien ?

— As-tu donc oublié que les Habsbourg ont été empereurs d’Allemagne et pourraient le redevenir ?

— Cela te ferait plaisir ?

— Tout Autrichien en éprouverait de la joie et de l’orgueil ?

— Et si l’autre grande puissance allemande nourrissait la même ambition ? objecta Frédéric.

— La couronne du Saint-Empire sur la tête d’un roitelet protestant !… mais vous n’y songez pas, Frédéric !

— Pourvu, que les deux puissances, intervint Bresser, n’aillent pas maintenant se quereller au sujet de leur conquête. Il était aisé de prendre les provinces de l’Elbe ; mais qu’en faire maintenant ? Il y a là matière à mille complications. Toute guerre contient infailliblement le germe d’une guerre nouvelle, et c’est naturel. Un acte de violence lèse toujours quelque droit ; ce droit lésé réclame tôt ou tard, et provoque, à son tour, un nouveau conflit violent, et ainsi de suite, indéfiniment.

Quelques jours plus tard, il y eut encore du nouveau : le roi Guillaume de Prusse vint à Schönbrunn, rendre visite à notre Empereur. Réception des plus cordiales, embrassements… déploiement des aigles prussiennes… hymnes prussiens joués par toutes les musiques militaires… hourrahs sympathiques… Je fus enchantée de toutes ces démonstrations qui réduisaient à néant les craintes exprimées par Bresser.

Mon père se réjouissait aussi des manifestations amicales de Schönbrunn ; seulement il n’y voyait pas un gage de paix, mais la promesse d’une nouvelle guerre.

— Je suis bien satisfait, dit-il un jour, de notre alliance avec la Prusse ; elle nous permettra de reprendre la Lombardie tout aussi aisément que nous avons conquis les duchés.

— Napoléon III s’y opposera, et la Prusse ne voudra pas se brouiller avec lui, repartit un des généraux.

— Je regarde même comme un mauvais signe que Benedetti, l’ennemi personnel de l’Autriche, soit nommé ambassadeur à Vienne.

— Mais, messieurs, demandai-je, pourquoi tous les États de l’Europe civilisée ne s’allieraient-ils pas entre eux ? C’est pourtant ce qu’il y aurait de plus simple.

Chacun leva les épaules en dissimulant mal un sourire de supériorité : personne ne répondit. Je venais évidemment de commettre une de ces bévues, comme il en échappe aux femmes, lorsqu’elles s’aventurent sur le terrain de la haute politique.

⁂

L’automne était arrivé. Le 30 octobre, la paix fut signée à Vienne ; j’allais donc voir se réaliser mon rêve : la démission de Frédéric. Mais l’homme propose et les circonstances disposent. Un évènement survint qui mit à néant tous nos projets. La maison Schmitt et fils sombra et ma fortune personnelle fut perdue.

Encore une conséquence de la guerre, cette faillite ! Les murailles bombardées entraînent, dans leur chute, maisons de commerce, banques et institutions de crédit.

Je ne fus pas, comme d’autres, réduite à la misère : mon père était là ; mais il ne pouvait plus être question de la démission de Frédéric : nous n’avions plus une position indépendante. Le traitement de mon mari devenait notre seule ressource personnelle. La rente que mon père allait nous servir, et qui aurait pu nous suffire, était une raison de plus pour que Frédéric ne songeât pas à la retraite. Je ne pouvais vraiment plus l’y encourager. Quelle eût été sa situation vis-à-vis de son beau-père ?

Il n’y avait pas à hésiter ; il fallut se soumettre : « Prédestination », aurait dit tante Marie. Je trouve peu de choses au sujet de cette perte d’argent dans mon journal, et ma mémoire a été, depuis, affectée par de trop cruels souvenirs pour avoir conservé une trace bien sensible de cet événement. Je me souviens seulement qu’il m’en coûta beaucoup de renoncer à notre beau château en Espagne. Quant à la perte matérielle, elle ne me touchait que médiocrement, puisque je pouvais, de son vivant, compter sur mon père et, après lui, sur un héritage suffisant. L’avenir de mon fils était également assuré du côté de la famille Dotzky. Une chose me consolait, d’ailleurs : la paix était signée ; il n’y avait pas de guerre en perspective ; on pouvait bien compter sur dix… Sur vingt années de paix, et d’ici-là…

Pat le traité du 30 octobre, le Schleswig-Holstein et le Lauenbourg étaient définitivement cédés à la Prusse et à l’Autriche, avec faculté d’en disposer librement. Ces deux États, maintenant les deux meilleurs amis du monde, ne pouvaient qu’être satisfaits de ce résultat de la campagne. Donc, pas le moindre « point noir » à l’horizon. L’échec infligé à nos armes, en Italie, était si glorieusement compensé par la campagne du Schleswig-Holstein, qu’il n’y avait plus lieu, pour l’honneur militaire, de souhaiter une nouvelle revanche. Une guerre si récente me semblait rendre impossible une guerre prochaine. Après la pluie, le beau temps ; et le beau temps fait oublier la pluie. Après un tremblement de terre, les hommes rebâtissent, de nouveau, sur les ruines, sans songer au péril toujours imminent. L’oubli entre pour beaucoup dans le courage de vivre.

Nous passâmes l’hiver à Vienne. Frédéric avait un emploi dans les bureaux de la guerre, qu’il préférait de beaucoup au service de caserne. Le carnaval terminé, mes sœurs et tante Marie allèrent faire un séjour à Prague. Le régiment de Conrad s’y trouvait en garnison. Était-ce une simple coïncidence ou bien fallait-il y chercher le motif de leur choix ? Je ne sais ; mais quand j’émis devant elle cette supposition, Lilli rougit et me répondit, en haussant les épaules :

— Tu sais bien que je ne veux pas de lui.

Mon père s’installa dans son vieil hôtel de la Herrengasse, et nous proposa de venir habiter avec lui. Mais nous préférâmes vivre seuls et nous louâmes un petit entresol sur le quai François-Joseph. Le traitement de Frédéric, et la pension que nous faisait mon père suffisaient amplement à notre modeste train de vie. Nous dûmes, naturellement, renoncer à avoir une loge au Burgtheater, à suivre les bals de la Cour ; en un mot, à « aller dans le monde ». Mais il nous en coûta fort peu ; nous étions même très heureux de pouvoir justifier notre retraite par notre situation pécuniaire. Notre salon resta toujours ouvert à un petit cercle de parents et d’amis.

Nous avions très souvent — plus souvent que je ne l’eusse désiré — la visite de Lori Griesbach, mon amie d’enfance. Sa conversation, que j’avais toujours trouvée très banale, me paraissait maintenant particulièrement insipide. Lori était toujours jolie, vive et coquette. Dans le monde, elle faisait tourner les têtes, et acceptait volontiers qu’on lui fasse la cour. Je remarquai avec un certain ennui que Frédéric lui plaisait beaucoup. Aux œillades qu’elle lui décochait, je ne pouvais douter de son intention de conquérir son cœur. Le mari de Lori, véritable ornement du Jockey-Club, du turf et des coulisses, lui était si peu fidèle qu’on eût facilement excusé une petite vengeance de la part de sa femme ; mais il ne me convenait pas du tout que Frédéric pût lui servir d’instrument de revanche.

« Jalouse… moi !… serais-je jalouse ? » J’étais si sûre du cœur de Frédéric. Il ne pouvait certainement aimer personne autant que moi… Aimer ? Oh ! non… non !… mais, à côté de l’affection sérieuse qu’il me portait, une petite amourette d’un jour n’était-elle pas possible ?

Lori ne me cachait pas le plaisir qu’elle trouvait dans la société de Frédéric :

— Tu es vraiment à envier, Martha, d’avoir un aussi charmant mari ; surveille-le car toutes les femmes te le disputeront.

— Je suis absolument sûre de sa fidélité.

— Ah ma chère ! que tu es naïve… Crois-tu que ces termes mari et fidélité soient compatibles ?… Allons donc !… Tiens, par exemple, mon mari…

— Tu es peut-être mal renseignée… et puis, tous les maris ne se ressemblent pas.

— Ils se ressemblent tous, au contraire… Crois-moi, je n’en connais aucun qui ne… et, parmi tous les hommes qui me font la cour, il y en a beaucoup qui sont mariés. Leur intention n’est pas, je pense, de me faire un cours de fidélité conjugale ?

— Ils ne s’imaginent cependant pas que tu vas te rendre à leurs vœux ? Et Frédéric est-il du nombre de tes adorateurs ? lui demandai-je en riant.

— C’est ce que je ne te dirai pas, chère petite oie. Ne suis-je pas déjà bien assez gentille de t’avouer combien il me plaît ? Maintenant à toi d’avoir l’œil ouvert.

— Oh ! je l’ai déjà très grand ouvert, ce qui m’a procuré le désagrément de surprendre, de ta part, certaines manœuvres de coquetterie que…

— Je dissimulerai mieux à l’avenir.

Nous éclatâmes de rire toutes les deux ; mais, en réalité, derrière cette jalousie simulée, j’éprouvais bien quelque chose de ce sentiment, de même que, sous la frivolité des propos de Lori, se cachait, au fond, une parcelle de vérité.

Le mari de Lori n’avait pas pris part à la campagne du Schleswig-Holstein, ce qui l’avait beaucoup vexé. Lori déplorait aussi cette malchance :

— Avoir manqué une si belle occasion ! Griesbach serait certainement monté en grade. Je me console en espérant qu’à la prochaine guerre…

— Quelle idée !… Mais il n’y a pas la moindre probabilité de guerre… Pourquoi se battrait-on, maintenant ?

— Pourquoi ? Je n’en sais rien, et cela m’est bien égal… mais une guerre arrive sans qu’on sache comment… Tous les cinq ou six ans survient régulièrement quelque difficulté politique, qui amène la guerre… Il en a toujours été ainsi

— Mais encore faut-il des motifs ?

— Oui… peut-être… mais qui les connaît, ces motifs ? Pas moi, en tout cas, ni mon mari. « Pourquoi se bat-on là-bas ? lui demandai-je, un jour, pendant les dernières hostilités ? — Je n’en sais rien et cela m’est complètement indifférent, m’a-t-il répondu, en levant les épaules. Ce que je sais, c’est qu’on se bat et que je n’y suis pas. » Griesbach est militaire dans l’âme. Le comment et le pourquoi ne regardent pas le soldat, mais les diplomates. Quant à moi, je ne me suis jamais rompu la tête avec les questions politiques ; nous n’y pouvons rien comprendre nous autres femmes. Quant à la guerre, une fois la tourmente déchaînée, nous n’avons plus qu’à prier…

— Qu’elle s’abatte sur le voisin et non sur nous ; c’est certainement le plus simple.

⁂

Un ami… ou peut-être un ennemi, en tout cas quelqu’un de bien renseigné, vous avise que vous êtes trompée. Votre hypocrite de mari et votre évaporée d’amie se rient de vous — pauvre femme aveugle ! — et de votre candeur. J’ai mes raisons pour démasquer leur conduite. Je n’agis pas par amitié pour vous, car je suppose que cette révélation vous causera plus de peine que de joie ; peut-être suis-je un adorateur repoussé qui se venge. Il est naturel que vous exigiez une preuve sans laquelle vous ne sauriez ajouter foi à une lettre anonyme : ci-joint un billet perdu par la comtesse Griesbach.

Je trouvai, un beau matin de printemps, cette singulière lettre sur notre table, à déjeuner. Assis en face de moi, Frédéric dépouillait son courrier. Je lus et relus dix fois cette lettre. Le billet mentionné se trouvait à part sous enveloppe cachetée ; j’hésitais à l’ouvrir.

Je fixai les yeux sur Frédéric. Bien que plongé dans sa lecture, il dut sentir quelque chose de l’intensité de mon regard, car, il laissa tomber son journal, et se tournant vers moi avec son sourire habituel :

— Qu’y a-t-il, Martha ? Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

— Je voudrais savoir si tu m’aimes encore ?

— Assurément, non… et cela depuis longtemps ; à vrai dire, je ne t’ai jamais aimée.

— Quant à cela, je n’en crois rien.

— Mais, Martha, tu es toute pâle… Une mauvaise nouvelle ?

J’hésitais… lui montrerais-je la lettre ? lirais-je d’abord le billet accusateur que je tenais encore fermé ? Mes pensées tourbillonnaient dans ma tête. Se pourrait-il ?… Mon Frédéric… mon ami… mon mari bien aimé… serait-il infidèle ?… Peut-être une surprise momentanée des sens… mais certainement rien de plus. N’y aurait-il point assez d’indulgence dans mon cœur pour oublier… pour pardonner… Oui, mais cette… fausseté ?… Et si vraiment, s’il me préférait cette sirène de Lori ?

— Mais parle donc… tu as l’air pétrifiée ; montre-moi cette lettre qui t’a tellement bouleversée.

Je lui tendis la feuille, mais je gardai le billet.

Il parcourut les lignes, poussa une imprécation de colère, et, se levant vivement :

— Quelle infamie ! Où est cette prétendue preuve ?

— La voilà, encore intacte. Frédéric, dis un seul mot, et je la jette au feu, sans la lire.

— Oh, ma bien-aimée ! (Il était près de moi, m’enlaçant de ses bras,) toi, mon bien le plus cher !… mais regarde-moi bien dans les yeux ; peux-tu douter de moi ? ma parole ne te suffit-elle pas ?

— Si ! dis-je, et je jetai le pli dans la cheminée ; mais il glissa à côté du foyer. Frédéric s’élança et le ramassa.

— Non… non !… il ne faut pas anéantir ce document ; je suis très désireux de le connaître… lisons-le ensemble… Je ne me souviens absolument pas d’avoir rien écrit à ton amie qui ait pu donner le moindre soupçon…

— Tu lui plais certainement, Frédéric… et tu n’aurais qu’à répondre à ses avances…

— Vraiment ? mais voyons ce billet. En effet, je reconnais mon écriture… Oh ! mais ce sont les lignes que tu me dictas pour Lori, il y a quelques semaines, lorsque tu t’étais blessée à la main :

« Lori, viens aujourd’hui à cinq heures ; je t’attends avec impatience. Martha (toujours invalide). »

— Celui qui a trouvé le billet n’a pas compris le sens de la parenthèse qui suit la signature. C’est un quiproquo vraiment comique. Heureusement que ce précieux document n’a pas été brûlé, il proclame mon innocence… à moins que tes doutes ne persistent encore.

— Ils étaient dissipés par ton seul regard, Frédéric… J’aurais été bien malheureuse, mais je t’aurais pardonné… Lori est très jolie… c’est une coquette… Dis-moi : ne t’a-t-elle jamais fait d’avances ? Tu me dis non. C’est ton droit et même ton devoir. Qu’il les ait acceptées ou non, un homme ne peut trahir une femme qui lui a offert ses faveurs.

— Ainsi, tu me pardonnerais un petit écart ; tu n’es donc pas jalouse ?

— Oh si ! Je le serais affreusement si je pouvais me figurer mon Frédéric aux pieds d’une autre femme, savourant les baisers de ses lèvres, n’ayant plus pour moi que de la froideur… oh ! ce serait terrible !… Mais jamais je ne pourrai croire à l’extinction complète de ton amour. Nos deux âmes sont trop unies… et cependant…

— Je te comprends… mais, ne crains pas que mon amour se refroidisse : nous sommes encore de trop jeunes mariés. Tout ce qu’il y a encore dans mes quarante ans, d’ardeur juvénile, est pour toi. Daus le monde entier, il n’y a pour moi qu’une femme, et c’est toi. Du reste, si je devais jamais rencontrer une tentation, je suis fermement décidé à la repousser. La sainteté du lien qui unit les époux est, à mes yeux, une chose trop belle pour la compromettre en cédant à un entraînement momentané. Tu as fait de moi, Martha, un homme si absolument heureux que je me sens au-dessus de ce qu’on appelle le plaisir, la jouissance, l’ivresse. Je suis comme un Crésus, je possède l’or et je dédaigne le cuivre.

Je l’écoutais parler avec volupté !

J’étais reconnaissante à l’auteur de la lettre anonyme de m’avoir procuré d’aussi douces émotions. Je transcrivis aussitôt, dans mon journal, les précieuses protestations de l’amour de Frédéric, et je les retrouve, sous la date du 1 avril 1865. Que tout cela est loin !

Frédéric était très monté contre le calomniateur anonyme ; il se promit de le découvrir et d’en faire bonne justice. Je sus son nom le jour même et les raisons qui l’avaient poussé.

Dans l’après-midi, j’allai trouver Lori. Je voulais l’avertir qu’elle avait un ennemi qui l’accusait à tort, et je me proposais de rire ensuite avec elle de la méprise qu’avait fait naître ce billet, dicté par moi à Frédéric.

Elle rit infiniment plus que je ne l’aurais cru.

— Cette lettre t’a donc vivement effrayée ?

— Horriblement ! Et cependant, pour un peu, je brûlais, sans le lire, le billet.

— La plaisanterie eût alors été tout à fait manquée.

— Quelle plaisanterie !

— Tu aurais peut-être pu croire que je te trompais vraiment. Mais, je profite de l’occasion pour te faire un aveu. Chez ton père… à ce dîner où je me trouvais à table à côté de Tilling, et où j’avais, sans doute, bu un peu trop de champagne, je lui ai vraiment offert mon cœur sur un plateau.

— Et lui… quel cas a-t-il fait de ton offre ?

— Lui ? Il m’a répondu qu’il t’aimait par-dessus tout… qu’il te demeurerait éternellement fidèle. Cette plaisanterie n’avait pour but que de te faire encore mieux apprécier ton phénomène de mari

— De quelle plaisanterie me parles-tu donc sans cesse ?

— Mais tu as bien deviné que c’est moi l’auteur de la lettre ?

— Toi ! mais non… je ne m’en suis pas doutée.

— Tu n’as donc pas lu la date au verso de la feuille : 1 avril ?

⁂

On croirait qu’il est un degré d’intimité que deux cœurs, absolument fondus en un seul, ne peuvent dépasser ; et cependant, il suffit, parfois, d’une circonstance extérieure pour les faire s’enlacer, se pénétrer, se confondre plus complètement encore. Telle fut pour nous la conséquence du poisson d’avril de Lori. Tel fut aussi le résultat d’une fièvre typhoïde qui, peu de temps après, me retint environ six semaines au lit. L’épreuve fut douloureuse, et cependant j’en ai gardé d’heureux souvenirs. Je ne sais si ce fut la crainte qu’il éprouva de me perdre qui me rendit encore plus chère à mon mari, ni si je vis, dans les soins qu’il me prodigua, comme une manifestation plus intense de sa tendresse ; ce qui est certain, c’est que pendant et après ma convalescence, je me sentis plus grandement encore, et plus sûrement aimée.

J’avais eu bien peur de mourir. Il m’en eût infiniment coûté de renoncer à une vie que je trouvais si belle. Je ne pouvais supporter l’idée de quitter Frédéric. Cette pensée me devenait plus douloureuse encore quand je songeais à la douleur qu’il éprouverait lui-même, en me perdant. Non, non, l’homme heureux ne peut mépriser la mort. Sous l’étreinte de la maladie, je pouvais me mettre à la place du soldat qui entend siffler les balles autour de lui, qui, lui aussi, aime la vie, et qui sait que sa mort va désespérer des êtres bien-aimés.

— Le soldat, au moins, a le sentiment de faire son devoir, me répondit Frédéric, lorsque je lui communiquai un jour cette réflexion ; le malade ne l’a pas. Mais quant à mourir avec indifférence, et surtout avec sérénité, je suis de ton avis : c’est impossible aux hommes heureux ; les désespérés seuls peuvent appeler la mort de tous leurs vœux.

Hors de danger, je savourai avec délices ma convalescence et mon rétablissement complet. Notre joie, à Frédéric et à moi, nous rappelait celle de notre réunion après la guerre du Schleswig-Holstein, mais avec un caractère un peu différent. Le bonheur nous avait alors surpris comme un coup de foudre ; cette fois, il s’était infiltré, goutte à goutte, dans nos cœurs.

Pendant ma maladie, mon père m’avait témoigné beaucoup de sollicitude ; il venait me voir tous les jours ; je savais, cependant, qu’il n’eût pas été inconsolable de ma mort. Il avait plus d’affection pour ses deux autres filles que pour moi, et ses prédilections étaient pour Otto. Mon second mariage, et surtout mes idées contraires aux siennes, avaient produit comme un refroidissement entre nous. Lorsque je fus complètement rétablie, il quitta Vienne pour Grümitz et m’offrit de l’y suivre avec Rodolphe ; mais, Frédéric ne pouvant m’accompagner, je préférai louer dans les environs, à Hietzing, une petite maison de campagne où il viendrait tous les soirs.

Toujours sous la conduite de tante Marie, mes sœurs allèrent à Marienbad. Lilli m’avait écrit de Prague : « Je dois t’avouer que Conrad ne m’est plus tout à fait antipathique. Si pendant les derniers cotillons il m’avait posé la grande question, je crois que je lui aurais répondu : « Qui » ; mais il n’a pas saisi le moment favorable. À notre départ, il a bien tenté une nouvelle proposition ; mais voilà ! j’avais changé d’humeur set il a encore essuyé un refus. J’en ai tellement pris l’habitude, qu’à son éternel : « Lilli, ne veux-tu pas être ma femme ? » ma langue répond mécaniquement, sans que ma volonté intervienne, : « Non, cela ne me va pas du tout. » Seulement cette fois j’ai ajouté : « Pose-moi la question de nouveau dans six mois. » Je vais bien me sonder pendant tout l’été. Si je regrette son absence, si sa pensée, qui me poursuit maintenant nuit et jour, m’absorbe aussi à Marienbad, si, pendant les chasses d’automne, je ne ressens pas le coup de foudre… hé bien ! cet entêté de Conrad recueillera le fruit de sa persévérance. »

Je retrouve, de la même époque, la lettre suivante de tante Marie, la seule que j’aie conservée d’elle :

Ma chère enfant, cette campagne d’hiver a été terrible pour moi. Combien je souhaite que Lilli et Rosa se marient bientôt ! Ce ne sont pas les partis qui leur manquent, puisqu’elles ont bien distribué chacune, pendant le carnaval, une demi-douzaine de refus, l’éternel Conrad non compris. Les mêmes tribulations vont recommencer à Marienbad. Combien je préférerais rentrer à Grümitz ou revenir auprès de toi ; mais, hélas ! il me faut continuer, auprès de mes nièces, ce rôle si pénible et si ingrat de chaperon. Je suis bien heureuse de te savoir complètement rétablie. Maintenant que le danger est passé, je puis te dire combien nous avons été inquiets. Pendant quelque temps, les lettres de ton mari étaient désespérées ; il craignait, à chaque instant, de te voir mourir. Mais, Dieu merci ! la neuvaine que j’ai faite chez les Ursulines pour implorer ta guérison n’a pas été sans effet. Le bon Dieu te conservera à ton petit Roudi. Embrasse-le pour moi, et recommande-lui, de la part de sa vieille tante, d’être bien studieux. Je lui envoie deux livres : L’Enfant sage et son ange gardien et un recueil de Récits militaires. On ne saurait jamais inspirer assez tôt aux enfants le goût de ces choses-là. Ton frère Otto avait à peine cinq ans que je lui racontais déjà les exploits d’Alexandre le Grand, de César et d’autres conquérants fameux ; mais aussi, comme il a la passion de tout ce qui est héroïque ! J’ai appris que tu passes l’été aux environs de Vienne au lieu d’aller à Grümitz : tu as grand tort ; l’air de Grümitz te conviendrait mieux que l’atmosphère poudreuse de Hietzing ; et puis, ton pauvre père va se trouver bien seul. Il me semble que tu négliges tes devoirs envers lui. Tilling pourrait aller, de temps en temps, passer une journée à Grümitz, et, d’ailleurs, crois-en mon expérience, il n’est pas bon pour des époux d’être toujours ensemble. Les mariages les plus heureux sont ceux où le mari et la femme se laissent une certaine liberté. Là-dessus, adieu ; ménage-toi bien pour éviter une rechute : pèse bien ce que je te dis au sujet de Hietzing. Que Dieu te garde ainsi que ton petit Roudi ; c’est le vœu sincère de ta tante.

Marie.

P.-S. — Puisque ton mari a des parents en Prusse — heureusement qu’il n’est pas aussi arrogant que ses compatriotes — demande-lui donc ce qu’on pense là-bas de la situation politique. On dit qu’elle est bien grave.

Cette lettre me rappela qu’il y a toujours « une situation politique ». Depuis plusieurs mois, je n’y avais plus pensé. Avant et après ma maladie, j’avais beaucoup lu les journaux ; mais je passais toujours les articles de fond. Depuis que je n’étais plus hantée par cette terrible inquiétude : « Aurons-nous la guerre ? » les commérages de la politique extérieure ne m’intéressaient plus. Le post-scriptum de ma tante m’invita à me renseigner sur la situation politique actuelle.

— Dis-moi donc, monsieur le Prussien — puisque tu es moins arrogant que tes compatriotes —, que signifie ce « bien grave » de tante Marie ? Y a-t-il vraiment, actuellement, une situation politique ?

— Malheureusement, oui : il y a toujours une situation politique, comme il y a toujours une température ; et elles sont aussi trompeuses et changeantes l’une que l’autre.

— Voyons ! explique-moi… s’agit-il toujours de ces fameux duchés ?

— Oui. La population du Schleswig-Holstein veut se débarrasser de ces orgueilleux Prussiens, comme elle nous qualifie maintenant : « Plutôt Danois que Prussiens ! » c’est le mot d’ordre donné par les États du centre. Le chant national de la péninsule s’est enrichi de cette variante :

Peuples du Schleswig-Holstein
Issus d’une même face,
Flanquez les Prussiens à la porte !

— Et le duc d’Augustenbourg ? Ils l’ont toujours pour souverain, j’espère ? Frédéric, ne me dis pas qu’ils ne l’ont plus… puisque c’est pour soutenir les droits de ce prétendant légitime qu’a éclaté la guerre qui aurait pu me rendre veuve ! Laisse-moi la consolation de penser que cet indispensable personnage a été réintégré dans ses droits et règne sur la totalité du territoire ; j’insiste sur « la totalité », car elle constitue un ancien droit historique, garanti depuis plusieurs siècles, dont l’origine m’a donné assez de peine à débrouiller.

— Les revendications historiques n’ont plus cours, ma pauvre Martha, me répondit en riant Frédéric. Il n’est question du duc d’Augustenbourg que dans ses propres manifestes.

Àpartir de ce moment, je recommençai à suivre la politique et voici ce que j’appris :

Malgré le protocole signé lors de la paix de Vienne, rien n’était encore décidé. La question du Schleswig-Holstein avait passé par toutes sortes de phases, mais n’était pas encore réglée. Après le désistement du duc de Glücksbourg, les ducs d’Augustenbourg et d’Oldenbourg s’étaient empressés de réclamer auprès de la Diète. Le Lauenbourg avait témoigné le désir d’être incorporé à la Prusse, et personne ne savait ce que les alliés allaient faire des duchés.

« Ah ça ! que veut donc maintenant la Prusse ? » Telle était la question, grosse de menaces, que se posaient l’Autriche, les États secondaires et les duchés. Napoléon III conseille, disait-on, à la Prusse, l’annexion des duchés, sauf la partie nord du Schleswig, où l’on parle danois ; mais la Prusse n’y songe pas pour le moment. Le 22 février 1865, elle formule ses prétentions : Un corps d’armée prussien continuera à occuper le pays conquis. Hormis un contingent fédéral, les forces de terre et de mer seront mises à la disposition de la Prusse ; elle prendra possession du port de Kiel ; les postes et télégraphes dépendront de l’administration prussienne et les duchés feront partie du Zollverein.

Notre ministre Mensdorf-Pouilly prend très mal ces exigences. Les États du centre protestent aussi, je ne sais pourquoi, d’ailleurs. Ils demandent, à grands cris, que le duc d’Augustenbourg soit immédiatement mis en possession des duchés. L’Autriche veut aussi placer son mot, et, sans aucun ménagement pour les prétentions du duc d’Augustenbourg, elle admet l’établissement de la Prusse, Kiel, mais elle s’oppose au recrutement des matelots.

On continue à discuter sans relâche. La Prusse prétend que ses réclamations ne visent nullement une annexion. Sous réserve des conditions indiquées, le duc d’Augustenbourg peut entrer en jouissance de son droit héréditaire ; mais si ses légitimes prétentions sont méconnues ; la Prusse déclare, en grossissant la voix, qu’elle se trouvera dans la nécessité d’exiger davantage. On répond à ses menaces par des railleries. En Autriche, et dans les États du centre, l’opinion publique se monte contre la Prusse et surtout contre Bismarck. Le 27 juin, les États du centre proposent une enquête aux grandes puissances ; mais le procédé n’est pas dans les usages diplomatiques, les grandes puissances repoussent la motion, et continuent à négocier entre elles. Le roi Guillaume est à Gastein ; François-Joseph à Ischl ; le comte Blome fait la navette de l’un à l’autre, et l’on finit par se mettre d’accord sur certains points : la garnison des duchés sera moitié autrichienne, moitié prussienne ; conformément à son désir, le Lauenbourg sera incorporé à la Prusse ; comme compensation, l’Autriche recevra deux millions et demi d’indemnité.

Cette dernière clause ne me causa pas la moindre satisfaction patriotique. Quand bien même — et ce n’était pas le cas — cette somme insignifiante serait partagée entre les trente-six millions d’Autrichiens, quel avantage pourraient-ils en retirer ? La part qui me reviendrait, par exemple, compenserait-elle les centaines de mille florins que la guerre m’avait fait perdre ? Quel dédommagement offrirait-elle, surtout, à ceux qui pleurent quelque être chéri resté sur un champ de bataille ? Cependant, le traité signé le 14 août, à Gastein, me fit plaisir. Ce mot « traité » paraît si plein de promesses de paix ! Plus tard, j’ai compris que les traités n’ont vraiment d’autres résultats que de faire naître de nouveaux casus belli. Un des États trouve toujours l’occasion d’accuser l’autre d’avoir violé le pacte, et les épées sortent de nouveau du fourreau.

Le traité de Gastein me rassura complètement. Le différend paraissait arrangé. Le général Gablenz — le beau général Gablenz aimé des femmes — fut nommé gouverneur du Holstein, et Manteuffel gouverneur du Schleswig.

Je dus renoncer à l’idée que je m’étais faite de l’indivisibilité des duchés, reposant sur les garanties données en 1460. Quant au duc d’Augustenbourg, il vint, une fois, dans le pays, se faire acclamer par ses partisans, mais Manteuffel lui signifia que, s’il s’avisait d’y reparaître sans autorisation, il le ferait carrément arrêter.

⁂

En dépit du traité de Gastein, la situation ne changeait pas. Mise en éveil par la lettre de tante Marie, je lisais maintenant tous les articles de fond des journaux, pour tâcher de me rendre compte du courant de l’opinion. Je pus suivre ainsi les différentes phases que subit cette question toujours « pendante » du Schleswig-Holstein. Je ne soupçonnais même pas la moindre possibilité d’une guerre : la diplomatie seule pouvait trancher ces points de détail litigieux. Je suivais avec curiosité plutôt qu’avec inquiétude la marche de l’affaire. Voici un extrait de mon journal de cette époque :

1 octobre 1865. La Diète de Francfort décide que le droit de la nation du Schleswig-Holstein de disposer librement d’elle-même, demeure entier. Le traité de Gastein est rejeté comme attentatoire à ce droit. Les représentants du peuple ne devront accorder ni emprunts, ni impôts aux gouvernements qui voudraient imposer la politique d’oppression suivie jusqu’ici.

15 octobre. Le syndic de la couronne de Prusse est d’avis que les droits héréditaires du prince d’Augustenbourg sont annulés parce que le père de ce prétendant a, moyennant un million et demi d’écus danois, renoncé, pour lui et ses descendants, à toute prétention au trône.

Cette opinion prussienne est traitée d’outrecuidance. On ne parle plus que de « l’arrogance prussienne ». « Le roi Guillaume semble vouloir jouer au Victor-Emmanuel prussien ». « On prête à l’Autriche l’arrière-pensée de vouloir reconquérir la Silésie ». — « La Prusse fait la cour à la France »… et patati et patata… et les cancans et les commérages politiques d’aller leur train de cabinets en ministères, tout comme dans les cercles et les cafés de petites villes.

L’hiver rassembla de nouveau toute la famille à Vienne. Rosa et Lilli s’étaient beaucoup amusées à Marienbad et en Bohême ; mais ni l’une ni l’autre ne s’était fiancée. Les actions de Conrad étaient décidément en hausse. À l’époque de la chasse, il était venu à Grümitz, et, bien qu’aucune parole n’eût été échangée, Lilli et lui étaient parfaitement convaincus qu’ils finiraient par s’épouser.

Malgré les instances réitérées de mon père, je n’avais pas paru à Grümitz pendant la saison de la chasse. Frédéric n’avait pu obtenir de congé, et je n’avais pu me résoudre à me séparer de lui. D’ailleurs, je ne tenais pas à laisser trop longtemps Rodolphe en contact avec mon père : fils et petit-fils de soldat, il ne montrait déjà que trop de dispositions pour le métier militaire. Dans les ouvrages scientifiques que nous lisions, avec plus de zèle que jamais, j’avais beaucoup appris au sujet de la puissance de l’hérédité. Les « dispositions innées » ne sont au fond que la tendance à reproduire des habitudes contractées par nos ascendants.

Àson anniversaire, mon père donna à l’enfant un très beau sabre.

— Mais tu sais bien, père, lui dis-je d’un air assez contrarié, que Rodolphe ne sera jamais soldat ; je te prie sérieusement de…

— Tu veux donc en faire une poule mouillée ? J’espère que tu n’y réussiras pas. Bon sang de soldat ne ment pas. L’enfant choisira lui-même sa carrière, et il n’en est pas de plus belle que celle que tu veux lui interdire.

— Marthe redoute pour Rodolphe les dangers de la guerre, ajouta tante Marie ; elle oublie que si son fils doit mourir jeune, la mort l’atteindra aussi bien dans son lit qu’au champ d’honneur.

— Tu crois alors, tante, que lorsque cent mille hommes tombent dans une guerre, il en aurait, dans le même temps, péri un aussi grand nombre, si la paix n’eût pas été troublée ?

— Ces cent mille hommes étaient précisément destinés à mourir à la guerre.

— Mais si les hommes étaient assez sages pour ne plus se battre ?

— La guerre ne peut disparaître ! s’écria mon père… Et la discussion recommença sur ce sujet. Je soutenais toujours les mêmes principes, appuyés sur les mêmes raisons, et mon père toujours des principes opposés, soutenus par des raisons contraires.

Mon père avait ainsi, en faveur de la guerre, une série d’arguments qu’il était impossible d’entamer :

1 La guerre est d’institution divine ; voir les Saintes Écritures.

2 Il y a toujours eu des guerres ; donc il y en aura toujours.

3 Sans la guerre, qui décime de temps en temps la population du globe, celle-ci s’accroîtrait outre mesure.

4 Une paix continuelle amollirait, énerverait l’homme ; paix éternelle, décadence des mœurs !

5 La guerre est le meilleur moyen de tremper les caractères, d’entretenir l’esprit de sacrifice, de raviver les sentiments héroïques.

6 Il s’élèvera toujours des contestations entre nations. L’opposition des intérêts amènera toujours des conflits ; l’idée de paix perpétuelle est un non-sens.

Aucune de ces affirmations n’est défendable si on les examine de près. Cependant elles servent de retranchement successif au champion de la guerre, quand il se voit obligé d’évacuer une de ses positions.

Par exemple, si le défenseur de la guerre est acculé au point de ne plus pouvoir soutenir le n 4, et d’être obligé d’avouer que l’état de paix est plus digne de l’humanité, plus favorable à son bonheur, ainsi qu’à sa culture intellectuelle, il vous dira :

— Je concède que la guerre est un mal, mais c’est un mal inévitable, ainsi que le prouve le n 1.

Si on lui démontre que ce mal peut, au contraire, être évité par la confédération des États, par l’arbitrage international, etc., etc… il vous répondra :

— Soit ! on pourrait l’éviter, mais on ne le doit pas, car il y a le n 5…

Si l’avocat de la paix arrive à convaincre son adversaire que la guerre, au contraire, rend l’homme sauvage et féroce :

— Oui, concédera-t-il, mais il y a le n 3 ? Cet argument serait meilleur dans la bouche d’adversaires de la guerre, qui cherchent, pourtant, à lui trouver une explication rationnelle. Le souci d’éviter à l’humanité future les dangers de la disette n’entre pour rien dans la pensée des amis de la guerre.

Si l’homme avait vraiment à se préoccuper de parer à un excès de population, il aurait pour cela des moyens plus directs que la guerre. Cet argument ne porte que parce qu’il a une apparence scientifique, et semble procéder d’un sentiment très humanitaire. Comme il est beau de se préoccuper de nos chers arrière-neveux qui vivront dans quelques milliers d’années !…

Ce n 3 a souvent embarrassé les partisans de la paix : on connaît si peu les sciences naturelles et l’économie sociale, que l’on ignore, généralement, que l’équilibre entre les naissances et les décès se maintient de lui-même. La nature accroît la fécondité des espèces en raison directe des dangers qui les menacent. Après une guerre, le nombre des naissances augmente précisément pour compenser le surplus des décès. Il est également constaté, qu’après une longue période de paix et de prospérité, le chiffre des naissances diminue. En tous cas, il est certain que, dans leurs déclarations de guerre, les rois et les gouvernements ne se préoccupent nullement de cette question d’excès de population.

— Accordé ! mais le n 1 ?

Et ainsi de suite, de sorte que le débat se poursuit indéfiniment. Le partisan de la guerre tient toujours bon : son raisonnement se meut dans un cercle où vous pouvez le poursuivre éternellement, sans l’atteindre.

Àcette époque, je ne me rendais pas aussi exactement compte de tout cela qu’aujourd’hui. Ce n’est que plus tard que je me suis habituée à suivre le développement d’une idée, dans ma propre tête aussi bien que dans celle des autres. Je sortais de ces discussions avec mon père fatiguée, épuisée ; je comprends maintenant que cette fatigue provenait de ce que mon adversaire m’obligeait à tourner toujours dans le cercle, sans pouvoir jamais l’y saisir. Sa conclusion, accompagnée d’un haussement d’épaules dédaigneux, était toujours : « Tu n’y entends rien. » et, il faut avouer — étant donné le sujet que nous traitions — que dans la bouche d’un général, s’adressant à une jeune femme, ce jugement pouvait paraître parfaitement juste.

⁂

1 janvier 1866. La famille se trouvait de nouveau réunie à la table de mon père, devant le punch et les crêpes traditionnels. En même temps que la Saint-Sylvestre, nous célébrâmes, ce soir-là, les fiançailles de Conrad et de Lilli. Au coup de minuit, mon entreprenant cousin passa son bras autour de la taille de Lilli et, lui posant, à mon grand étonnement, un baiser sur les lèvres, lui demanda :

— Voudras-tu de moi, en cette année 1866 ?

— Oui, je veux bien, Conrad.

Là-dessus, les verres s’entre-choquèrent de tous côtés ; ce fut un échange sans fin de serrements de mains, d’embrassades, de souhaits de bonheur, de bénédictions : « — Vivent les fiancés ! — Je bois au bonheur de Conrad et de Lilli ! — Enfants, que Dieu bénisse votre union ! Toutes mes félicitations, cher cousin ! — Sois heureuse, chère sœur ! » etc., etc.

Chacun cédait à une douce émotion ; peut-être n’était-elle pas chez tous exempte d’envie, car l’amour — l’amour sanctionné par une union qui va procréer la vie — est le plus heureux, le plus enviable des incidents de l’existence. Pour moi, je ne pouvais éprouver aucun sentiment de jalousie ; ne possédais-je pas ce bonheur promis aux fiancés ?

Un doute me traversait plutôt l’esprit : — Lilli peut-elle espérer un bonheur aussi complet que celui que me donne Frédéric ? Conrad est sans doute charmant, mais il n’y a qu’un Frédéric au monde !

Mon père mit fin à ce tumulte de congratulations en frappant sur son verre, avec la bague qu’il portait au petit doigt, puis, se levant :

— Chers enfants !… cher amis ! L’année 1866 commence bien pour moi, puisqu’elle m’apporte, à sa première heure, la réalisation d’un désir bien cher : voir Conrad devenir mon gendre. Espérons qu’au cours de cette année Rosa rencontrera aussi celui qu’elle attend, et que la cigogne n’oubliera pas de rendre visite à Frédéric et à Martha. Puisse cette année, cher docteur, vous amener beaucoup de malades, ce qui ne s’accorde guère avec les souhaits de santé si nombreux qui vont se formuler aujourd’hui. Et toi, chère Marie, puisses-tu, si toutefois cela concorde avec tes idées de prédestination, que je respecte absolument, gagner un gros lot à la loterie, obtenir une indulgence plénière ou toute autre chose qui te fasse plaisir. Je te souhaite à toi, Otto, beaucoup de succès dans tes examens, et toutes les vertus militaires et toute la science qui pourront, un jour, faire de toi l’ornement de l’armée et l’orgueil de ton vieux père. Quant à moi — auquel il faut bien aussi souhaiter quelque chose — comme je n’ai rien tant à cœur que la prospérité et la gloire de l’Autriche, puissé-je, au cours de cette nouvelle année, éprouver la grande joie de voir la Lombardie nous revenir, ou la Silésie replacée sous notre domination. Et qui sait ce qui peut nous être réservé de ce côté ? Il n’est point impossible, après tout, que nous reprenions à ces arrogants Prussiens cette province, arrachée, jadis, à Marie-Thérèse !…

Je me souviens que cette fin de toast jeta un grand froid. La Silésie ? la Lombardie ? Personne de nous n’éprouvait le moindre besoin de les voir incorporées à l’Autriche. Le souhait de mon père impliquait la guerre avec toutes ses angoisses… toutes ses horreurs ; il ne cadrait guère avec les sentiments de cette heure que rendait imposante l’engagement par lequel Conrad et Lilli venaient de fonder leur jeune foyer. Je me permis de répondre :

— Mais, père, c’est aussi le premier jour de l’an pour les Prussiens et les Italiens ; ne leur souhaitons pas de mal. Puissent tous les hommes, pendant cette année 1866, comme pendant les suivantes, progresser dans l’union et la concorde, afin de vivre plus heureux.

Mon père haussa les épaules :

— Toujours les mêmes chimères !

Frédéric vient à ma rescousse.

— Le vœu exprimé par Martha n’a rien de chimérique ; sa réalisation nous est, au contraire, mathématiquement garantie. Depuis les âges les plus reculés, les hommes ont toujours progressé dans la concorde et dans le bonheur ; mais, d’une manière si lente, qu’une période de quelques années ne nous permet pas d’apprécier le progrès.

— Pourquoi alors, si vous croyez au progrès, vos plaintes sur la méchanceté, la folie, la férocité de l’homme, son retour vers la barbarie ?

— Parce que… (Frédéric, tirant un crayon de sa poche, traça sur un morceau de papier une ligne en spirale)… parce que la marche de la civilisation est très bien représentée par cette figure. Malgré les courbes qu’elle décrit en arrière, cette ligne avance d’une manière certaine. L’année qui commence peut fort bien être figurée par une de ces courbes rétrogrades, surtout si, comme on peut le craindre, elle amène une nouvelle guerre. Un pareil accident fait toujours, au point de vue moral et intellectuel, reculer la civilisation.

— Ce n’est pas là le langage d’un militaire, mon cher Tilling.

— Je ne parle que d’un principe général, cher beau-père ; il s’agit de savoir s’il est juste ou faux. Peu importe qu’il convienne ou non à un militaire ; la vérité est « une » partout. Si un objet est rouge, faudra-t-il, en principe, dire qu’il est bleu parce que l’on porte un uniforme bleu ?… ou noir parce que l’on porte une soutane noire ?

— Une… quoi ?

Lorsqu’une discussion ne lui plaisait pas, mon père avait l’habitude d’affecter une certaine surdité ; il avait remarqué que peu de gens ont la patience de répéter toute leur phrase et qu’on préfère laisser tomber la conversation.

Dans la nuit, lorsque nous fûmes rentrés chez nous, je me mis à questionner mon mari :

— Qu’as-tu donc dit à père ?… Qu’il est possible que nous ayons encore la guerre ? Je ne te laisserai plus partir… entends-tu bien… je ne le veux pas !

— Que signifie, ma chère Martha, ce : « Je ne le veux pas ! » passionné ? Plus il y aurait de probabilités de guerre, moins il me serait possible de donner ma démission. Je l’aurais pu après le Schleswig-Holstein…

— Quel malheur que la maison Schmidt et fils…

— Mais, en ce moment, où s’amoncellent tant de nuages…

— Tu crois vraiment que…

— Je crois que ces nuages se dissiperont. Il est impossible que la Prusse et l’Autriche en viennent aux mains pour ces deux petits duchés ; mais il suffit que la menace de guerre existe pour que ma démission puisse être interprétée comme une lâcheté ; je suis sûr que tu le comprends.

J’étais bien forcée de me rendre à ces raisons, mais je me cramponnais de toutes mes forces à l’espoir que « ces nuages » se dissiperaient.

Àpartir de ce moment, je m’intéressai plus vivement encore à tous les détails de la politique. Je suivais avec anxiété les manifestations de l’opinion publique aussi bien dans les conversations privées que dans les journaux. « Armer, armer » était le mot d’ordre. La Prusse arme sous main — l’Autriche arme sous main. La Prusse prétend que nous armons, mais c’est faux ; c’est elle qui arme ! Elle proteste à son tour. Si nous armons, c’est parce que les autres arment. Qui nous dit, si nous désarmions, qu’ils en feraient autant ? Tel était le refrain que j’entendais bourdonner à mes oreilles.

— Mais pourquoi tout ce cliquetis d’armes si l’on n’a pas l’intention d’attaquer ? demandai-je un jour.

Àquoi mon père me répondit par le vieil adage :

— Si vis pacem, para bellum. Nous n’armons que par précaution.

— Et les autres ?

— Oh ! eux, c’est pour nous tomber dessus.

— Ils disent également que c’est pour se mettre en garde contre nos agressions.

— C’est un mensonge.

— Mais eux aussi prétendent que nous agissons avec fausseté.

— C’est un prétexte qu’ils donnent à leurs armements.

Ainsi toujours le même cercle vicieux. Des deux côtés le même manque de sincérité. Il est impossible que deux puissances qui désireraient toutes deux la paix pratiquent ce système d’armements à outrance. Ah ! il n’y a pas que les augures — les diplomates aussi le savent ce qui se cache derrière les cérémonies, et sous les discours officiels.

Les préparatifs d’armement continuèrent pendant les premiers mois de l’année. Le 12 mars, mon père arriva tout rayonnant chez moi :

— Hurrah ! s’écria-t-il, j’apporte de bonnes nouvelles.

— On désarme ?

— Allons donc ! au contraire ! Il y a eu hier réunion du grand conseil de guerre… nous possédons un effectif inouï… Les Prussiens n’ont plus qu’à se cacher ! Nous pouvons, sur l’heure, mettre 800 000 hommes sous les armes, et Benedeck, notre tacticien le plus consommé, aura le commandement en chef avec des pouvoirs illimités. Je te le dis en toute confiance, mon enfant : la Silésie est à nous quand nous le voudrons.

— Grand Dieu ! m’écriai-je avec désespoir, se peut-il que la guerre éclate de nouveau ! Mais qui peut pousser à ce point l’ambition… l’esprit de conquête…

— Calme-toi, mon enfant ; nous ne sommes ni ambitieux ni avides de conquêtes. Nous voulons, — le gouvernement veut la paix ; il en a maintes fois donné l’assurance. Le chiffre colossal de nos troupes ne peut que tenir en respect les autres puissances. La Prusse, la première, mettra les pouces, et ne le prendra plus de si haut. Nous avons encore, Dieu merci ! notre mot à dire dans l’affaire du Schleswig-Holstein, et nous ne supporterons jamais que l’autre grand État de la Confédération prenne en Allemagne une position prépondérante. Il y va de notre honneur, de notre prestige, peut-être même de notre existence. Tu ne comprends pas cela ? Ce n’est, au fond, qu’une lutte pour l’hégémonie. De fait, nous nous soucions fort peu de ce petit Schleswig. L’important (et c’est ce qu’a mis en lumière le rapport du conseil de guerre), l’important est de savoir qui — du descendant des petits ducs de Brandebourg, ou de celui des chefs du Saint-Empire — doit prendre le premier rang et dicter des conditions à l’autre. Je crois au maintien de la paix ; mais si, cependant, la Prusse persiste dans ses arrogantes prétentions et rend la guerre inévitable, je suis fermement convaincu que la victoire nous est assurée ; nous retirerons de si grands avantages d’une guerre, qu’il est presque à souhaiter qu’elle éclate.

— Tu le souhaites bien certainement, et tout le conseil de guerre avec toi !… Il vaudrait mieux, alors, ne pas jouer ainsi le peuple et les partisans de la paix, en leur affirmant que ces armements, ces augmentations d’effectifs, ces demandes de crédits ne sont faits qu’en vue de la paix. Si vous voulez montrer les dents et serrer les poings, n’ayez pas, au moins, la bouche pleine de paroles menteuses. Si vous êtes si impatients de vous battre, ne vous donnez pas l’air de mettre la main à la garde de votre épée par pure prudence !…

Je continuai à parler ainsi, longtemps, d’une voix tremblante, avec une émotion croissante, sans que mon père, stupéfié, essayât même de me répondre. Finalement, je fondis en larmes.

⁂

Puis, ce furent des alternatives d’espérance et d’angoisse. On entendait un jour : « La paix est assurée ; » et le lendemain : « La guerre est inévitable. » Cette dernière opinion était la plus générale. L’expérience a prouvé, qu’en pareil cas, lorsque l’idée de guerre a, une fois, été émise, elle peut être plus ou moins débattue, mais elle finit toujours par l’emporter.

J’inscrivais soigneusement, dans mon journal, toutes les phases du débat, ce qui me permit de bien comprendre les moindres incidents politiques qui amenèrent cette terrible guerre de 1866. Sans ces notes, je n’aurais pas moi-même mieux compris les événements d’alors, que les contemporains ne comprennent, d’ordinaire, un fait historique. La majeure partie d’un peuple ne sait ni comment, ni pourquoi une guerre arrive. Elle couve, elle éclate et, quand elle est là, on ne songe plus à s’informer des menus intérêts ou des simples divergences d’opinions qui ont suffi à la produire. On ne pense plus qu’aux graves événements qu’elle fait surgir. La campagne terminée, on ne se souvient que des angoisses et des deuils qu’elle a coûtés, ou des triomphes et des avantages qu’elle a procurés. Si, plus tard, quelqu’un désire connaître les raisons politiques qui ont fait naître le conflit, il lui faut consulter des publications savantes, écrites après coup : la tradition s’éteint vite.

Le 24 mars, la Prusse lance une circulaire dans laquelle elle se plaint de nos armements menaçants. Pourquoi donc ne désarmerions-nous pas, si nous n’avons pas d’intentions agressives ? Mais comment désarmer lorsque la Prusse met en état de défense toutes les forteresses de la Silésie, et mobilise, le 28 mars, deux corps d’armée ?

31 mars. Dieu soit loué ! L’Autriche dément les bruits d’armements secrets qui circulent : elle affirme n’avoir aucune intention d’attaquer la Prusse, et demande, en conséquence, que celle-ci arrête ses préparatifs de guerre.

La Prusse répond qu’elle ne songe nullement à prendre l’offensive contre l’Autriche ; mais, qu’en face des armements de celle-ci, elle se voit obligée de prendre elle-même des mesures défensives.

Le dialogue continue sur ce ton :

— Tes armements sont offensifs.

— Les miens ne sont que défensifs.

— Puisque tu armes, je dois armer.

— Armes-tu ? Alors j’arme aussi !

— Armons donc, armons sans relâche !

Et les journaux montent les esprits. Les faiseurs d’articles de fond attisent le feu, excitent, diffament. On fait paraître de nouvelles publications sur la guerre de Sept ans, dans le but avoué de raviver l’ancienne haine.

Échange continu de notes diplomatiques. Le 7 avril, l’Autriche dément toujours, officiellement, ses armements, mais reproduit la récente déclaration de Bismarck disant à Karolyi qu’ « on ferait, au besoin, fort peu de cas du traité de Gastein ». Que signifient, alors, les traités, si leur observation dépend uniquement du bon vouloir des contractants, et n’est nullement assurée par une autorité supérieure ?

Le 15 avril, la Prusse répond à cette note que l’accusation est dénuée de fondement ; elle persiste à voir la justification de ses propres armements dans la façon dont l’Autriche a garni ses frontières. Si l’Autriche n’a pas d’intentions agressives, qu’elle prenne l’initiative du désarmement.

Le cabinet de Vienne répond : « Nous sommes prêts à procéder au désarmement à partir du 23, si la Prusse s’engage à en faire autant, à la même date. »

La Prusse y consent. Quel soulagement ! Malgré tant de menaces, la paix sera donc maintenue ! Je m’empressai de noter cette bonne nouvelle.

Trop tôt, hélas ! De nouvelles complications se présentent : l’Autriche déclare qu’elle veut bien désarmer dans le Nord, mais qu’elle ne peut le faire dans le Sud, à cause de l’attitude de l’Italie.

Àcela la Prusse répond : « Si l’Autriche ne désarme pas complètement, nous demeurons sur le pied de guerre. »

L’Italie intervient à son tour. Elle affirme n’avoir pas la moindre pensée d’agression, mais se voit, après les dernières déclarations de l’Autriche, dans la nécessité d’armer, elle aussi.

Voici donc le chant de défensive entonné à trois voix.

Je me laisse, en quelque sorte, assoupir par cette mélodie. Aucune puissance n’osera commencer. La guerre n’est vraiment pas possible. Chacun cherche à se mettre sur ses gardes, mais cela ne peut menacer la paix.

Quelle illusion ! En dehors de l’offensive directe, il y a tant de manières d’amener les hostilités ! Il y a l’ingérence et les réclamations au sujet d’une province en litige que l’on peut repousser comme injustes. Il y a les anciens traités que l’on peut toujours déclarer violés et qu’il faut défendre par les armes. Il y a surtout « l’équilibre européen » que menacerait l’extension exagérée de l’un ou l’autre État, danger qui réclame une intervention énergique.

Àpartir de ce moment, les événements se précipitent : l’Autriche prend résolument parti pour l’Augustenbourg. La Prusse voit dans cette attitude une violation du traité de Gastein, et une intention formelle d’hostilités. Les armements sont poussés à outrance ; la Saxe arme à son tour. L’excitation s’exaspère : la guerre est imminente !… la guerre est imminente ! Pour moi, je me sens comme sur une mer démontée, sous la menace d’une tempête.

Bismarck est actuellement l’homme le plus détesté de l’Europe entière. Le 7 mai, il faillit être victime d’une tentative d’assassinat. L’auteur, Blind, espérait-il, par ce meurtre, conjurer la tempête ? Le succès de sa tentative l’eût-il, en effet, conjurée ?

Nous reçûmes de Berlin des lettres de tante Cornélie, où elle nous disait qu’en Prusse, on ne souhaitait pas du tout la guerre ; le plus complet désarroi y régnait, au contraire, dans la sphère politique et dans l’opinion. Bismarck n’était pas moins antipathique dans son propre pays que chez nous. Le bruit courait que la landwehr refuserait de marcher pour cette « guerre fratricide ». On assurait que la reine Augusta se serait jetée aux pieds du Roi pour le supplier de s’y opposer. Combien j’aurais voulu m’agenouiller à côté d’elle, et entraîner toutes les femmes d’Autriche ! Oh oui !… La paix !… la paix devrait être l’unique but des efforts de toutes les femmes ! Ah ! si notre noble Impératrice s’était aussi jetée aux genoux de l’Empereur pour le supplier, les mains jointes, et les larmes aux yeux, de désarmer !… Peut-être l’Empereur eût-il imposé sa volonté de maintenir la paix… Mais la pression de l’opinion publique, de cette opinion que façonnent, dirigent, excitent les hâbleurs, les braillards, les donneurs de conseils, et surtout les journalistes… un homme, fût-il sur le trône, ne peut, à lui seul, lui résister.

⁂

Le 1 juin, la Prusse déclare, devant la Diète, qu’elle est prête à désarmer sur-le-champ, si l’Autriche et la Saxe donnent l’exemple. Par contre, le cabinet de Vienne accuse nettement la Prusse de méditer depuis longtemps une agression contre l’Autriche ; il est donc décidé à demander à la Confédération de prendre en main la solution de l’affaire des duchés, et de convoquer les États du Holstein.

La Prusse proteste contre cette violation du traité de Gastein ; ce serait en revenir au traité de Vienne, c’est-à-dire au régime du condominium. Dans ce cas, en échange du droit qu’elle ne conteste point à l’Autriche d’occuper le Schleswig, la Prusse s’arroge celui de prendre possession du Holstein, et d’emblée, elle le fait occuper par ses troupes. Le général Gablenz se contente de protester, et se retire.

Bismarck avait, préalablement, lancé une circulaire, dans laquelle il disait : « Nous n’avons trouvé à Vienne aucun esprit de conciliation. Il est même revenu aux oreilles du Roi… que Le cabinet autrichien veut, à tout prix, la guerre, confiant qu’il est dans la victoire, et espérant, au moyen de l’indemnité de guerre qu’on imposerait aux Prussiens, se tirer des embarras financiers au milieu desquels il se débat. »

Le 9 juin, la Prusse conteste à la Diète le droit de trancher la question du Holstein. Elle présente le projet d’une nouvelle Confédération dont seraient exclus les Pays-Bas et l’Autriche.

La presse se déclare franchement pour la guerre, et, comme l’exige le vrai patriotisme, se déclare convaincue de la victoire : la possibilité d’une défaite ne doit même pas effleurer l’esprit de tout loyal sujet que son prince ou la patrie appellent aux armes. Plusieurs articles de journaux parlèrent déjà de l’entrée solennelle de Benedeck à Berlin, et du pillage de la ville par les Croates. Certains demandèrent même que la capitale de la Prusse fût complètement rasée. « Saccager, raser une ville, passer ses habitants au fil de l’épée », autant d’expressions qui jurent avec l’état actuel de la conscience de l’humanité. L’enfant, l’adolescent trouve, dans ses livres d’histoire, ces énormités, qui, plus tard, reviennent tout naturellement sous sa plume, quand il écrit un livre ou un article.

Il n’est pas de mots assez forts pour dire notre mépris de l’ennemi. Les soldats prussiens sont appelés apprentis-tailleurs. On reproduit partout la gasconnade, attribuée au général adjudant comte Grünne. « Nous renverrons ces Prussiens chez eux à coups de pied. » C’est la manière de rendre une guerre populaire : ces choses-là fortifient la confiance nationale.

L’Autriche réclame l’intervention de la Confédération au sujet des procédés de la Prusse dans le Holstein, et la mobilisation des troupes fédérales. Le 14, cette motion est mise aux voix, et repoussée par neuf voix contre six.

⁂

C’en est fait !… Les ambassadeurs ont reçu leurs passeports. Le 16 juin, la Diète requiert l’Autriche et la Bavière de marcher au secours de la Saxe et du Hanovre attaqués par la Prusse.

Le 18, paraît le manifeste de la Prusse, en même temps que celui de l’Empereur d’Autriche, et la proclamation de Benedeck à ses troupes. Le 22, le prince Frédéric-Charles lance un ordre du jour ; les hostilités sont ouvertes. Voici ces quatre documents :

Proclamation du roi Guillaume :

Ne pouvant oublier que ses princes ont jadis régné sur l’Allemagne, l’Autriche ne sait voir dans la jeune Prusse qu’un ennemi et un compétiteur. Elle cherche à la combattre dans toutes ses aspirations, persuadée que les intérêts des deux pays sont contradictoires. L’Autriche veut aujourd’hui affaiblir, anéantir, déshonorer sa rivale : elle viole les traités. Nous nous voyons, en Allemagne, environnés, de toutes parts, d’ennemis, dont le mot d’ordre est l’humiliation de la Prusse. Jusqu’au dernier moment, j’ai cherché les voies d’une entente cordiale… L’Autriche s’est refusée à me suivre dans cette voie.

L’empereur François-Joseph dit à son tour :

Les derniers événements ont montré d’une manière irréfutable que la Prusse est décidée à remplacer le droit par la force ; elle a, par là, rendu inévitable cette guerre néfaste d’Allemands contre Allemands. Que la responsabilité des malheurs qui vont fondre sur le pays retombe sur ceux qui les auront provoqués. Ils ue sauraient oublier qu’ils auront à en rendre compte devant le tribunal de l’histoire et devant le trône du Dieu tout-puissant.

C’est toujours l’autre qui souhaite la guerre ; c’est toujours l’autre qui substitue la violence à l’équité ! Cette guerre était donc néfaste parce que les Allemands y combattaient contre des Allemands. C’est bien ; car voilà déjà un point de vue plus élevé qui place, au-dessus du Prussien et de l’Autrichien, la conception plus haute de l’Allemand ; encore un pas, et l’on arrive à la notion d’une unité supérieure qui condamnera comme fratricide toute guerre d’homme à homme. Mais le tribunal de l’histoire ? Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? L’histoire n’a-t-elle pas toujours glorifié le succès ? La gent des scribes historiographes ne s’est-elle pas, de tout temps, prosternée devant le vainqueur ? Ne l’a-t-elle pas toujours acclamé comme l’apôtre d’une idée civilisatrice ? En appeler au tribunal du Dieu tout-puissant ? Mais ce Dieu nous est représenté comme l’arbitre suprême des batailles ! C’est sa volonté qui décide des guerres et de leur issue. Contradiction sur contradiction ! Il n’en pourrait être autrement là où la vérité se dissimule sous l’hypocrisie ; là où l’on essaye de représenter comme également saints deux principes inconciliables : la guerre et la justice, la haine nationale et l’amour du prochain.

Benedeck s’adresse à nos troupes en ces termes :

Nous allons nous trouver en présence d’une force militaire composée de deux éléments : la troupe de ligne et la landwehr ; la première formée de jeunes gens inaccoutumés aux fatigues et aux privations, n’ayant jamais fait de campagnes sérieuses ; la seconde contenant des éléments peu sûrs. La partie de la population qui la compose ne cache pas son mécontentement, et serait plus disposée à renverser son gouvernement qu’à marcher contre nous. Par suite d’une longue période de paix, la Prusse n’a pas un général ayant fait ses preuves sur les champs de bataille. Vétérans du Mincio et de Palestro ! je ne doute pas que, sous la conduite de vos vieux chefs expérimentés, vous ne teniez à honneur de ne pas laisser le moindre avantage à un tel adversaire. L’ennemi se targue hautement de la supériorité de son fusil à aiguille ; mais je veux croire qu’avec vous il n’en retirera pas grand profit. J’espère que nous ne lui laisserons pas le temps de s’en servir ; nous fondrons sur lui avec la baïonnette et la crosse. Aussitôt qu’avec l’aide de Dieu nous l’aurons mis en déroute, nous le poursuivrons l’épée dans les reins, et, en pays ennemi, vous pourrez vous reposer et recevoir les dédommagements que mérite une armée victorieuse.

Enfin, le prince Frédéric-Charles disait :

Soldats ! La perfide Autriche a, depuis quelque temps déjà, au mépris de l’alliance, et sans aucune déclaration de guerre préalable, violé les frontières de la Prusse dans la Haute-Silésie. J’aurais pu, de mon côté, franchir les frontières de la Bohême, mais je ne l’ai pas voulu. J’ai fait remettre aujourd’hui la notification qu’il convient. Aujourd’hui même, nous allons passer sur le territoire ennemi, afin d’épargner l’invasion à notre propre pays. Que Dieu nous guide ! C’est en lui que nous nous confions, en lui qui règne sur le cœur de l’homme aussi bien que sur le destin des peuples et l’issue des batailles. N’est-il point dit dans les saintes Écritures : « Tournez vos cœurs vers Dieu et vos poings vers l’ennemi. » Dans cette guerre, il s’agit, vous le savez, des intérêts les plus sacrés de notre chère Prusse, de son existence elle-même. L’ennemi ne cache pas son désir de l’annihiler. Serait-ce en vain que le sang de nos pères aurait été versé sous Frédéric le Grand et que, tout dernièrement, le nôtre aurait coulé à Duppel et à Alsen ? Nous entendons maintenir l’intégrité de la Prusse, et, par nos victoires, rendre notre patrie plus forte et plus puissante. Nous nous montrerons dignes de nos pères. Nous nous confions en ce Dieu qui leur fut propice. Puisse-t-il nous favoriser et bénir les armes de la Prusse ! Et maintenant… en avant, avec notre vieux cri de guerre : « Avec Dieu pour le Roi et pour la patrie ! Vive le Roi ! »

Page 1