‹ Bas les armes !Chapitre 8 sur 8 · 07

07

Lorsque je repris conscience de moi-même, la paix était conclue, la Commune écrasée.

Pendant plusieurs semaines, j’avais vécu dans un état d’hébétement complet. On prétendit que c’était le typhus ; mais, je crois, pour mon compte, que ce fut un accès de folie.

Il ne me restait du passé qu’un souvenir confus de détonations et de lueurs d’incendie. Les récits d’horreur et d’incendie qu’on m’avait contés s’étaient mêlés, dans mon cerveau, à mes propres divagations.

Si je pus, lors de ma guérison, résister à la tentation du suicide, c’est à mes enfants que je le dois. Je devais vivre pour eux. Déjà, le jour même du drame, Rodolphe m’avait retenue. « Mourir ! mourir !… je veux mourir ! » m’étais-je écriée, en tombant à genoux et en sanglotant. Deux petits bras m’étreignirent, et je rencontrai un regard si doux, si triste, si suppliant : « Mère ! »

Jusqu’à ce jour, l’enfant ne m’avait appelée que « maman ». Je compris tout le sens de ce mot nouveau. Il disait : « Tu n’es pas seule, tu as un fils, qui souffre avec toi, qui t’adore, qui te respecte, qui n’a que toi au monde. Mère, n’abandonne pas ton enfant ! » Je ne pus que balbutier à mon tour : « Mon fils ! mon fils ! »

La pensée de ma fille… de « sa » fille me traversa aussi le cœur, et je consentis à vivre.

Mais le coup avait été trop violent : ma raison en fut ébranlée. Pendant toute une année, j’eus des accès de mélancolie, accompagnés de troubles cérébraux. Ces crises allèrent s’espaçant toujours davantage. Dix-huit années ont passé depuis ce 20 janvier 1871 ; elles ont disparu, mais jamais le temps — dussé-je vivre cent ans — n’atténuera l’immensité de mon chagrin. Maintenant, je reprends intérêt aux événements et aux détails de notre vie de famille ; je partage si bien le bonheur de mes enfants qu’il me semble éprouver encore, de temps à autre, comme de la joie de vivre. Et, cependant, il n’y a pas une nuit où ma douleur ne me ressaisisse. Mon âme vit une double existence. Il y a, au plus profond de mon être, comme une seconde conscience, qui conserve toujours intacts l’horrible souvenir et la douleur fidèle. Ce second moi — quand le premier est endormi — reprend ses droits, et réveille l’autre, comme pour le rappeler à la commune douleur. Toutes les nuits, à la même heure, je me réveille avec une sensation d’indicible angoisse, mon cœur se contracte, il me semble que je vais pleurer, sangloter. Il s’écoule quelques secondes avant que le moi réveillé sache pourquoi l’autre moi est si malheureux. J’éprouve, en même temps, un sentiment d’immense compassion pour tout le genre humain : Oh !. pauvres, pauvres hommes !… Puis j’entends hurler… je vois agoniser, sur des champs de bataille, d’innombrables créatures humaines… et je me souviens que mon bien-aimé…

Mais, chose étrange, mes rêves ne me retracent que les souvenirs de notre existence heureuse. Pendant mon sommeil, il m’arrive, souvent, de causer avec lui comme s’il était encore vivant. Bien des scènes de joie du passé revivent dans mon imagination : notre réunion après la guerre du Schleswig-Holstein ; nos enfantillages auprès du berceau de Sylvia ; nos excursions dans les montagnes en Suisse ; nos heures de lecture et d’étude ; et quelquefois aussi, cette vision anticipée de notre vieillesse, où, par un soleil couchant, mon Frédéric à cheveux blancs émondait les rosiers du parc, en me disant, avec un sourire : « N’est-ce pas que nous formons un délicieux couple de bons vieux ? »

Je n’ai jamais quitté le deuil ; pas même le jour du mariage de mon fils. Lorsqu’on a aimé, possédé, perdu de la sorte un mari comme le mien, l’amour doit être « plus fort que la mort », et le ressentiment, le désir de le venger ne peuvent s’éteindre.

Mais sur qui me venger ? Les hommes qui l’assassinèrent n’en sont pas responsables. La seule coupable, c’est la guerre, et, quelque impuissantes que puissent être mes représailles, c’est contre elle qu’il faut les diriger.

Mon fils Rodolphe partage mes idées. Il n’en a pas moins fait son service militaire ; si demain éclatait l’immense guerre européenne dont nous sommes menacés, il lui faudrait marcher à la frontière. Ainsi je puis être appelée à voir ce que j’ai de plus cher au monde sacrifié encore à l’exécrable Moloch. Oh ! alors cette fois la folie me ressaisirait, et pour toujours.

Mais, s’il m’était donné d’assister au triomphe de la justice et de l’humanité ? Qui sait ? Leurs progrès s’affirment chaque jour, et des sociétés, sans cesse plus nombreuses, portent la bonne parole dans toutes les classes sociales.

Àpartir du 20 janvier 1871, je n’ai plus rien écrit dans mon journal : à cette date finit l’histoire de ma vie. J’ai seulement ajouté quelques notes à notre protocole de paix.

Durant les premières années qui suivirent la guerre franco-allemande, je n’eus que bien rarement l’occasion de noter quelque nouvelle favorable à la paix. Les deux plus grandes nations du continent n’entretenaient que des pensées de guerre : l’une par orgueil de la victoire ; l’autre dans l’espoir d’une revanche. L’exaltation se calma peu à peu. De ce côté du Rhin, on acclama avec moins de frénésie la statue de la Germanie ; de l’autre on couvrit de moins de crêpes celle de la ville de Strasbourg. Enfin, au bout de dix ans, la voix d’un apôtre de la paix se fit entendre, Blüntschli, le professeur de droit international, le grand juriste, avec lequel Frédéric était en relation, entreprit de consulter un certain nombre de gouvernements et d’hommes politiques sur la question de la paix universelle. Ce fut alors que le taciturne « Penseur de batailles » prononça cette parole : « La paix universelle n’est qu’un rêve, mais ce n’est même pas un beau rêve. »

Àcôté de ce mot de de Moltke, j’ajoutai dans mon protocole : Si Luther avait demandé au pape son opinion sur la réforme, il est plus que probable que le pontife ne l’aurait pas approuvée.

Aujourd’hui l’idée de paix fait d’immenses progrès. Des hommes éminents s’unissent, décidés à secouer la torpeur des masses, et à grouper, un jour, l’humanité sous les plis du drapeau blanc. Leur cri de ralliement est : Guerre à la guerre ! Leur mot d’ordre : Bas les armes ! Partout, en Angleterre, en France, en Italie, dans les pays Scandinaves, en Allemagne, en Suisse, en Amérique, des sociétés se fondent pour contraindre les gouvernements, par la pression de la volonté des peuples, à soumettre leurs futurs conflits au jugement d’un tribunal international. L’affaire de l’Alabama, des Carolines et d’autres, réglées de cette manière, prouvent que l’idée de l’arbitrage international n’est ni un rêve ni une folie. Ce ne sont plus maintenant des gens obscurs et sans influence, comme le pauvre forgeron Elihu Burrit, qui se groupent autour de l’œuvre de paix ; des membres des Parlements, des évêques, des savants, des sénateurs, des ministres ont donné leur adhésion. L’idée est acceptée par le peuple. Les syndicats de travailleurs l’ont écrite sur leur programme, au milieu de leurs revendications.

J’ai fidèlement inséré dans mon protocole de paix tous les progrès des sociétés de paix. La dernière de ces insertions est la lettre suivante, qui me fut adressée par le président d’une des ligues de la paix, dont le siège est à Londres :

Association de la Paix
et d’Arbitrage international.
Londres.
41, Outer Temple,
Juillet 1889. Madame ! vous m’avez fait l’honneur de me demander où en était actuellement la grande question à laquelle vous consacrez votre vie. Voici ma réponse : À aucune époque de l’histoire, la cause de la paix n’a autorisé plus d’espérances. On dirait qu’enfin la longue nuit de mort et de ruine va finir ; il nous semble, à nous, qui nous tenons sur le sommet de la montagne, apercevoir les premières lueurs du royaume de Dieu sur la terre. Il est étrange de dire cela à un moment où le monde n’a jamais vu autant d’hommes armés ni autant d’effroyables engins de destruction prêts pour l’œuvre maudite. Mais quand les maux ont atteint leur plus grande acuité, c’est alors qu’ils commencent à s’amender. L’excès même de ruines qu’entraînent ces armements produit une consternation universelle. Bientôt, les peuples se lèveront, et, d’une seule voix, crieront à leurs gouvernants : Sauvez-nous, sauvez nos enfants de la misère qui nous attend si les choses marchent toujours ainsi ! Sauvez la civilisation et tous les progrès qu’au cours des siècles, ont réalisés les efforts des sages et des grands hommes ! Sauvez le monde d’un retour vers la barbarie ! Vous me demandez quels sont les indices de cette aube d’un jour meilleur ? Laissez-moi vous demander à mon tour : N’est-ce point un événement sans précédent encore dans l’histoire que le récent congrès de Paris, où, des représentants d’une centaine de sociétés ont affirmé la nécessité d’une entente internationale et la substitution d’un état de droit et de justice à l’état actuel de violence et d’injustice ? N’avons-nous pas vu des hommes de tous les pays élaborer, avec unanimité et enthousiasme, des plans pratiques en vue de ce grand but ? N’avons-nous pas entendu — pour la première fois — une réunion de représentants des différents Parlements de l’Europe émettre le vœu de voir toutes les nations civilisées créer un tribunal d’arbitrage, qui réglerait leurs différends ! De plus, ces représentants ont pris la résolution de se réunir, chaque année, dans quelque grande ville d’Europe, pour examiner les conflits et les malentendus qui pourraient surgir, et s’employer auprès des gouvernements pour obtenir de justes et pacifiques arrangements. Le pessimisme le plus invétéré ne peut se refuser à reconnaître qu’il y a là des signes réconfortants, et les promesses d’un avenir où la guerre sera regardée comme la plus coupable des folies dont puisse témoigner l’histoire de l’humanité. Veuillez agréer, madame, l’assurance de ma profonde considération.

Hodgson-Pratt.

La conférence internationale, dont parle Hodgson-Pratt, la première de ce genre, tenue à Paris, lors de l’Exposition, fut présidée par Jules Simon. Voici un fragment de son discours d’ouverture :

Je suis heureux de voir réunis, dans ces murs, les représentants des amis de la paix appartenant à toutes les nations du monde ; je voudrais que leur nombre, déjà bien satisfaisant, fût foule, ou plutôt je le souhaiterais moindre, mais formant alors, non une assemblée de bonnes volontés, mais un congrès diplomatique officiel. Si nous n’agissons pas officiellement, nous pouvons cependant beaucoup pour la cause que nous défendons ; nous pouvons, comme représentants des différents États du monde, faire ici le meilleur usage possible de la puissance que nous confèrent nos électeurs. Vous savez, messieurs, que la majorité de notre pays veut la paix ; permettez-moi donc, au nom du peuple français, de vous souhaiter une cordiale bienvenue.

Les représentants des Parlements danois, espagnol et italien prirent l’engagement de présenter à leurs gouvernements respectifs, au cours des prochaines sessions parlementaires, une proposition relative à la création d’un tribunal international. La conférence interparlementaire suivante devait avoir lieu à Londres en juillet 1890.

Je retrouve aussi dans mon protocole, datée de mars 1888, la copie d’une proclamation où, contrairement à l’ancienne tendance, se manifeste un esprit de paix. Mais le prince qui adressa ces belles paroles à son peuple, ce mourant qui rassembla toutes ses forces pour saisir un sceptre, qu’il eût voulu porter comme une branche d’olivier, demeura impuissant, loué sur un lit de douleur, et quelques semaines après, il mourut.

Verrons-nous son successeur, ce jeune esprit passionné, ardent pour toutes les grandes causes, s’enthousiasmer aussi pour la cause de la paix ? Rien n’est impossible.

⁂

— Mère, ne quitteras-tu pas le deuil après-demain ? me dit Rodolphe, un matin : c’est le jour du baptême de mon premier né.

— Non, mon enfant.

— Tu ne peux cependant être triste à cette fête ? Pourquoi, alors, porter le signe extérieur de la tristesse ?

— Tu n’es pas superstitieux, mon Rodolphe, et tu ne crois pas que la robe noire de la grand’mère peut porter malheur au petit-fils ?

— Il ne s’agit pas de cela, mère ; mais le noir ne cadre pas avec la gaîté. As-tu fait un vœu ?

— Non, ce n’est qu’une résolution… mais une résolution qui rappelle un pareil souvenir a toute l’inviolabilité d’un vœu.

Rodolphe n’insista pas.

— Je t’ai dérangée, reprit-il, tu écrivais ?

— Oui, l’histoire de ma vie. Je l’ai terminée. J’en suis au dernier chapitre.

— Comment peux-tu clore l’histoire de ta vie, puisque tu as encore, je l’espère, de longues et heureuses années à vivre parmi nous ? Un nouveau chapitre commence, au contraire, pour toi, avec la naissance de mon petit Frédéric, auquel j’apprendrai à adorer sa grand’mère.

— Tu es un bon fils, mon Rodolphe ; je serais ingrate si je n’étais heureuse et fière de toi ; ma, « sa » Sylvia adoucit aussi mes derniers jours. Je puis espérer une vieillesse bénie ; mais, tu avoueras que l’histoire du jour est finie quand le soleil est couché.

Il me répondit par un regard muet, plein de compassion.

— Oui, mon enfant, j’ai bien fait d’écrire le mot « fin ». Lorsque j’entrepris d’écrire ma biographie, je résolus de la terminer au 15 janvier 1871. Je ne serais obligée de rouvrir un chapitre que si tu mourais à la guerre. Tel qu’il est, mon récit m’a été suffisamment douloureux à écrire.

— Il le sera aussi à lire.

— Je l’espère bien… Si seulement cette douleur pouvait éveiller, dans quelques cœurs, une haine profonde contre la guerre…, ma souffrance, au moins, n’aurait pas été vaine.

— Penses-tu avoir bien mis en lumière tous les côtés de la question ? As-tu épuisé tous les arguments, étudié la complexité des liens qui rattachent la guerre à l’humanité ?

— C’est impossible, mon enfant ? Je n’ai pu parler que des expériences de ma propre vie. Et que puis-je savoir, moi, la femme riche, noble, des souffrances que la guerre répand sur la masse du peuple ? — Que sais-je des misères et de l’influence dégradante de la vie de caserne ? Et, quant aux arguments scientifiques, j’ignore trop, pour les discuter, les questions économiques, sociales ; je sais seulement que c’est d’elles que procèdent, en définitive, tous les progrès de l’humanité. Ces pages n’ont pas la prétention d’être une histoire de droit international passé et futur ; elles sont la simple histoire d’une vie.

— Ne crains-tu pas qu’on devine l’intention du récit et que le but n’en soit par cela même, manqué ?

— Non, j’expose moi-même mon but, en trois mots, par le titre même du livre.

⁂

Juillet 1889. Hier le baptême a eu lieu. Ce jour a été doublement béni : ma fille Sylvia et le parrain de mon petit-fils, le comte Antoine Delnitzky — jeune homme qui nous était depuis longtemps très sympathique — ont ajouté, à la solennité du baptême, celle de leurs fiançailles.

Je me vois donc entourée de tout le bonheur que l’on peut espérer de ses enfants. Rodolphe est, depuis six ans, en possession du majorat de la famille Dotzky, et marié, depuis deux ans, avec sa petite fiancée d’enfance, Béatrix de Griesbach, la plus charmante créature du monde : la naissance d’un fils vient de mettre le comble à leur félicité.

Une table, dressée dans la serre, réunissait nos hôtes. Par les fenêtres grandes ouvertes, l’air de ce splendide après-midi d’été nous arrivait tout embaumé du parfum des roses. J’avais, à côté de moi, Lori Griesbach, la mère de Béatrix. Elle est veuve ; son mari est mort dans l’expédition de Bosnie ; mais, cette perte ne l’a pas très profondément affligée, elle n’a jamais songé à porter un deuil éternel. Elle était, pour cette fête de famille, vêtue d’une robe de brocart rouge, avec profusion de bijoux. Elle est demeurée aussi superficielle que dans sa jeunesse. Elle n’a même pas renoncé à la coquetterie ; elle ne s’attaque naturellement plus aux jeunes gens, mais les hommes d’âge mûr — ceux surtout qui remplissent une fonction officielle — ne sont point à l’abri de ses œillades. Il me semble que, pour le moment, c’est au ministre « Évidemment » qu’elle en veut. Celui-ci a dernièrement changé de nom. Il est devenu le ministre « D’autre part », à cause de la nouvelle locution qu’il a adoptée.

— Il faut que je te fasse une confession, me dit Lori, après que nous eûmes trinqué à la santé de notre petit-fils : je veux profiter de la solennité de ce jour pour t’avouer que j’ai été sérieusement éprise de ton mari.

— Tu me l’as déjà souvent avoué, chère Lori.

— Mais il ne m’a jamais témoigné que de l’indifférence.

— Je le sais aussi.

— Martha, tu avais un mari vraiment exemplaire. Je ne puis en dire autant du mien, mais je l’ai tout de même bien regretté. Je me suis consolée en pensant qu’il avait trouvé une mort glorieuse. L’existence d’une veuve est bien maussade, surtout aux approches de la vieillesse… Tant que l’on a des adorateurs et des prétendants, le veuvage n’est pas sans. charmes… mais, actuellement, je t’assure qu’il me pèse beaucoup. Pour toi, c’est différent : tu vis avec ton fils. Moi, je ne désire pas du tout habiter avec Béatrix ; elle ne le souhaite pas non plus ; les belles-mères, vois-tu, cela ne fait guère plaisir. Je te dirai franchement que je ne serais pas éloignée de me remarier. Bien entendu, un mariage de raison, avec un homme mûr.

— Avec un ministre, ou quelqu’un de ce genre, l’interrompis-je en souriant.

— Oh ! la rusée ! Voilà que tu me devines encore ! Mais regarde donc là-bas : ne vois-tu pas combien ta fille et le comte Delnitzky causent intimement ?

— Laisse-les faire ; en revenant de l’église ils ont arrangé cela ; Sylvia me l’a confié tout à l’heure : le jeune homme viendra, demain, me demander sa main.

— Que me dis-tu là ? On peut donc te féliciter. Le jeune Tony s’est bien un peu amusé, mais ils sont tous les mêmes ; et, en songeant au beau mariage qu’elle…

— Sylvia n’y a jamais pensé ; elle l’aime.

— Tant mieux, c’est un bel appoint dans le mariage.

— Un appoint ? Mais c’est tout !

Mon voisin de table, un colonel, frappa sur son verre pour réclamer le silence. Quel ennui ! pensèrent la plupart des convives, obligés d’interrompre leurs conversations pour écouter l’orateur. Ce fut très ennuyeux, en effet ; le malheureux, fort inexpérimenté dans l’art de a parole, dut s’y reprendre à trois fois. Le thème de ses vœux était aussi mal choisi que possible. Il félicita le nouveau-né d’être venu au monde à une époque où la patrie avait, de plus en plus, besoin de ses enfants. Puisse-t-il, un jour, manier l’épée aussi glorieusement que ses ancêtres paternels et maternels… ! Puisse-t-il lui--même engendrer de nombreux fils qui seront, à leur tour, l’honneur de leur père et de leurs aïeux !… et comme beaucoup d’entre eux, tombés au champ d’honneur… ainsi que ses aïeux, pour l’honneur du pays… et de leurs propres aïeux… puisse-t-il conquérir ou… Bref, je porte la santé de Frédéric Dotzky !

Les verres s’entre-choquèrent, mais le speech avait jeté un froid. La pensée que ce petit être, à peine entré dans la vie, était déjà porté sur la liste fatale destinée aux batailles futures, ne fit sur personne une impression agréable.

Pour chasser cette pensée pénible, quelqu’un fit la consolante remarque que, dans les conjonctures actuelles, le maintien de la paix était à peu près assuré, que la Triple-Alliance…

La conversation générale passa ainsi sur le terrain politique. Le ministre « D’autre part » prit la parole (Lori Griesbach était suspendue à ses lèvres).

— Il faut bien reconnaître que notre puissance défensive est aujourd’hui si colossale qu’elle fera réfléchir tous ceux qui auraient envie d’attenter à la paix. L’institution du landsturm, en imposant le service militaire à tout citoyen valide de 19 à 42 ans — et à tout ancien officier jusqu’à 60 — nous permet, à la première alerte, de mettre 4 800 000 hommes sur pied. D’autre part, on ne saurait nier que les exigences toujours croissantes du ministre de la guerre, et les sacrifices qu’elles imposent au pays, ne pèsent lourdement sur la population. D’autre part, il est bien réjouissant de voir, avec quel élan patriotique, les représentants de la nation votent toujours les subsides supplémentaires qui leur sont demandés. Ils reconnaissent la nécessité de subordonner toute autre considération à celle du développement de nos forces militaires.

— Un véritable article de fond ! remarqua quelqu’un à mi-voix.

« D’autre part » continua :

— Nous obtenons ainsi la meilleure garantie du maintien de la paix. Fidèles au patriotisme traditionnel par cet accroissement de nos forces défensives, nous assurons nos propres frontières ; nous remplissons le plus saint des devoirs, et nous consolidons la légitime espérance d’éviter les dangers qui, de différents côtés, pourraient nous menacer. C’est pourquoi je lève mon verre en l’honneur de ce principe de la paix que je sais si cher à notre amie, la baronne Martha, principe hautement estimé aussi par la ligue de paix des trois puissances, et je vous demande de trinquer avec moi : Vive la paix ! Puissions-nous jouir longtemps de ses bienfaits !

— Je ne puis boire à cette idée, répondis-je ; la paix armée n’est pas un bienfait. Ce n’est pas pour longtemps, mais pour toujours que nous devons être délivrés du fléau de la guerre. Quand on s’embarque pour une traversée, se contenterait-on de l’assurance que le bateau ne va pas de si tôt échouer ou sombrer ? La tâche du capitaine est de mener le voyage à bonne fin.

Le D Bresser, qui était resté notre meilleur ami, vint à mon aide.

— Pouvez-vous croire que des soldats, passionnés pour leur métier, désirent la paix ? Pensez-vous qu’on aurait tant de plaisir à construire des arsenaux, à faire des manœuvres, à élever des remparts si l’on n’y voyait que de simples épouvantails ? Croyez-vous que ce soit pour s’envoyer des baisers par-dessus les frontières que les peuples s’amusent à les fortifier ? L’armée n’acceptera jamais d’être transformée en maréchaussée. Le général qui crie : Si vis pacem sait bien à quoi s’en tenir, et les députés qui votent les crédits n’ont pas, non plus, les yeux fermés.

— Les députés ! On ne peut que les louer de leur unanimité dans les moments critiques.

— Permettez, Excellence ! Je dis à l’un : Vois-tu : cette mère ? c’est ton vote qui lui enlève son fils ! À un autre : c’est ton vote qui crève les yeux à ce malheureux, ton vote qui brûle cette bibliothèque précieuse, ton vote qui brise le crâne à ce poète qui eût peut-être été la gloire de ta patrie ! Et tu l’as donné, ce vote, pour ne pas paraître lâche !

— J’espère, cher docteur, dit le colonel, piqué, que vous ne vous présenterez jamais à la députation ; on vous sifflerait.

— Le courage seul de me présenter prouverait que je ne suis pas un lâche.

— Et si l’on n’était pas prêt au moment du danger ?

— Nous établirons un droit des gens qui supprimera le danger. Une guerre serait trop terrible ; ce ne serait plus une guerre, mais une lutte de géants où vainqueurs et vaincus périraient à la fois. Qui de nous vote cette guerre ?

— Moi pas, dit le ministre, mais tous les hommes… notre gouvernement non plus, mais, tous les autres États.

— De quel droit accusez-vous les autres de plus de méchanceté ou de plus de bêtise que nous ? Laissez-moi vous conter un petit apologue :

« Une foule de mille et un hommes regardait avec envie un merveilleux jardin, dont la porte était close. La consigne du portier était de laisser entrer ces gens, si la majorité le désirait. Il appela le premier : « Sincèrement, veux-tu entrer ? »

— « Moi, certainement, mais les autres ne voudront jamais. » Le prudent portier nota cette réponse sur son carnet. Il appela le second, qui fit la même réponse. Il nota de nouveau sur son carnet 1 oui, 1000 non, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Il fit addition. Pour 1001 oui il trouva un million de non. La porte resta close, car la majorité des « non » était écrasante : chacun s’était cru obligé de voter non seulement pour lui, mais encore pour les autres. »

— Un vote unanime de désarmement serait bien beau, dit le ministre, mais qui en prendra l’initiative, et comment imposer silence aux passions et aux intérêts particuliers ?

Mon fils Rodolphe prit la parole :

— Quarante millions de citoyens d’un État forment un tout, pourquoi plusieurs centaines de millions d’hommes n’en formeraient-ils pas un ? Est-il admissible que, malgré les passions, malgré les intérêts, quarante millions d’hommes puissent renoncer à la guerre, une ligue de paix comme la Triplice puisse se constituer, et que cinq peuples ne puissent se décider à suivre la même voie ? Sommes-nous donc des sauvages ?

— Oh ! oh !

— Oui, je maintiens le mot, nous sommes des sauvages, et nous le resterons tant que nous nous raccrocherons au passé… Mais je vois naître l’aurore d’une ère nouvelle. Peut-être le prince ou l’homme d’État qui aura la gloire de proposer le désarmement est-il déjà né ! L’égoïsme d’État fera bientôt place à la fraternité des peuples, et la justice deviendra la base de la vie sociale. Ce sera le triomphe de l’humanité, de la Noblesse humanitaire, comme avait coutume de dire Frédéric Tilling… Mère, je lève mon verre au souvenir de ton bien-aimé perdu… Qu’on ne porte aucun autre toast aujourd’hui… Vive l’avenir !… Mais qu’as-tu, chère mère ?… Tu pleures ? Que regardes-tu avec cette attention ?…

Mes yeux étaient tournés vers la porte vitrée. Les rayons du soleil couchant entouraient un rosier d’une vapeur dorée ;… au milieu, je vis apparaître mon rêve : Je le vois le sécateur à la main… ses cheveux blancs miroitent au soleil… Il me sourit : « N’est-ce pas que nous sommes un délicieux couple de bons vieux ? »

Hélas !

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