06
Non… il n’y a pas de pressentiments… S’il y en avait, comment, lorsque nous y rentrâmes par une belle après-midi ensoleillée du mois de mars, Paris aurait-il pu nous paraître si gai, si radieux, si rempli de promesses de plaisirs, alors que de telles horreurs allaient s’abattre sur lui ?
Par l’intermédiaire de l’agence John Arthur, nous avions loué le même hôtel, et notre même maître d’hôtel nous attendait sur le perron. Arrivant à l’heure du Bois, nous croisâmes, sur les Champs Élysées, plusieurs de nos connaissances avec lesquelles nous échangeâmes d’amicales salutations. Les petites brouettes de fleurs des marchandes ambulantes embaumaient l’air et le remplissaient de mille promesses du printemps. Les rayons du soleil, en se posant sur le bassin du Rond-Point, faisaient miroiter dans l’eau toutes Les couleurs de l’arc-en-ciel.
Nous vîmes passer, dans un attelage à la Daumont, l’impératrice, plus jolie que jamais ; elle nous reconnut, et nous adressa de la main un gracieux salut.
Cette année, nous évitâmes de nous jeter dans le tourbillon des plaisirs mondains. Nous n’acceptâmes aucun bal et nous tînmes à l’écart des réceptions officielles. Nous allâmes aussi moins fréquemment au théâtre, nous bornant seulement à voir les œuvres nouvelles dont on parlait le plus. Nous passions nos soirées chez nous, le plus souvent seuls, ou dans l’intimité de quelques amis.
— Quant au projet de désarmement de l’empereur, il n’aboutit pas. Napoléon III n’avait pas abandonné son idée, mais il trouvait le moment actuel peu favorable à son exécution. Dans son entourage immédiat, on avait une claire conscience du peu de solidité du trône impérial. Un grand mécontentement se trahissait partout. La censure et la police redoublaient de surveillance, ce qui ne devait aboutir qu’à irriter davantage les esprits. Plus que jamais, certains politiciens affirmaient que, seule, une bonne petite guerre pouvait donner à la dynastie régnante un nouveau prestige et l’asseoir sur des bases plus solides. On ne voyait nulle part de motif sérieux de guerre immédiate, mais il eût été tout à fait inopportun de parler de désarmement. Le reflet de la gloire militaire de Napoléon I — qui entourait toujours le nom de Bonaparte — en eût été détruit.
Nos démarches privées, en Prusse et en Autriche, n’avaient pas eu de résultat plus satisfaisant. On s’y occupait précisément d’augmenter les forces défensives (le mot armée commençait à se démoder) On pensait que le meilleur moyen de maintenir la paix était d’augmenter les effectifs militaires. Il fallait se méfier des Français… des Russes… des Italiens surtout ; il était clair qu’ils n’attendaient qu’une occasion favorable pour tomber sur Trieste et sur le Trentin. Bref, il fallait avant tout adopter et développer le système de la landwehr.
— Les temps ne sont pas révolus, soupira Frédéric, lorsque nous reçûmes ces nouvelles. Il me faut renoncer à l’espoir d’agir personnellement… Ce que je puis est si peu de chose…, et cependant, depuis que je considère cet infiniment peu comme mon devoir, il est devenu, pour moi, la chose la plus sacrée… C’est pourquoi je persévérai dans mes efforts.
Une satisfaction me restait : il ne planait dans l’air aucune menace immédiate de guerre. Ceux qui pensaient que « la dynastie avait besoin de se retremper dans un bain de sang » devaient, pour le moment, renoncer à l’espoir attrayant d’une petite campagne sur le Rhin. La France n’avait pas d’alliés ; le pays souffrait d’une grande sécheresse ; on craignait une disette de fourrage. Bon nombre de chevaux d’artillerie et de cavalerie avaient été vendus. Le Corps législatif avait décrété une diminution du contingent des recrues ; à ce propos, Émile Ollivier avait dit à la tribune : « La paix de l’Europe est assurée. »
Assurée ! Combien je me réjouis de cette parole ! Elle fut répétée par tous les journaux, et des milliers de personnes s’en réjouirent avec moi. Que peut-il y avoir, en effet, de plus heureux qu’une paix assurée ?
— Chacun sait aujourd’hui quelle confiance méritait cette déclaration faite le 30 juin 1870 par cet homme d’État. Nous aurions pu, d’ailleurs, nous rendre compte, dès lors, que de semblables affirmations ne comportent aucune garantie, bien que le public les accepte toujours avec la même candeur. On se dit : la situation ne laisse entrevoir aucune « question pendante », — donc la paix est assurée. Quelle logique ! Les « questions » peuvent surgir d’un moment à l’autre ; nous ne pourrons nous sentir à l’abri de la guerre que lorsque nous posséderons d’autres moyens de régler les différends internationaux que l’horrible tuerie des champs de bataille.
⁂
La société se dispersa de nouveau après le Grand Prix. Quant à nous, nous venions d’acquérir, à Paris, un petit hôtel sur l’avenue de l’Impératrice. Désirant surveiller nous-mêmes les travaux d’aménagement, nous résolûmes de ne pas quitter Paris. Le plaisir de présider à la création de notre futur nid compensait largement, pour nous, le désagrément d’un été en ville.
Nous n’étions pas, du reste, isolés. Nous allions, plusieurs fois par semaine, en visite dans les châteaux des environs de Paris : à Saint-Gratien, chez la princesse Mathilde ; à Ferrières, chez le baron de Rothschild et chez d’autres encore.
Je me rappelle que c’est dans le salon de la princesse Mathilde que j’entendis, pour la première fois, parler de la question qui allait provoquer la guerre.
Après le déjeuner, nous étions assis sur la terrasse qui donne sur le parc. Je ne puis me souvenir de toutes les personnes présentes ; je sais seulement que Taine et Renan étaient là. La châtelaine de Saint-Gratien aimait à s’entourer de personnalités littéraires et scientifiques. La causerie était très animée : c’était Renan qui la dirigeait, étincelant et spirituel comme toujours.
La conversation dérivant vers la politique, il fut question d’un candidat au trône d’Espagne. Le nom d’un Hohenzollern fut prononcé. Je n’avais d’abord prêté qu’une attention distraite, car rien ne m’intéressait moins que le trône d’Espagne et celui qui pourrait bien l’occuper. Cependant, quelqu’un dit : « Un Hohenzollern ? La France ne le permettra pas. »
Cette remarque m’impressionna péniblement, car, en pareil cas, que signifie « ne pas permettre » ? Une telle affirmation fait passer devant nous l’image d’une vierge géante se tenant debout, la tête rejetée en arrière, dans l’attitude du défi, la main sur le pommeau de son épée.
Mais on passe à un autre sujet de conversation. Personne parmi nous ne prévoyait les terribles conséquences qui devaient sortir de cette succession d’Espagne. Seulement, cette arrogante affirmation : — « la France ne le permettra pas », m’avait laissé dans le cœur comme une résonance désagréable.
Àpartir de ce moment, la question de la succession d’Espagne prit chaque jour une importance plus grande. Je me rappelle combien j’en étais agacée. Bientôt, on ne causa plus que de la candidature Hohenzollern ; on en parlait avec une extrême irritation, comme si rien n’eût pu être plus outrageant pour la France. Plusieurs la considéraient comme une provocation de la Prusse. Il est évident, disait-on de toutes parts, que la France ne saurait l’autoriser.
De même que, dans une forêt, l’orage est toujours précédé d’un frémissement des feuilles, de même, lorsque la guerre doit éclater, on entend circuler des rumeurs qui en sont le signe précurseur et infaillible. Nous aurons la guerre ! nous aurons la guerre ! telle était la rumeur qui remplissait l’air de Paris. Je fus saisie d’une angoisse indicible, non à cause des miens, puisque l’Autriche était, pour le moment, hors de cause, mais nous ne savions envisager la guerre qu’au point de vue humain. Les paroles suivantes, dites un jour devant nous par Guy de Maupassant, expriment bien mon propre sentiment :
« Quand je songe seulement à ce mot : « la guerre », il me vient un effarement, comme si l’on me parlait de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose lointaine, finie, abominable, contre nature… »
Lorsqu’on sut que Prim avait offert la couronne au prince Léopold, le duc de Grammont prononça au Corps législatif un discours, très applaudi, dont voici à peu près l’esprit :
« Nous ne voulons pas nous immiscer dans les affaires des autres nations ; mais, nous ne pensons pas que notre respect des droits d’un État voisin nous oblige à accepter l’élévation d’un de ses princes au trône d’Espagne, cette élévation ne pouvant que rompre, à notre détriment, l’équilibre européen, et mettre en danger les intérêts et l’honneur de la France. »
Toute une dynastie de Hohenzollern aurait pu s’asseoir sur le trône de Charles-Quint, et sur bien d’autres encore, sans causer aux intérêts et à l’honneur de la France la centième partie du dommage que lui ont attiré ses hommes d’État par leur arrogant : « Nous ne le permettrons pas ! »
« Nous espérons fermement », poursuivait l’orateur, « que le cas ne se produira pas ; nous comptons pour cela sur la sagesse de l’Allemagne et sur l’amitié de l’Espagne. Mais s’il devait en être autrement, oh ! alors, messieurs, forts de votre appui et de celui de la nation, nous saurons, sans hésitation et sans faiblesse, faire notre devoir. » (Bravos frénétiques.)
Àpartir de ce moment, la presse ne cessa de pousser à la guerre. Émile de Girardin, surtout, excitait ses compatriotes à punir l’audace inouïe de cette candidature Hohenzollern. Enivrée par ses triomphes de 1866, la Prusse s’imagine pouvoir poursuivre sur le Rhin sa marche triomphale et ses confiscations de territoire… Mais, grâce à Dieu, nous sommes là pour rabattre l’arrogance de ces casques pointus… Et il continuait sur ce ton. Quant à l’empereur, il souhaitait toujours le maintien de la paix ; mais son entourage regardait la guerre comme d’autant plus inévitable que l’on sentait fermenter, sans cesse davantage, dans la nation, le mécontentement politique. Rien ne saurait mieux qu’un succès militaire rendre au gouvernement le respect et l’affection de Ia nation française, éprise de gloire.
Des consultations furent simultanément ouvertes sur la situation par les différents cabinets d’Europe. Tous demandèrent le maintien de la paix. En Allemagne, les groupes populaires publièrent un manifeste, signé notamment par Liebknecht, où on lisait : « La seule pensée d’une guerre franco-allemande est un crime. » J’appris qu’il existait déjà alors un parti — le parti socialiste — comptant plusieurs centaines de milliers de membres, dont le programme portait, comme premier article « la suppression des préjugés sociaux et nationaux ».
Benedetti reçut l’ordre d’inviter le roi de Prusse à interdire à son cousin Léopold d’accepter la couronne d’Espagne. Le roi Guillaume se trouvait alors aux eaux d’Ems. Benedetti s’y rendit, le 9 juillet, et obtint une audience à ce sujet.
Le roi répondit simplement qu’il n’avait rien à interdire à un prince majeur.
En France, cette réponse combla de joie le parti de la guerre : Ainsi on veut nous pousser à bout ! Le chef de la dynastie n’aurait pas le droit d’interdire ni d’imposer quelque chose à un prince de sa maison ? C’est absolument ridicule ! Les Hohenzollern s’imaginent que nous les laisserons tranquillement faire… que nous accepterons l’humiliation de voir qu’on ne tient aucun compte de notre protestation ?… Jamais ! nous savons ce que l’honneur et le patriotisme exigent de nous !……
Et toujours plus distincts et toujours plus sinistres grondaient les bruits précurseurs de l’orage. Le 12 juillet, cependant, arrive une bonne nouvelle : Don Saluste Olozaga annonce officiellement au gouvernement français que le prince Léopold de Hohenzollern, ne voulant donner aucun prétexte à la guerre, renonce à la couronne qui lui est offerte.
La nouvelle est communiquée à la Chambre, à midi. Émile Ollivier déclare qu’elle met fin à toute contestation. Toutefois, le même jour (évidemment en exécution d’ordres antérieurs), des troupes et du matériel de guerre sont dirigés sur Metz. Dans cette même séance, Clément Duvernois interpelle :
« Quelles garanties avons-nous que la Prusse ne fera pas surgir de nouvelles complications dans le genre de cette succession d’Espagne ; nous ne devons négliger aucune mesure de précaution. »
On dépêche, de nouveau, Benedetti à Ems pour sommer cette fois Guillaume de s’engager à interdire cette candidature au prince Léopold, non seulement dans le présent, mais aussi dans l’avenir. Démarche absurde, puisque celui auquel on voulait imposer de tels engagements n’avait pas le droit de les prendre ? Le roi de Prusse, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
Le 15 juillet, mémorable séance à la Chambre. Émile Ollivier demande pour la guerre un crédit de 500 millions. Thiers s’y oppose. Ollivier insiste et affirme qu’il accepte, devant l’histoire, la responsabilité de sa proposition. Il expose que le roi de Prusse a refusé de recevoir l’ambassadeur français et, par une dépêche diplomatique, a notifié ce fait au gouvernement français. La gauche demande à voir cette dépêche ; la majorité proteste tumultueusement contre la communication de ce document (qui n’a probablement jamais existé). Cette même majorité accorde tous les crédits demandés pour la guerre. Qu’il eût été cependant aisé d’apaiser un si léger conflit, s’il eût existé un tribunal international !
19 juillet. L’ambassadeur français à Berlin remet au gouvernement prussien la déclaration de guerre.
Déclaration de guerre ! On prononce ces mots avec insouciance et légèreté, et ils représentent la condamnation à mort d’un demi-million de créatures humaines !
⁂
Je retrouve, dans mon journal, le texte de la déclaration de guerre. Voici ce document :
« Considérant le projet d’occupation du trône d’Espagne par un prince allemand comme attentatoire à la sécurité territoriale de la France, le gouvernement de S. M. l’empereur des Français a cru devoir exiger, de S. M. le roi de Prusse, la promesse de ne jamais donner, dans l’avenir, son assentiment à une semblable combinaison. S. M. le roi de Prusse s’étant refusée à donner cette garantie, et ayant déclaré, au contraire, se réserver, le cas échéant, la libre appréciation des circonstances, le gouvernement français a cru voir, dans cette réserve, une arrière-pensée pleine de dangers pour la France et pour le maintien de l’équilibre européen.
« Cette réponse a été aggravée par le refus du roi de recevoir l’ambassadeur français et d’aviser avec lui à un nouveau mode de solution.
« En conséquence, le gouvernement français a cru de son devoir de songer à la défense de sa dignité offensée et de ses intérêts menacés. Il a donc résolu de prendre toutes les mesures qu’exige la situation actuelle, et se considère, dès à présent, en état de guerre avec la Prusse. »
État de guerre ! Celui qui, du fond de son cabinet, trace ces mots sur le papier, songe-t-il qu’il trempe sa plume dans le sang et dans les larmes ?
Ainsi, cette fois, c’est à cause d’un prince à trouver pour un trône vacant que la tourmente a été déchaînée.
Kant a-t-il raison lorsqu’il affirme que la condition fondamentale de la paix perpétuelle est la constitution républicaine de tous les États ?
Certainement, bien des causes de guerre disparaîtraient. L’histoire montre que nombre de campagnes n’ont été entreprises que dans un intérêt dynastique ; mais, il n’en est pas moins certain que les républiques aussi sont belliqueuses. Ce n’est pas la forme du gouvernement, mais l’antique, barbare et féroce esprit belliqueux qui allume encore aujourd’hui, chez les peuples, quel que soit leur régime politique, les haines nationales, l’amour de la guerre, la soif de la conquête
J’ai gardé le souvenir très net de l’état d’âme où je me trouvais au moment de la déclaration de la guerre franco-allemande. Avant la date fatale, on sentait comme une lourdeur d’orage dans l’atmosphère,… puis ce fut le déchaînement de la tempête… toute la population prise de fièvre… Naturellement, — comme toujours, en pareille circonstance, — on crut, au début de la campagne, à une marche triomphale. Dans les rues, on entendait partout le cri : « À Berlin !… à Berlin !… » Partout retentissait la Marseillaise. Dans tous les théâtres, l’actrice ou la cantatrice la plus en vogue — à l’Opéra, c’était alors Marie Sass — s’avançait devant la rampe et entonnait ce chant patriotique, que le public écoutait debout. Nous assistâmes, un soir, Frédéric et moi, à cette scène, et nous levâmes, non par politesse, mais, parce que nous nous sentions vraiment électrisés.
— Vois-tu, Martha, me dit Frédéric, cette étincelle d’enthousiasme qui soulève cette foule dans un même et puissant battement de cœur : c’est de l’amour.
— Tu crois ? C’est cependant un chant de haine :
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons !
— N’importe : l’union dans la haine est encore de l’amour. Deux ou plusieurs êtres qui s’unissent dans un sentiment commun s’aiment. Que les hommes puissent seulement accepter une conception plus haute que celle de nationalité, en s’élevant jusqu’à l’idée d’humanité, et alors…
— Ah ! soupirai-je, quand cela sera-t-il ?
— Quand est un terme très relatif : par rapport à la durée de notre vie, il veut dire jamais ; par rapport à celle de la race, demain.
⁂
Lorsqu’une guerre éclate, les États neutres se partagent en deux camps, et prennent parti pour ou contre l’un des belligérants.
Avec laquelle des deux nations pouvions-nous bien sympathiser, Frédéric et moi ? Comme Autrichiens, nous avions, « patriotiquement » parlant, le droit de désirer la défaite de nos vainqueurs. On s’intéresse aussi naturellement à ceux au milieu desquels on vit, et dont les sentiments et les idées deviennent un peu les vôtres. Mais Frédéric était d’origine prussienne ! Et puis, la France n’appuyait-elle pas sa déclaration de guerre sur des raisons, ou plutôt sur des prétextes bien futiles ? La cause des Allemands nous paraissait plus juste puisqu’ils ne prenaient les armes que contraints et pour répondre à une provocation. C’est avec raison que, dans son discours du trône, le 19 juillet, le roi Guillaume avait dit :
Le peuple allemand et le peuple français, jouissant tous deux, et au même degré, des bienfaits d’une éducation chrétienne et d’une prospérité toujours croissante, étaient appelés à une plus noble lutte que celle des armes. Toutefois, les diplomates français ont jugé bon d’exciter à leur profit, et pour le plus grand avantage de leurs passions personnelles, la sensibilité très vive, mais très excusable de notre grande voisine.
De son côté, Napoléon III publia la proclamation suivante :
En face des prétentions de la Prusse, nous avons cru devoir élever une protestation ; il n’en a point été tenu compte, et dans les événements ultérieurs, la Prusse nous a fait sentir tout son mépris. Notre pays en a été profondément irrité, et des cris de guerre ont immédiatement retenti d’un bout de la France à l’autre. Il ne nous reste plus qu’à régler cette affaire par les armes. Nous ne faisons pas la guerre à l’Allemagne, dont nous entendons respecter l’indépendance ; nous souhaitons vivement que tous les peuples qui composent la grande nation allemande disposent librement de leur sort. Pour ce qui nous concerne, nous ne voulons qu’établir une situation européenne qui garantisse notre sécurité présente et future. Nous désirons arriver à une paix durable, fondée sur les véritables intérêts des peuples ; nous souhaitons de voir cesser le misérable état actuel, qui pousse les nations à dévorer toutes leurs ressources en armements réciproques.
Dix-huit ans plus tard, voici comment furent appréciés ces événements. Dans son ouvrage sur la guerre de 1870, le général Boulanger écrit : « Après avoir obtenu une satisfaction légitime, nous avons voulu imposer une humiliation au roi de Prusse ; nous en sommes venus à prendre une attitude diplomatique agressive presque inconsciente. La renonciation formelle du prince Léopold de Hohenzollern nous était acquise ; nous avions en outre l’assentiment du roi de Prusse à cette renonciation. La réparation était suffisante, car elle demeurait sur le terrain respectif des intérêts de la France et des obligations du chef de la famille des Hohenzollern. Nous devions nous en tenir là ; notre gouvernement poussa plus loin. Il voulut un engagement catégorique du roi Guillaume pour l’avenir. En portant si haut ses prétentions, il déplaçait l’objet et le terrain du litige. Il en faisait une provocation directe au souverain de la Prusse. »
Quelle leçon, quelle grande leçon dans ces lignes ! Ainsi, ce fut pour obtenir une paix durable que la France entreprit cette guerre ! Et qu’en est-il résulté ? — L’année terrible ! Un état d’hostilité qui dure encore ! Cette situation misérable, à laquelle Napoléon faisait allusion, combien n’a-t-elle pas empiré depuis ? Le projet de désarmement général de l’empereur était très sérieux et absolument sincère. Mais le parti de la guerre lui força la main ; il dut céder. Toutefois, il ne put s’empêcher de donner, dans sa proclamation, une place à son idée favorite. Il se consola par l’espoir de la reprendre « après la campagne — après la victoire ». C’est tout autre chose qui devait arriver.
Je ne pensais pas que cette guerre pût être de longue durée ni bien sérieuse. Deux ou trois batailles gagnées ou perdues d’un côté ou de l’autre, et, certainement, on arriverait à mettre un terme à l’effusion du sang… Folle que j’étais ! Comme si les résultats d’une guerre se mesuraient à l’importance de sa cause !
Nous aurions volontiers quitté Paris, car l’enthousiasme de la population nous affectait péniblement ; mais, tous les chemins du côté de l’Est étaient maintenant fermés ; nous étions aussi retenus par l’aménagement de notre hôtel… nous hésitâmes, puis, enfin, nous résolûmes de rester. Il n’était naturellement plus question de réceptions ni d’invitations mondaines. Nous n’avions plus de relations suivies qu’avec un très petit nombre d’amis du monde littéraire qui se trouvaient encore à Paris. Il était tout particulièrement intéressant pour Frédéric d’entendre, à ce moment, les jugements portés sur la situation par des esprits supérieurs. Je retrouve, dans mon journal, quelques unes de mes propres idées exprimées à cette époque par un tout jeune auteur, Guy de Maupassant, parvenu depuis à une si grande célébrité :
La guerre ! quand je songe seulement à ce mot, je suis saisi d’horreur comme si j’entendais parler de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose abominable, contre nature, remontant aux âges barbares, mais dont la civilisation aurait eu raison. La guerre ! se battre, s’égorger, s’entre-tuer ! Dire qu’aujourd’hui, à notre époque, avec notre science, nos connaissances si étendues, au degré de culture si élevé auquel nous croyons être parvenus, nous avons des écoles où l’on apprend à tuer — à tuer à une grande distance — le plus grand nombre possible d’individus à la fois !… …Et le plus étonnant, c’est que les peuples supportent cet état de choses… que la société ne se révolte pas au seul mot de guerre ! Tout gouvernement devrait regarder comme son premier devoir d’éviter la guerre, tout comme un capitaine de vaisseau est tenu d’éviter un naufrage. Quand un capitaine a perdu son navire, il est sommé de comparaître devant une cour de justice, qui le condamne, s’il est prouvé qu’il se soit rendu coupable de quelque négligence. Pourquoi un gouvernement ne serait-il pas, après toute déclaration de guerre, soumis à un semblable jugement ? Si l’intelligence des peuples pouvait seulement s’ouvrir là-dessus ! S’ils se refusaient à se laisser ainsi massacrer sans raison, c’en serait fait de la guerre.
Voici des paroles, également de la même époque, d’Ernest Renan :
N’est-il pas désolant de penser que tout ce qu’au cours de ces cinquante dernières années, nous nous sommes, nous, hommes de science et d’études, efforcés de produire, va être anéanti d’un seul coup : la sympathie de peuple à peuple, la connaissance et l’intelligence réciproques des nations, leurs efforts si puissants dans tous les domaines ? La guerre tue l’amour de la vérité : que de calomnies, que de mensonges vont, maintenant, pendant une cinquantaine d’années, être dits et crus avidement d’un peuple à l’autre ! Quel ralentissement dans la marche du progrès européen ! Hélas ! nous serons impuissants à relever dans cent ans ce que la guerre va détruire en un seul jour !
J’eus aussi l’occasion de lire une lettre que Gustave Flaubert écrivait à George Sand, dans les premiers jours de juillet. La voici :
Je suis désespéré de la stupidité de mes concitoyens ; cette incorrigible barbarie de l’homme me remplit de la plus profonde tristesse. Cet enthousiasme qui ne repose sur aucune idée me fait souhaiter la mort pour n’en plus voir la manifestation. Le brave Français veut se battre : 1 parce qu’il se croit insulté par la Prusse ; 2 parce que l’état actuel de l’homme est la férocité ; 3 parce que la guerre a, pour l’homme, un attrait mystique. En sommes-nous à la guerre de races ? Je le crains. Les terribles batailles qui vont être livrées n’ont pas même un prétexte pour se justifier, Ce n’est que le plaisir de se battre pour se battre. Que je regrette les ponts et les tunnels qui vont sauter ! Que de travail perdu ! Vous avez vu qu’un membre de la Chambre a proposé la dévastation du grand-duché de Bade. Oh ! que je voudrais être chez les Bédouins !
— Ah ! m’écriai-je, quand j’eus terminé la lecture de cette lettre, que ne sommes-nous nés cinq cents ans plus tard ! Cela vaudrait encore mieux que de vivre chez les Bédouins.
— Il ne faudra pas tout ce temps aux hommes pour devenir raisonnables, repartit Frédéric avec conviction.
⁂
On en était maintenant à la période des décrets et des proclamations.
Toujours les mêmes vieux refrains de la part du gouvernement et des autorités militaires ; et toujours la même approbation et le même enthousiasme de la part du public. On acclamait les manifestes promettant la victoire avec les mêmes transports qu’eût excités une victoire réelle.
Le 28 juillet, de son quartier général de Metz, Napoléon III lança la proclamation suivante. Je la transcris comme modèle de phraséologie ronflante et creuse :
Nous défendons le sol de la patrie : nous vaincrons, Soldats d’Afrique, de Crimée, de Chine, d’Italie, du Mexique ! rien ne peut être au-dessus de vos efforts et de votre dévouement : vous montrerez encore une fois ce que peut l’amour de la patrie. Sur quelque chemin que nous marchions, en dehors de nos frontières, nous y retrouverons les traces glorieuses de nos pères. Nous nous montrerons dignes d’eux. L’avenir de la liberté et de la civilisation dépend de nos succès. Soldats, que chacun fasse son devoir et le Dieu des armées sera avec nous !
Le Dieu des armées ne pouvait naturellement manquer d’être de la partie.
Le 30 juillet, le roi Guillaume quitte Berlin et publie le manifeste suivant :
Au moment de rejoindre l’armée et de combattre avec elle pour l’honneur et la défense de nos biens les plus précieux, j’amnistie tous les condamnés politiques. Mon peuple sait comme moi que ce n’est point nous qui avons attenté à la paix ni déclaré la guerre ; mais, une fois provoqués, à l’exemple de nos pères, et confiants dans le Dieu des armées, nous sommes résolus à soutenir la lutte pour le salut de la patrie.
La nécessité de se défendre ! Voilà la seule raison que l’on ose donner de ces égorgements criminels ! C’est pourquoi les deux partis ne manquent jamais de l’invoquer. Ce n’est point une contradiction, car ils sont dominés tous deux par une troisième puissance : l’antique esprit guerrier et conquérant. C’est contre lui que tous devraient s’unir en une ligue défensive.
⁂
— Ô monsieur ! Ô madame ! quel bonheur ! quelle heureuse nouvelle ! s’écrièrent un jour, en se précipitant dans le salon, le valet de chambre et le cuisinier. C’était le jour de Wörth.
— Qu’y a-t-il ?
— La dépêche est affichée à la Bourse ; nous sommes vainqueurs ; l’armée du roi de Prusse est anéantie. Toute la ville pavoise ; ce soir on illuminera !
On apprit dans l’après-midi, que la dépêche était fausse — une simple manœuvre de Bourse —. Donc, pas d’illuminations. Ollivier harangua la foule du haut de son balcon.
Le 7 août, mauvaises nouvelles. L’empereur quitte Saint-Cloud pour se rendre sur le théâtre de la guerre. L’ennemi a franchi la frontière. Les journaux ne peuvent trouver de termes assez violents pour exprimer l’indignation que leur cause « l’Invasion ». Cependant, le cri : « À Berlin ! à Berlin ! » laissait bien supposer de la part des Français l’intention d’entrer en Allemagne. Ils n’auraient vu en cela rien de révoltant ; mais, que les Barbares de l’Est se permettent d’envahir la belle France, chérie de Dieu… c’était une sauvagerie dont il fallait avoir promptement raison.
— Le ministre de la guerre par intérim fait savoir, par décret, que tous les citoyens valides, entre trente et quarante ans, ne faisant point encore partie de la mobile, doivent être immédiatement incorporés. Il se forme un ministère de la défense nationale. Le crédit de guerre de 500 millions, déjà accordé, est doublé. Il est tout à fait réconfortant de voir avec quel noble esprit de sacrifice les gens disposent ainsi de la vie et de la fortune des autres. Un léger malaise financier se fait naturellement sentir. On perd 10 p. 400 sur le change d’un billet de banque ; il n’y a plus assez d’or en circulation pour faire face à la quantité de billets émis par la Banque de France.
Et du côté de l’Allemagne ? victoires sur victoires !
À Paris, la consternation et la colère remplacent la jactance et l’humeur belliqueuse des premiers jours. Le sentiment qu’une horde de vandales s’est abattue sur le pays grandit de plus en plus. Les Français paraissent avoir totalement oublié que ce sont eux, qui, par leur déclaration de guerre, ont provoqué cette calamité… Il se débite sur l’ennemi les contes les plus monstrueux : « Les uhlans ! les uhlans » ! On dirait que ce mot rend un son fantastisco-infernal. Ce corps prend, dans l’imagination populaire, la forme d’une troupe diabolique. Si quelque coup hardi est exécuté par la cavalerie allemande, il est infailliblement attribué aux uhlans, réduits à vivre de butin. En même temps que ces bruits sinistres, se répandent aussi des bruits de triomphe. Le mensonge est, en temps de guerre, un devoir patriotique ; il faut soutenir le courage. Sous la dictée de Frédéric, j’ai transcrit, dans mon journal, cet extrait du journal le Volontaire :
Depuis le 16 août, les Allemands ont déjà perdu 144 000 hommes ; le reste sera bientôt décimé par la faim. Les dernières réserves sont appelées, soit la landwehr et la landsturm. Ces corps sont composés d’hommes de soixante ans, armés d’anciens fusils à pierre, une énorme blague à tabac au côté droit, une grosse gourde d’eau-de-vie au côté gauche, leur longue pipe en terre à la bouche ; dans leur sac, leur moulin à café et leur thé de guimauve. Haletant sous le poids de ce sac, ils avancent, soufflant et toussant, et se disposent à traverser le Rhin. Ils accablent de malédictions ceux qui les arrachent ainsi aux embrassements de leurs petits enfants pour les envoyer à une mort certaine. Quant aux nouvelles de leurs soi-disant victoires, ce ne sont que mensonges prussiens bien connus.
Le 20 août, le comte de Palikao fait savoir à la Chambre que trois corps d’armée prussiens marchant contre Bazaine ont péri dans les carrières de Jaumont. (Très bien ! très bien ! ) Il est vrai que personne ne connaît ces carrières ; on ne saurait non plus s’expliquer comment elles ont pu contenir trois corps d’armée, mais l’heureuse nouvelle n’en vole pas moins de bouche en bouche : « Vous savez, n’est-ce pas ?… dans les carrières ? — Oui, oui… à Jaumont… » On dirait que tous ceux qui en parlent sont de Jaumont et connaissent les bienheureuses carrières comme le fond de leur poche. À la même époque, le bruit circule que le roi de Prusse, voyant l’état de son armée, est devenu fou de désespoir.
On n’entend dire que des insanités. L’excitation, la fièvre de la population augmentent d’heure en heure. On a cessé de considérer la guerre… « là-bas, » comme une simple promenade militaire. On sent que les forces, que l’on a volontairement déchaînées, vont produire quelque chose de terrible ; on ne parle que d’armées anéanties, de luttes corps à corps, de trahison, d’espionnage. À propos du combat de Bazeilles, on raconta que les Bavarois avaient commis les horreurs les plus abominables.
— Le crois-tu, Frédéric, demandai-je à mon mari, de la part de ces braves Bavarois ?
— C’est fort possible : Bavarois, Turc, Allemand, Français ou Italien, un être qui défend sa vie, et qui a le bras levé pour tuer un adversaire, a fait litière de tout sentiment humain ; la bête seule vit en lui, folle et ivre de sang.
⁂
Trochu éprouve le besoin de relever, par une nouvelle proclamation, le courage des Français. Dans ce but, il rappelle une ancienne devise bretonne : « Avec l’aide de Dieu pour la patrie ! » Cela n’est pas nouveau, cela a déjà été dit dans d’autres proclamations ; mais l’effet ne manque jamais : la population est enthousiasmée. Il s’agit, maintenant, de transformer Paris en place forte. — Paris, place forte ? Je ne puis le concevoir. Paris, la ville que Victor Hugo a appelée la ville Lumière ; — Paris, la ville de science, de plaisir et d’art ; — Paris, ce centre de la mode, du luxe, de l’esprit — Paris veut se fortifier, c’est-à-dire devenir le but suprême des efforts de l’ennemi, la cible de son tir ! Il veut s’isoler de toute communication avec le pays et s’exposer à la famine et à l’incendie. Et les gens font cela « de gaîté de cœur », dans un complet esprit de sacrifice, avec une joyeuse émulation, comme s’il s’agissait de l’œuvre la plus noble et la plus utile ! Le travail se fait avec une hâte fiévreuse ; il s’agit d’élever des remparts, d’y percer des meurtrières, de creuser des fossés, d’établir des ponts-levis, de couvrir les canaux et de les garnir d’ouvrages de défense. On bâtit des poudrières, et l’on place sur la Seine une flottille de canonnières. Quelle fièvre ! Quelle activité ! Quelle dépense de zèle et d’énergie ! Quels frais monstrueux de travail et d’argent ! Que tout cela serait beau et réjouissant, appliqué à une œuvre féconde de paix et de progrès !… Mais, lorsqu’on songe à l’œuvre de mort et de destruction à laquelle tend tout cet effort !…
La ville s’approvisionne en vue d’un siège que l’on prévoit très long. Jusqu’à présent, on n’a jamais vu de forteresse imprenable. La capitulation est une affaire de temps ; et cependant, on élève toujours de nouvelles forteresses et on continue à y amonceler des vivres, en dépit de l’impossibilité mathématique de se garantir indéfiniment de la famine.
On établit des moulins et des parcs à bestiaux ; mais le moment n’en doit pas moins fatalement venir où le blé fera défaut, et où les animaux de boucherie seront consommés. Mais on ne prévoit pas ce moment ; on espère que d’ici là l’ennemi aura été repoussé ou anéanti. Tous les hommes sont enrégimentés ou s’enrôlent volontairement. Tous les pompiers des environs se joignent à la garnison de Paris. Des incendies peuvent, en attendant, éclater en province, mais qu’importe ! De semblables incidents ne comptent plus en face d’un désastre national. Vers les premiers jours de septembre, 60 000 pompiers sont déjà dans Paris. Les marins sont également requis pour la défense de la capitale ; il se forme journellement de nouveaux corps sous les différents noms de volontaires, éclaireurs, francs-tireurs, etc.
Les événements se succèdent avec une rapidité foudroyante. Toute vie civile est suspendue. Une seule pensée hypnotise les esprits : « Mort aux Prussiens ! » On sent se soulever une tempête de haines ; elle n’a pas encore éclaté, mais on en perçoit, de toutes parts, les grondements précurseurs. Toute proclamation officielle, toute manifestation publique n’est que l’expression de ce sentiment : « Mort aux Prussiens ! » Toutes ces troupes régulières et irrégulières, ces munitions, ces ouvriers, tout ce qu’on entend dans le tumulte des foules, tout ce qu’on voit dans le flamboiement des armes, tout vous redit cette pensée sinistre : « Mort aux Prussiens ! » Et c’est le même sentiment qu’exprime encore, sous une autre forme, ce cri d’amour : « Pour la patrie ! »
Je demandai, un jour, à Frédéric :
— Toi, qui es d’origine prussienne, quel effet te font ces manifestations de haine ?
— Tu me posas la même question en 1866. Je te répondrai aujourd’hui comme alors : ce n’est point comme citoyen, mais comme homme, que je souffre de tant de haine. Si je juge les Français au point de vue national, je ne puis les blâmer. Ce sentiment qui nous révolte, ils l’appellent la haine sacrée de l’ennemi ; il constitue une partie essentielle du patriotisme guerrier. L’unique pensée des Français est de délivrer leur pays de l’invasion ; ils oublient que cet ennemi, c’est leur gouvernement qui l’a attiré. Ils ont eu le tort de le croire sur parole quand il leur a représenté cette guerre comme inévitable ; mais ils ne perdent, maintenant, leur temps ni en récriminations ni en invectives. La calamité est là ; il s’agit de mettre en œuvre toutes les forces, tout l’enthousiasme du pays pour la conjurer, ou pour succomber ensemble, dans un sentiment d’universelle abnégation. Va, crois-moi, l’homme est doué d’une grande puissance d’aimer. Qu’il est seulement regrettable de la lui voir gaspiller dans les vieux errements de haine !
— Et, de l’autre côté, ces Prussiens si détestés, ces barbares aux cheveux rouges, que font-ils ? Ils ont été provoqués, et ils s’avancent maintenant sur le pays de ceux qui les menaçaient. « À Berlin ! à Berlin ! » Il y a à peine quelques semaines, ce cri retentissait dans toute la ville. Pourquoi ceux qui ont crié : « À Berlin ! à Berlin ! » imputent-ils maintenant à crime aux Prussiens leur marche sur Paris ?
— Parce qu’il ne peut y avoir ni logique, ni justice dans l’égoïsme patriotique. Cette marche des Allemands, je ne puis m’empêcher de l’admirer. J’ai été soldat et je connais la magie qui s’attache à l’idée de victoire ; je sais tout l’orgueil, toute la joie qu’elle donne. Elle est le but, la récompense de tous les sacrifices que l’on exige du soldat…
— Mais pourquoi les vaincus, qui sont des soldats, et connaissent, comme toi, le prestige de la victoire, n’admirent-ils pas le succès de leurs vainqueurs ? Pourquoi, dans aucun rapport officiel, après une bataille perdue, un chef d’armée vaincu n’at-il jamais dit : L’ennemi a remporté une glorieuse victoire ?
— Parce que, je te le répète, l’esprit guerrier et l’égoisme patriotique sont la négation même de toute justice.
Nous ne pensions et ne pouvions penser à rien d’autre qu’aux péripéties de ce gigantesque duel à mort.
Notre bonheur !… notre pauvre bonheur ! Nous le possédions… mais nous ne pouvions en jouir. Oui, nous avions tout ce que le ciel propice peut donner de meilleur sur cette terre ; un amour immense, la fortune, deux enfants ravissants, l’indépendance, le goût des choses intellectuelles… Mais pouvions-nous… devions-nous être heureux, tandis qu’autour de nous tous tremblaient, s’affolaient, souffraient et mouraient ? C’eût été vouloir s’amuser sur un vaisseau démonté par la tempête.
— Un poseur, ce Trochu ! me dit un jour Frédéric ; tu ne devinerais jamais quel coup de théâtre il vient de faire aujourd’hui.
— Les femmes appelées au service militaire ?
— Il s’agit bien de femmes ; mais elles ne sont pas appelées, au contraire.
— Les cantinières supprimées ?… Les sœurs de charité renvoyées ?…
— Tu n’y es point encore ; c’est bien cependant de suppression qu’il s’agit et, en quelque sorte, de cantinières aussi, puisque leur rôle est de verser l’ivresse du plaisir. Bref, sans plus d’énigme, le demi-monde est expulsé.
— Et c’est le ministre de la guerre qui a pris cette décision ? Quelle relation y a-t-il ?…
— Je n’en vois aucune ; mais le public est ravi de cette mesure. D’abord il espère un bon résultat de tout nouveau décret, de même que certains malades aperçoivent en tout nouveau remède une chance de guérison. En voyant le vice expulsé, les gens pieux se disent : qui sait si le Ciel, visiblement courroucé, ne pardonnera pas maintenant aux Parisiens ? Et d’ailleurs, dans un moment où l’on se prépare aux graves devoirs et aux privations d’un siège, à quoi bon garder dans Paris ces créatures de dissipation et de plaisir ? Cette mesure paraît à tous excellente, tout à fait morale, et, par-dessus le marché, très patriotique, puisque la plupart de ces femmes sont étrangères, Anglaises, Espagnoles, voire même Allemandes ; peut-être même y a-t-il des espionnes parmi elles ! La ville n’a plus maintenant de place que pour ses propres enfants, et pour ses enfants vertueux !
Le 28 août, nouvelle expulsion ; tous les Allemands durent quitter Paris dans les trois jours.
Ceux qui signèrent ce décret ne se doutaient probablement pas du venin mortel, à l’action lente et prolongée, qu’il allait distiller. On éveillait ainsi la haine de l’Allemagne. De ce moment, la France et l’Allemagne ne se sont plus considérées comme deux grandes, fortes et puissantes nations dont les armées avaient dû se livrer un chevaleresque combat. Une haine profonde et réciproque s’est infiltrée chez les deux peuples, et se transmet en héritage de génération en génération.
J’eus l’occasion de voir de près combien ce décret d’expulsion fut cruel pour beaucoup d’honnêtes et paisibles familles. Parmi les négociants avec lesquels nous étions en rapport pour la décoration et l’ameublement de notre hôtel, se trouvaient plusieurs Allemands : un carrossier, un tapissier et un ébéniste établis depuis quinze à vingt ans à Paris, où, par leur mariage avec des Parisiennes, ils s’étaient fondé un foyer et acquis une bonne clientèle. Et maintenant, il leur fallait, en trois jours, fermer leur maison, se séparer de tout ce qui leur était cher, perdre fortune, clientèle, commerce ! Consternés, ils vinrent nous faire part de leur malheur. Ils ne pouvaient, naturellement, terminer les commandes qu’ils étaient sur le point de nous livrer.
« Mon vieux père est en ce moment très malade », nous dit l’un d’eux ; — « Ma femme attend ses couches au premier jour… et partir ainsi ! nous dit l’autre… » — « Je n’ai pas un sou à la maison ! gémit le troisième ; parmi mes clients, presque tous mes débiteurs sont absents et les autres ne se pressent pas de me régler. Je ne puis donc moi-même payer mes ouvriers, qui sont tous Français. Dans huit jours, j’aurais pu livrer une importante commande qui m’eût assuré un bon bénéfice… et il me faut tout abandonner précipitamment… dans la plus grande confusion ! »
Et pourquoi ? Pourquoi toutes ces calamités s’abattaient-elles sur ces malheureux ? Parce qu’ils appartenaient à une nation dont l’armée faisait victorieusement son devoir ; ou, pour remonter plus haut, parce qu’un Hohenzollern aurait pu, dans l’avenir, accepter une candidature au trône d’Espagne… Mais non, ce motif n’a jamais été sérieux, il n’a été que le prétexte de la guerre.
⁂
Sedan ! — l’empereur Napoléon III a rendu son épée. — Cette nouvelle nous bouleversa. C’était une véritable catastrophe historique. — L’armée française anéantie, l’empereur prisonnier. — La partie était donc terminée. S’il y a des gens qui ont le droit de se dire citoyens du monde, ils peuvent aujourd’hui illuminer, dis-je ; s’il y avait des temples consacrés à humanité, ce serait l’occasion d’y chanter des Te Deum, puisque le massacre est terminé !
— Ne te réjouis pas trop, ma chérie, me dit Frédéric. Pour une armée anéantie, il en sortira dix de terre. La France est affolée de colère et de douleur. Au point de vue patriotique, sa douleur est sainte, sa colère est juste. Quoi qu’elle puisse faire de désespéré, ce ne sera point poussée par l’égoïsme, mais, au contraire, par un sublime sentiment de sacrifice.
— Je veux espérer que la guerre est terminée.
— J’en doute, et d’ailleurs, la semence de guerres futures n’en est pas moins jetée…
Le 4 septembre, nouvel acte de violence, nouveau remède tenté pour le salut de la patrie : l’empereur est déposé ; la France se déclare en République. Les fautes, les trahisons, tout est mis sur le dos de l’Empire et de ses généraux ; la France n’y est pour rien, et n’en accepte pas la responsabilité. En renversant le trône, on a, du même coup, déchiré du livre de l’histoire la page où étaient inscrits Wörth, Freshwilliers et Sedan. Maintenant, c’est le pays lui-même qui va continuer la guerre, si l’Allemagne a l’audace de poursuivre son infâme invasion.
— Mais si Napoléon eût été vainqueur ? demandai-je à Frédéric.
— Les Français auraient naturellement considéré ses victoires et sa gloire comme les victoires et la gloire du pays.
— Cela est-il juste ?
— Ne pourras-tu donc te déshabituer de cette question ?
Hélas ! la catastrophe de Sedan ne termina pas la guerre. Partout, au contraire, la rage, le désir de vengeance, la haine de l’ennemi et la haine aussi de la dynastie déchue étaient poussés au paroxysme.
Le travail de fortification se poursuivait avec ardeur. Tout bâtiment compris dans le périmètre de la principale enceinte fut abandonné ou démoli. Tous les environs furent rasés ; les habitants de la banlieue se réfugiaient dans Paris. Quel triste tableau que celui de ces familles, traînant ainsi, en longues files, à travers les rues, les débris de leurs foyers détruits ! J’avais déjà vu ce spectacle, en Bohême, lorsque les pauvres gens de la campagne fuyaient devant l’ennemi victorieux. C’êtaient bien les mêmes visages anxieux et sombres… le même accablement… la même fièvre… la même douleur.
Enfin, Dieu soit loué ! voici une bonne nouvelle. Préparée par l’entremise de l’Angleterre, une entrevue a lieu, à Ferrières, entre Jules Favre et Bismarck. On va enfin s’entendre et conclure la paix ! Loin de là ; le gouffre qui sépare les deux nations apparaît plus profond après. Les journaux allemands commencent à parler de l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine : ils expriment le vœu de voir réunie à la patrie cette terre jadis allemande. D’ailleurs, c’est une forteresse indispensable en vue des guerres futures. D’autre part, la France a perdu la partie, n’est-il pas juste qu’un fruit de la victoire échoie au vainqueur ? En cas de succès, les Français se seraient approprié les provinces du Rhin.
En attendant, l’armée victorieuse ne ralentit point sa marche ; les Allemands sont déjà aux portes de Paris. La cession de l’Alsace-Lorraine est officiellement demandée. On y répond par la déclaration bien connue : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. »
Nous résolûmes alors de partir. Pourquoi rester, sans nécessité, dans une ville étrangère assiégée ? Pourquoi demeurer au milieu de gens hypnotisés par la haine et la vengeance, qui nous regardent de travers, et, en nous entendant parler allemand, nous montrent quelquefois le poing ? Il était devenu difficile de quitter Paris. Partout il y avait des zones militaires à traverser ; plus de régularité… le chemin de fer était souvent refusé aux particuliers. Il nous en coûtait aussi de laisser notre hôtel inachevé. Mais n’importe, nous avions déjà trop tardé. Ces émotions violentes avaient compromis ma santé. J’avais, dans ces derniers temps, éprouvé quelques accidents nerveux.
Nos malles étaient faites lorsque je fus prise d’un nouvel accès, mais, cette fois, si sérieux que je dus garder le lit. Le médecin déclara mon état très grave, et interdit tout voyage.
Je gardai le lit pendant de longues semaines. Il ne m’est resté de cette époque qu’un souvenir confus, et, chose singulière, très agréable. La maladie cérébrale que je traversai, en me plongeant dans une demi-absence de conscience, avait suspendu, chez moi, la pensée, la réflexion, la volonté ; je n’avais conservé qu’un vague sentiment de l’existence. J’étais comblée des soins les plus affectueux. Mon mari, plein de tendresse et de sollicitude, infatigable dans son dévouement, ne me quittait ni jour ni nuit ; il amenait souvent les enfants auprès de mon lit. Que de choses me racontait Rodolphe ! La plupart du temps, je ne comprenais pas, mais sa chère petite voix me faisait l’effet d’une musique. Le babil de notre petite Sylvia — notre idole — me charmait. Puis, c’étaient mille plaisanteries entre Frédéric et moi, au sujet des faits et gestes de notre fillette… Je ne me souviens plus de ces plaisanteries, mais je me rappelle la joie qu’elles me procuraient. Avec quel plaisir j’avalais les boissons qu’on me présentait ! Tous les jours, à la même heure, on me donnait une limonade qui me faisait l’effet du plus divin nectar. Calmante et soporifique, elle provoquait un sommeil délicieux dont je savourais la douceur, tout en gardant conscience de la présence de mon Frédéric bien-aimé. Je n’avais plus ou presque plus aucun sentiment de la guerre, qui faisait rage autour de Paris. Cette chambre de malade — ou plutôt de convalescente — était tout mon univers. Je m’y sentais revivre — au bonheur.
· · ·
Au bonheur ? Hélas ! non. Avec la guérison revint la conscience de toutes les horreurs qui nous entouraient. N’étions-nous pas dans une ville assiégée, au milieu d’une population souffrant de la faim, du froid, de toutes sortes de privations ?
J’appris tout ce qui s’était passé pendant ma maladie : le bombardement de Strasbourg « la Belle » et l’incendie de sa splendide bibliothèque.
Strasbourg avait succombé !
Metz s’était rendu !
Un désespoir furieux s’empare du pays. On cherche dans Nostradamus des prédictions applicables aux événements actuels ; des voyants font entendre des prophéties. Pis encore : il y eut des possédés ; ce fut comme un retour vers les ténèbres du moyen âge.
« Oh ! si je pouvais être chez les Bédouins ! » avait dit Gustave Flaubert, — « Oh ! si je pouvais retomber dans les rêves de ma maladie ! » m’écriais-je, en fondant en larmes. Mais j’avais recouvré toute ma santé ; j’étais condamnée à savoir et à comprendre toutes les horreurs qui défilaient devant moi. Voici ce que je lis dans mon journal :
1 décembre. Trochu fortifie les hauteurs de Champigny.
2 décembre. Combat opiniâtre aux environs de Brie et de Champigny.
5 décembre. Le froid devient de plus en plus intense. Oh ! les pauvres malheureux qui meurent étendus, sanglants et glacés sur la neige !… Dans Paris, on souffre aussi terriblement du froid. Tout commerce a cessé.
21 décembre. Sortie de Paris.
25 décembre. Aux villages de *** et de ***, des fenêtres des maisons un petit détachement de cavalerie prussienne est salué à coups de mousquet. Le général Kratz, pour punir ces villages, ordonne de les réduire en cendres ; et, ses hommes — de bons et braves garçons, à coup sûr — obéissent et allument l’incendie. Les flammes s’élèvent rapidement ; les toits de ces pauvres demeures s’effondrent, avec fracas, sur les habitants. Quelques-uns s’enfuient en criant, en pleurant, en hurlant, en brûlant…
Oh ! la belle, la joyeuse nuit de Noël !
⁂
L’ennemi attendrait-il l’œuvre de la famine, ou bombarderait-il Paris ?
La conscience du monde intellectuel et artistique se révolte à cette dernière idée. Bombarder ce centre d’attraction de tous les peuples, ce brillant foyer de l’intelligence, où sont amoncelés tant de richesses et de travaux artistiques ! On ne peut y songer. Toute la presse neutre allemande avait protesté. À Berlin, les journaux du parti de la guerre y poussaient, au contraire, assurant que c’était le meilleur moyen d’en finir au plus vite. Et quelle gloire de conquérir cette splendide capitale ! Le 28 décembre, j’écrivis, d’une main tremblante :
« Nous y voilà !… encore ce bruit sourd… puis un arrêt… puis un nouveau coup… »
Je n’ajoutai rien ; mais je me rappelle distinctement mes impressions de cette journée. Ces mots : « Nous y voilà ! » exprimaient, en même temps que ma terreur, une sorte de soulagement, une délivrance de cette appréhension nerveuse, devenue presque intolérable. Nous étions à déjeuner, de pain et de fromage, avec Rodolphe et son précepteur, lorsque retentit le premier coup. Nous relevâmes tous la tête et échangeâmes des regards de surprise. Serait-ce ?… Mais non, c’est peut-être tout autre bruit… une porte cochère fermée violemment. Nous n’entendîmes plus rien et reprîmes notre conversation interrompue. Mais trois ou quatre minutes après… se reproduisit… Frédéric se leva… « C’est le bombardement », dit-il, en se dirigeant vers la fenêtre. Je l’y suivis.
Un murmure de voix montait de la rue ; des groupes se formaient. Les gens s’arrêtaient, écoutaient ou causaient avec animation.
Notre valet de chambre se précipita dans le salon. Une nouvelle salve retentit :
— Oh monsieur ! oh madame ! C’est le bombardement !
Tous les autres domestiques envahirent la pièce. Toute barrière de classe tombe devant des catastrophes telles que la guerre, l’incendie, la famine, parce que tous les hommes se sentent égaux devant le danger.
C’était affreux cette pensée de bombardement, et, cependant, je me souviens de m’être sentie comme satisfaite de prendre part à un pareil événement. Il ne me déplaisait pas d’être mêlée à ce grandiose épisode de la lutte, et de pouvoir constater que je ne tremblais pas devant le danger ; j’éprouvais… que dirai-je ? comme l’orgueil de la bravoure.
⁂
La chose fut, en somme, moins pénible que je ne l’aurais cru. Pas de monuments incendiés, pas de populace affolée, pas de pluie continue d’obus. Au bout de peu de temps, on finit par s’habituer au grondement du canon, et les Parisiens choisirent même, comme lieu de promenade, les endroits où on l’entendait le mieux. Çà et là, un obus éclatait dans la rue, mais il faisait rarement des victimes. La véritable inquiétude des Parisiens n’était pas le bombardement, mais la famine, le froid, les misères de toutes sortes. Je fus cependant très impressionnée d’une mort, que nous apprit la lettre de faire part que voici :
Monsieur et Madame N… vous annoncent la mort de leurs deux enfants : François (âgé de 8 ans), Amédée (de 4 ans), tués par une bombe. Les parents, affligés, sollicitent votre profonde sympathie.
Ce billet navrant m’arracha un cri de douleur ; je compris l’insondable désespoir que contenait cette froide et sèche communication… Je vis nos deux enfants, Rodolphe et Sylvia… non, je ne pouvais même supporter cette pensée !
On ne reçoit que bien rarement des nouvelles de province. Toute correspondance est interrompue ; on n’a de relations avec le monde extérieur que par ballons et pigeons voyageurs. Les bruits qui circulent sont des plus contradictoires. Tantôt, on entend parler de sorties victorieuses ; tantôt, on dit que l’ennemi va donner l’assaut, incendier et raser Paris, de fond en comble. D’autres assurent qu’avant qu’un seul Prussien pénètre dans ses murs, les commandants des forts ont ordre de faire sauter la ville. On raconte que le Midi va prendre les assiégeants par derrière, leur couper la retraite et les anéantir jusqu’au dernier.
Parmi tant de fausses nouvelles, quelques-unes — dont l’exactitude s’est confirmée plus tard — parvinrent jusqu’à nous ; entre autres celle d’une panique sur la route de Grand-Luce, près du Mans, et dans laquelle de véritables atrocités furent commises. Des soldats, débandés et sans chef, jetèrent, sur la voie, des blessés couchés dans un train, et prirent leur place.
Il devient de plus en plus difficile de se procurer des vivres. Depuis longtemps il n’y a plus de bœufs ni de moutons dans les parcs à bestiaux. Bientôt, tous les chevaux seront épuisés ; on ne dédaigne pas, maintenant, les chiens, les chats, les rats et les souris ; il va falloir manger les animaux du Jardin des Plantes : le pauvre éléphant lui-même, si chéri des Parisiens. On ne trouve presque plus de pain Il faut, durant des heures, faire queue devant les boulangeries, et, le plus souvent, on revient les mains vides. La mortalité moyenne croît dans d’immenses proportions. De 1 100 personnes par semaine, en temps ordinaire, elle s’élève, maintenant, à 4 000 ou même 5 000, ce qui fait, par jour, 300 ou 400 meurtres. La responsabilité de ces crimes incombe aux bravaches parlementaires, qui, par leurs discours provocateurs, ont mis le feu aux poudres et déclaré, dans leur superbe pathos, qu’ils prenaient, devant l’Histoire, la responsabilité de cette guerre !
Un jour, aux environs du 20 janvier, Frédéric rentra, très excité, d’une course à travers Paris.
— Prends ton cahier de notes, cher petit historien, me dit-il, en se jetant sur un fauteuil : je t’apporte une nouvelle importante.
— Quel cahier ?… Le protocole de paix !
Frédéric secoua la tête :
— De celui-là, hélas ! il ne sera plus question de longtemps. La guerre actuelle a pris de trop immenses proportions, pour que son action puisse être limitée.
— Mais quelle est ta nouvelle importante ?
— Le roi Guillaume vient d’être proclamé empereur d’Allemagne, à Versailles. Il y a, maintenant, une Allemagne, un empire unifié et puissant. Cet événement constitue, à lui seul, un chapitre de l’histoire universelle. Ce nouvel empire, forgé avec le fer, va relever encore, et pour longtemps, le crédit du fer. Dorénavant, les deux plus grandes nations du continent, au lieu de marcher à la tête de la civilisation, entretiendront et développeront en Europe l’esprit guerrier : l’une, pour rendre les coups qu’elle a reçus ; l’autre, pour conserver sa suprématie. Tu peux fermer notre protocole de paix ; nous sommes, pour bien longtemps, sous la sanglante constellation de Mars.
Et je me fis raconter les détails de l’événement. Tous ces massacres n’auront donc pas eu lieu en vain, puisqu’ils auront servi à édifier un grand et puissant empire.
— Nous pouvons porter sur la guerre un jugement indépendant. Nous pouvons non seulement la déplorer au point de vue humanitaire, mais, même, au point de vue national, nous avons le droit de ne pas nous réjouir des succès… de nos oppresseurs de 1866. Et cependant, je reconnais comme toi, que l’unification de l’Allemagne est une belle chose. J’admire l’empressement des princes allemands à offrir la couronne impériale à ce vainqueur aux cheveux blancs. Oui, cela ne manque pas de grandeur. Il est à regretter, seulement, que cette unification soit le couronnement d’une œuvre de guerre. Il est triste de penser que si Napoléon III n’eût pas, le 19 juillet, envoyé sa déclaration de guerre à la Prusse, il n’y aurait pas eu assez de patriotisme, chez les Allemands, pour accomplir, de leur propre initiative, l’union dont ils sont si fiers. Maintenant, leur joie va s’exalter ; le vœu de leur poète est accompli ; ils vont oublier qu’il y a quatre ans à peine, ils étaient tous en guerre les uns contre les autres, et que pour les Hanovriens, les Saxons, les Frankfortois, il n’y avait pas de nom plus détesté que celui de « Prussien ». Mais, en revanche, combien va grandir, en France, la haine de la Prusse !
Je frissonnai :
— Le seul mot de haine…
— Te fait horreur… tu as raison. Tant que ce sentiment subsistera, il n’y aura pas de véritable humanité. Car, il n’y a, ici-bas — nous le savons bien, n’est-ce pas, Martha ? — qu’une seule chose qui puisse ennoblir l’homme, et lui donner le bonheur : c’est l’amour !
La tête sur son épaule, je tins mes yeux attachés sur les siens, tandis que, de la main, il écartait, en les caressant, mes cheveux de mon front.
— Oui, nous savons, continua-t-il, combien il est doux de se sentir le cœur plein d’amour pour un autre soi-même, pour ses enfants, pour tous ses frères de la grande famille humaine, auxquels on serait si heureux d’épargner les malheurs qui les menacent… Mais ils ne le veulent pas !
— Non, non, Frédéric ; mon cœur n’est pas aussi vaste… je ne peux aimer ceux qui me haïssent.
— Mais tu peux au moins les plaindre ?
Nous continuâmes longtemps à causer ainsi. Nous en vînmes à parler de l’avenir : Paris allait capituler ; la guerre prendrait fin et nous pourrions, enfin, jouir de notre bonheur. Nous nous plûmes à passer en revue les garanties de notre félicité future. Pendant les huit années de notre mariage, rien n’avait pu porter atteinte à l’intensité de notre affection. Toutes les nouvelles expériences de la vie que nous ferions ensemble ne pourraient que resserrer le lien qui unissait nos deux existences.
Arrivés à la vieillesse, il nous serait permis d’interroger le passé avec sérénité ! Quel beau soir d’existence, tout resplendissant des feux du couchant, nous apercevions au terme de notre carrière ! Je m’étais si souvent et si vivement représenté ce couple de bons vieux que nous devions être un jour, que l’image s’en est profondément gravée dans mon esprit, et m’est parfois revenue, en rêve, avec mille détails, comme si c’était une réalité : Frédéric, un bonnet de velours sur la tête… un sécateur à la main — je ne sais pourquoi, car il n’a jamais eu de goût bien marqué pour l’horticulture, et n’avait pas encore usé du bonnet grec. — Pour moi, je me voyais, une dentelle noire coquettement posée sur mes cheveux blancs, assise dans un coin du jardin. Je sentais un échange de regards et de mots affectueux : Te souviens-tu encore ?… Te souviens-tu ?…
⁂
J’ai dû me faire violence, rassembler tout mon courage, toute mon énergie pour écrire la plupart des pages précédentes. Mais j’ai rempli un devoir sacré. Une bouche aimée m’avait dit, un jour : Si je meurs avant toi, tu continueras ma tâche en travaillant à l’œuvre de la paix. Sans cet ordre, je n’aurais jamais eu le courage de raviver d’aussi cruelles blessures.
Quant à l’événement dont il me reste à parler, je ne vais que le mentionner, ne voulant, ne pouvant pas le décrire.
Je l’ai tenté : dix feuillets à moitié remplis, puis déchirés, gisent épars autour de mon bureau. Une contraction me serre le cœur. Mes pensées, glacées d’abord, ont tourbillonné ensuite dans mon cerveau ; j’ai laissé tomber ma plume et j’ai pleuré follement, désespérément, comme pleurent les petits enfants… Quelques heures plus tard, j’essaye de reprendre la plume, mais, quant à retracer les détails de l’événement… quant à dépeindre ce que j’éprouvais… je ne le peux pas.
Le fait suffit.
Une lettre de Berlin trouvée sur lui, fit soupçonner mon Frédéric d’espionnage. Une bande de forcenés l’entoura aux cris de : « À mort le Prussien ! » et, après un jugement sommaire, on le fusilla séance tenante, le 20 janvier 1871.
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