‹ Bécassine chez les AlliésChapitre 61 sur 61 · 61

61

« … il s’est amusé à me faire mettre le casque et le masque qui sont d’ordonnance dans ces cas-là. Enfin j’étais bien contente de ma visite. Je dois dire que mes deux compagnons ne paraissaient pas…

« … aussi enthousiasmés. Le gros Auguste geignait sans arrêter parce qu’il faisait chaud, qu’il y avait de la poussière, que ses cors le faisaient souffrir. J’étais honteuse pour lui de le voir si douillet, à côté des soldats qui endurent tant de choses terribles sans se plaindre.

« Quant à Zidore, je lui demandais tout le temps : « Et les canons hauts comme la Tour Eiffel, où donc qu’ils sont ? Et les tanks à mettre une famille d’éléphants dedans, est-ce qu’on va y arriver ? » Il voyait que je me moquais de lui, et ça le vexait. C’était bien un peu méchant ce que je faisais…

« … mais il l’avait mérité ; il raconte vraiment trop de craques.

« Il a repris sa bonne figure quand la visite a été terminée. À ce moment, nous avons remarqué un groupe d’autos devant les bâtiments de l’état-major.

« Comme nous savions qu’il y avait conférence de généraux de chez nous et alliés, nous avons bien pensé que c’étaient leurs voitures. Nous nous sommes approchés des chauffeurs, tous militaires, naturellement, les uns français les autres étrangers, et nous avons causé avec eux.

« Auguste, qui aime lancer des phrases à effet, a dit : « Mademoiselle et messieurs, nous voilà au complet entre alliés ; nous représentons une sorte de Chambre des alliés. — Nous représentons plutôt l’antichambre », a riposté Zidore, et sa plaisanterie a fait rire tout le monde.

« Après, comme de juste, on a parlé de la guerre. Chacun a dit son mot. Un Serbe et un Belge ont raconté toutes les horreurs que ces misérables Boches ont faites dans leurs pauvres petits pays. J’en avais les larmes aux yeux, et les autres étaient émus aussi.

« Tout ça se paiera ! » a dit un Anglais. Et un Américain a ajouté : Ils ne « tiendront pas contre le monde entier. » Il n’y a eu que ce gros Auguste pour faire des observations. Il a recommencé à gémir : « C’est bien long, cette guerre ; et s’il faut passer encore un hiver, qu’est-ce qu’on mangera ? »

Il m’agaçait, ce gros, qui pleurniche tout le temps. Alors je lui ai crié : « Ça durera ce que ça durera ; on souffrira ce qu’il faudra souffrir ; mais, les Boches, on les aura ! »

Et tous les autres m’ont applaudie, et me disant que j’avais parlé en vraie Française.

Page 1