1
BÉCASSINE
CHEZ LES TURCS
Une nuit du mois de mai 1918, Bécassine dormait du sommeil de l’innocence dans une petite chambre de la maison que M la marquise de Grand-Air occupait alors à Versailles.
Soudain, un clairon sonna l’alerte ; le roulement d’un barrage lointain gronda, bientôt suivi de détonations plus violentes. Bécassine se retourna deux ou trois fois.
Un coup de canon tout proche acheva de la réveiller. Elle se dressa, et, d’une voix pâteuse, murmura : « Allons, bon ; les v’là encore. C’qu’ils sont monocordes et embétatoires ! »
Après une toilette sommaire, elle se rendit dans la chambre de la marquise. Celle-ci était encore dans son lit, mais elle avait revêtu un peignoir et achevait d’ajuster une fanchon.
« Madame, dit Bécassine, c’est encore ces brigands de bandits, faut descendre à la cave. — Attendons un instant, dit M de Grand-Air. J’ai un peu de rhume, je crains le froid ; je ne descendrai qu’en cas d’absolue nécessité. »
« — Attendons », dit Bécassine. Pas plus que sa maîtresse elle n’éprouvait d’effroi ni n’avait de goût pour la cave. Elle s’assit ; bientôt sa tête vacilla, une demi-torpeur descendit sur elle.
Marie, la cuisinière, entra. Elle invectivait les boches, ces tueurs de femmes et d’enfants. « Et ce qu’ils sont bêtes, Madame ajouta-t-elle : Ils croient nous épouvanter avec leurs espadrilles de godasses. »
Ici, arrêtons-nous un instant pour rendre hommage à l’inconnu qui baptisa de cette façon burlesque les redoutables escadrilles de gothas. D’un coup, il ridiculisait les odieux instruments de meurtre, et le rire qu’il souleva fut salutaire à la France.
Cependant Bécassine et Marie s’étaient approchées de la fenêtre. Elles prêtaient l’oreille. « Ça s’éloigne, dit l’une. — Ça sera bientôt la berloque », opina l’autre.