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BÉCASSINE
MOBILISÉE
Je reprends aujourd’hui le récit de mes aventures, Je reprends aussi mon stylo. Jamais il n’a si mal marché ; un porte-plume de deux sous serait bien plus commode ; mais comme cet outil de stylo m’a coûté les yeux de la tête, je ne me déciderai…
… à le lâcher que quand il ne marchera plus du tout. Et encore !… Pour l’instant, il s’amuse à cracher son encre sur mon papier et sur mes doigts. Le temps de lécher tout ça, et je commence.
Vers la fin de l’été dernier, mon jeune maître, le lieutenant Bertrand de Grand-Air, a dit qu’il était tout à fait guéri de ses blessures et qu’il allait demander à repartir au front. Il a dit ça pendant le déjeuner, au moment où je servais le premier plat…
… qui était une tête de veau. D’émotion, j’ai failli la laisser tomber, la tête de veau, sur celle du lieutenant. Je l’ai rattrapée bien juste à temps ; j’ai posé le plat sur le buffet et j’ai commencé à pleurnicher dans mon mouchoir.
Mais j’ai regardé M Thérèse, la femme du lieutenant, et M la marquise de Grand-Air, sa tante, chez qui, pour lors, nous étions tous installés. Elles ne pleuraient pas. De les voir si courageuses, ça m’a fait honte de l’être si peu…
J’ai renfoncé mes larmes et mon mouchoir, j’ai repris ma tête de veau et j’ai fini de servir le déjeuner. Je dois avouer que je l’ai servi tout de travers, même qu’à la fin, le lieutenant m’ayant demandé le bocal de cerises à l’eau-de-vie,
… je lui ai apporté celui des cornichons. Il a ri et il m’a dit : « J’espère que sur le front le ravitaillement sera mieux fait. » Comme j’étais toute décontenancée, je me suis sauvée à la cuisine.
Là, j’ai raconté ce qui venait de se passer à la vieille Maria, la cuisinière. Elle m’a regardée avec un air de mépris comme je n’en aurais pas en regardant un chien, et elle a bougonné des choses qui m’ont fait de la peine :
Que je devenais de plus en plus bête ; que c’était malheureux de prendre l’argent de notre maîtresse, qui n’en a pas plus qu’il ne faut, pour lui rendre si peu de services… etc., etc. Je crois que j’aurais repiqué une crise de larmes si mon ami Zidore n’était pas entré à ce moment-là.