‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 13 sur 30 · XIII

XIII

LE GASCON FACHÉ

Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité, quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage de Don Juan dans la comédie du _Festin de Pierre_, qu'il voulait représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.

Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table un exemplaire de la _Pucelle_, de Chapelain, qu'on y laissait toujours, et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.

M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude. Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde, assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées, et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première qualité.

L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur, pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.

M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des _Plaideurs_ et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus ingénieuses folies qu'on pût imaginer.

Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M. Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:

—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements, Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se hasardassent à de si pitoyables discours!

Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois, en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le patient durant sa géhenne.

Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la lecture de cette pièce fameuse:

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde...

On ne le laissa pas aller bien loin, parce qu'il montrait du repentir et que cette lecture nous empêchait de boire, et aussi parce que l'hôte vint, dans ce moment-là, nous avertir qu'il y avait un homme qui voulait parler à nous, et que cet homme portait une épée très longue avec un rouleau de papier sortant de sa poche et presque aussi démesuré et, qu'au surplus, il laissait assez paraître qu'il était de Gascogne. Connaissant à cette peinture que c'était quelque poète des rives de la Garonne, nous nous écriâmes tous d'une voix qu'il ne fallait pas qu'il entrât, mais l'hôte tirant un papier nous dit que nous pouvions toujours le voir et qu'après cela nous déciderions.

Despréaux donc, après qu'il eut considéré un moment cet écrit, fit un grand éclat de rire et, commençant à parler, nous montra que c'était une manière de licence poétique ou de privilège concédé au sieur de Rabastignac, par Scudéry, pour donner à entendre au public que ce poète avait mérité ses bienveillances à lui, qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus et que, d'ailleurs, si quelqu'un laissait paraître qu'il n'était pas de ce sentiment et qu'il ne jugeait pas fort bons ces vers, il rentrerait à ce faquin son jugement dans la gorge et lui ferait bien voir qu'il s'appelait: de Scudéry.

Après cela, il n'y avait plus qu'à donner congé à l'hôte d'introduire ce Languedocien, mais celui-ci ne nous en laissa pas le loisir, car s'étant glissé par la fente de la porte,—et véritablement il était si maigre qu'il ne l'écarta pas d'un pouce—il parut devant nous avec sa terrible rapière, son effroyable rouleau et la plume menaçante de son feutre qu'il agitait avec tant de grâce que nous crûmes que c'était quelque chasse-mouche. Il se dit le serviteur des illustres auteurs qui étaient là, protesta qu'il ne souhaitait rien tant que leur suffrage et, déployant le rouleau que la peur nous faisait considérer avec des yeux capables de toucher une Euménide, mais non un Gascon, il commença de lire un fort long poème composé, à ce qu'il nous parut, pour faire ressortir la gloire du roi Genséric, ses galanteries, ses conquêtes et ses infortunes.

Sans doute qu'il aurait poursuivi jusqu'au sac de Rome si Despréaux, saisissant le moment qu'il reprenait sa respiration, ne lui eût dit, fort doucement, qu'il y avait, à la vérité, quelque beauté dans ces vers, mais qu'il leur trouvait une tournure un peu lâche et que cela était fâcheux. Cette parole faillit être aussi funeste que celle autrefois prononcée par le Sénat de Carthage devant les envoyés romains, car notre homme, se redressant aussitôt, et se coiffant fort impudemment de son feutre, s'écria qu'il n'y avait rien de lâche dans la maison de Rabastignac et qu'il le ferait assez voir.

A ces mots, comme il montrait quelque dessein de tirer son épée, nous nous levâmes en tumulte, renversant la table qui s'écroula avec un si grand bruit d'ais fracassés et de vaisselle en éclats que l'on crut, pour le moins, que la fin du monde était arrivée, et je ne sais ce qui serait survenu de la Gascogne et de Genséric si le marquis de Sévigné, avisant quelques soldats des gendarmes-dauphin où il était guidon, qui passaient par là et que le vacarme avait attirés, ne leur eût dit d'emmener ce furieux et de faire rafraîchir ses esprits dans quelque cellier bien frais de leur caserne.

Ainsi, nous ne pûmes jamais savoir ce que Genséric avait fait de ses Vandales, et peut-être que ce baron nous eût renseignés là-dessus sans le contre-temps, car, à en juger par ses vers, il avait bien la mine de descendre par la ligne la plus directe de cette peuplade barbare-là.

M. de Moncontour qui entendit parler de cette aventure-là, et que j'avais été pour quelque chose dans la défaite de ce capitan, fit si bien auprès de Mme de Montespan avec qui il en usait privément que j'eus enfin un ordre du roi pour entrer dans sa troupe. Ainsi, l'action d'un insensé me servit plus que toutes les machines que Molière et les autres avaient fait jouer dans la vue d'obtenir cette grâce, ce qui montre assez que ce n'est ni le mérite ni la vertu qui font la fortune des hommes ni la gloire des empires, mais le hasard, l'occurrence et peut-être même certaine injustice, par où le souverain maistre de la terre et des cieux se plaît à faire éclater sa puissance et à faire révérer sa fantaisie.