‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 14 sur 30 · XIV

XIV

SCAPIN HÉROS

Dès que j'eus eu l'insigne honneur d'être admis dans la compagnie de messieurs les comédiens ordinaires du Roi, nous partîmes pour l'armée de Flandre. Ce début pourrait surprendre et j'entends déjà quelque censeur sévère demander avec un sourire si c'était que nous avions formé le dessein de réduire les Républiques par les bâtons de Jodelet ou les seringues de Purgon... Ami censeur, arrête-toi ou plutôt fais réflexion sur la gloire de Louis qui, non satisfait de mener après lui, dans un camp, Mars et Bellone tenant la Victoire enchaînée, faisait accompagner les divinités redoutables par les Jeux et les Ris, par Comus et par Thalie.

En d'autres termes, cela veut dire que le roi ayant résolu d'abaisser l'orgueil des Hollandais et de châtier l'insolence de leurs gazettes, commença d'attaquer leurs places, dont il prit quatre en huit jours, après quoi il marcha droit à l'Issel et, passant dans l'île Batave, mit le siège devant Arnhem. Ce grand prince avait jugé à propos de faire venir les dames pour leur donner le divertissement de la guerre et, tous les jours que l'on ne se battait pas, ce n'étaient que fêtes, cadeaux et galanteries; le soir nous avions l'honneur de figurer devant Sa Majesté, dans des granges proprement et prestement disposées ou dans les salles de conseil des bourgeois. Cela me rappelait un peu les aventures comiques du début de ma carrière, sauf l'incertitude du gîte et du souper. Nous recevions six livres par jour et nous avions part aux distributions de vivres; savoir, par représentation pour la troupe, huit pains et un setier de vin de table.

Il arriva vers le quinze de juillet, qu'étant devant Arnhem, qui faisait mine de se défendre, et comme on commençait à pousser des lignes, Molière nous dit que nous allions répéter dans le jour, parce que, ce soir-là, nous aurions l'honneur de jouer devant la cour, qu'il fallait tirer des coffres nos ajustements, qui étaient un peu fripés, et les endosser pour juger de l'ensemble.

Nous avions à peine eu le loisir de débrouiller deux scènes, qu'on entendit un bruit de mousqueterie si proche et si effroyable, que nos comédiennes s'épouvantèrent et que nous courûmes tous, dans la mascarade de nos rôles, pour savoir ce que c'était.

Nous vîmes que quelques escadrons frisons, avec un peu d'infanterie, avaient fait une sortie; leurs rangs, fort bien alignés, s'étendaient entre les remparts et nos tentes, pendant que les décharges des fusils formaient de petits nuages ronds de fumée, parmi les quinconces d'arbres; plus près de nous, un gros de cavaliers arrivait au galop, et nous reconnûmes M. de Turenne à son cheval pie, qui se cabrait la queue à terre: d'autres gentilshommes accouraient, vers lui, le chapeau à la main, lui montrant l'ennemi, et dans le fond, on découvrait le roi, à pied, suivi de la cour, appuyé sur sa grande canne et regardant la bataille.

Dans cet instant, nous aperçûmes ce que ni M. de Turenne ni le prince ne pouvaient distinguer, à cause d'une certaine pente que le terrain faisait en cet endroit: c'était un bataillon de troupes wallonnes, qui, se glissant à la faveur du coteau, commençait d'emporter nos ouvrages et menaçait de brûler nos magasins. Je ne sais quelle fureur guerrière s'empara alors de mes esprits ou si le parchemin qui m'exemptait de la taille et me faisait noble agit sur mon cœur, mais, saisissant la hallebarde d'un mort et ralliant quelques grenadiers que le succès de l'ennemi avait dispersés, je courus sur les Hollandais, qui ne s'attendaient pas à cette attaque-là et que nous mîmes facilement en fuite, parce qu'ils furent aussitôt débandés que surpris.

De là, poursuivant notre pointe et faisant toujours reculer les guerriers des États, nous tournâmes si bien la position que, prenant de flanc les escadrons frisons que M. de Turenne faisait dans le moment charger de front, nous ne contribuâmes pas peu à jeter la panique parmi cette cavalerie qui, tournant bride enfin et remettant son salut aux jambes de ses coursiers, rentra dans Arnhem plus précipitamment qu'elle n'en était sortie.

Mais que direz-vous de l'étonnement des généraux et de toute la cour quand, voyant les rangs s'éclaircir et le renfort apparaître, ils reconnurent que ces soldats, qui avaient si bien taillé des croupières aux reîtres de M. le prince d'Orange, étaient conduits par une manière de masque ou de matassin vêtu d'une souquenille à raies, avec un bonnet semblable sur la tête, point de cheveux sous ce bonnet et un pied de blanc sur les joues? Ils pensèrent d'abord qu'ils avaient la vue troublée ou que c'était quelque fantôme, mais la façon dont je m'escrimais avec ma hallebarde et le rapprochement, leur firent connaître enfin que ce fantôme était un homme et que cet homme menait grand train ces pauvres gens, assez vaillants à la vérité, mais mal conduits par des officiers dont le mérite consistait principalement à être enfants ou parents de bourgmestres des bonnes villes.

Voyant cela et que déjà Arnhem n'était pas dans le cas de résister longtemps aux ordres du roi, M. de Turenne prit des dispositions si exactes et des mesures si justes, que des bombes bien ajustées ayant embrasé quelques maisons, les femmes s'attroupèrent et contraignirent le gouverneur de faire battre la Chamade.

Le soir, au moment que j'allais paraître en scène et que je préparais déjà mon dos de Scapin aux bâtonnades de Géronte, quelqu'un vint me chercher de la part de M. de Turenne et m'emmena malgré mes camarades ébahis qui juraient que le roi attendait et qu'il nous fallait commencer. Mais quand je fus entré dans un appartement assez magnifique et fort proprement meublé qui était plein de courtisans, on me fit tourner à droite et par un réduit fort obscur, l'on me poussa dans un cabinet où je vis un seigneur assis auprès d'une dame bien parée et si parfaitement belle qu'il eut quelque peine d'en détourner les yeux pour me considérer.

—C'est toi, demanda-t-il, qui tout à l'heure crossais si bien les Hollandais de ta hallebarde?

Je l'assurai qu'il ne se trompait pas.

—Cela étant, continua-t-il, tu es un brave et si tu veux changer ton sarrau de Scapin contre une épée de sergent, cela est en ton pouvoir.

—Monsieur, lui répondis-je, j'ai trop reçu de volées dans les comédies; je ne voudrais point emporter cette coutume-là sur les champs de bataille du roi.

La dame rit et le gentilhomme en parut charmé.

—Je vois bien, dit-il, que tu as la mine de mourir Scapin, mais Scapin doit avoir soif; voilà pour boire à la santé du roi et des dames.

J'attrapai au vol une bourse assez ronde et fis le gros dos en bon valet de comédie.

—C'est bien, vas jouer ton rôle et nous t'applaudirons si tu es aussi parfait histrion que bon soldat.

Un instant après, la toile se levait sur le premier acte des _Fourberies_ et je voyais sur un fauteuil, seul en avant et dans un appareil qui approchait la majesté des dieux, l'homme à la bourse ayant non loin de lui la dame au doux sourire.

C'était le roi et Mme de Montespan.

Mes jambes en tremblent encore quand j'y pense...