XIX
LE NOTAIRE SUPPOSÉ
Quand nous fûmes bien convenus avec Angélique qu'il n'y avait rien de si nécessaire que de nous marier promptement tous les deux, nous commençâmes à débattre quelles mesures nous pourrions prendre pour amener un père fort entêté sur la qualité à consentir que sa fille épousât Scapin. J'aurais pu, à la vérité, montrer à M. de La Maisonfort que les planches ne faisaient pas déroger et que le chevalier de La Fontette avait pu y paraître, tout en demeurant homme de condition, comme La Thorillière, Brécourt, Hauteroches et quelques autres; mais Angélique me dit que ce seigneur n'entendrait pas raison sur ce chapitre, parce qu'il voulait faire d'elle une dame titrée et qu'elle voyait bien que je ne jouais pas les marquis, même devant les chandelles.
—Ne prenez point cependant, me dit-elle, l'aveu de cette répugnance comme une couleur de renoncer au dessein que nous avons formé; mais cherchons de concert une issue qui nous permette de nous laisser aller à notre penchant. Je ne sais, continua-t-elle, si je manque, en parlant ainsi, à la modestie qui doit régler les paroles et les actes d'une jeune personne, mais je crois que l'on peut dire librement ce l'on pense, lorsqu'on ne pense rien qui ne soit contraire à la vertu.
Je me prosternai aux pieds d'Angélique, en lui protestant que ma tendresse était assez délicate pour entendre les sentiments qu'elle laissait paraître et que, puisqu'elle le voulait ainsi, j'allais tout préparer pour faire le succès d'un stratagème que je venais d'imaginer.
Ayant donc, dès le lendemain, repris mon cheval qui se plaisait plus dans les écuries du château que sur les grands chemins, je me rendis à la ville la plus prochaine, où le don d'une bourse qui contenait cent pistoles et qui formait tout justement la moitié de mon bien détermina de me suivre certain Nicodème vêtu de noir et de physique mélancolique que je ferai connaître tout à l'heure. Je revins au château pour dîner, sur l'heure de midi, et dès que j'eus expédié mon repas, je fus, toujours avec mon homme, au-devant de M. de La Maisonfort qui faisait, en compagnie de sa fille, quelques tours d'allée, sans doute pour aider à la digestion d'un ragoût de lapin en fricassée dont il était incommodé pour s'y être trop inconsidérément acharné. J'abordai ce seigneur d'une manière qui était pour lui plaire, parce qu'elle sentait son ancienne mode, c'est-à-dire en m'inclinant jusqu'à ce que ma main droite, dégantée, touchât le sol, et lui ayant dit que mon acolyte était un camarade fort habile à jouer dans les comédies, que j'avais fait venir dans le dessein de lui donner un divertissement de ma façon, je lui demandai congé de tout disposer dans la galerie avec mademoiselle sa fille pour répéter ce petit morceau.
Mais, soit que la fatigue de son estomac l'indisposât contre toute la terre, soit, comme je crus, qu'il eût reçu quelques rapports secrets, touchant mes entretiens avec Angélique, M. de La Maisonfort déclara tout net qu'il voulait aller avec nous dans la galerie, pour voir de quelle façon nous conduirions notre répétition. Il me demanda aussi le nom de mon compagnon, et je lui dis qu'il se nommait la Bazoche, parce que son emploi était, d'ordinaire, de faire les hommes de robe ou les tabellions.
Après cela, je donnai à Angélique et à l'inconnu noir un papier sur lequel j'avais écrit ce qu'ils avaient à dire, et après avoir averti la Bazoche qu'il ne parût que quand je lui ferais signe, j'exposai à mon hôte, en ces termes, l'argument de la scène que nous allions jouer pour lui:
—Imaginez, Monsieur, que je suis un jeune gentilhomme, du nom de La Fontette, à qui Mademoiselle votre fille a donné dans la vue, bien qu'il ne brûle pour elle que de l'ardeur la plus pure et la plus respectueuse. Un père barbare s'oppose à leur union, mais ces honnêtes et parfaits amants se sont vus réduits à user d'un stratagème pour s'entretenir librement devant ce Géronte, qui a bien la mine de devoir être dupé comme il faut.
—Bon, interrompit le seigneur, sur ce pied-là, votre scène me plaît mieux que vos fades bergeries où l'on ne dit que des chansons. Il n'y a rien de si réjouissant qu'un père ou un mari à qui l'on fait voir leur béjaune, et pour moi je n'aime rien tant, après dîner, que s'ils sont bien attrapés par un fourbe.
—Nous allons donc, lui répondis-je, vous donner bien de la satisfaction. Commencez, Mademoiselle, sous le nom d'Isabelle, et songez que je suis présentement Dorante.
ANGÉLIQUE (_lisant sous le nom d'Isabelle_).—Si la modestie ne permet pas à une jeune fille de déclarer ses sentiments, la sincérité l'oblige à confesser qu'elle en a pour un cavalier qui a du mérite, et comme c'est justement l'état où je me vois, j'en éprouve la plus étrange confusion du monde.
BELLEFLEUR (_lisant sous le nom de Dorante_).—Souffrez, Madame, que je vous exprime le ravissement où vous me plongez par ce discours. Ne pensez pas cependant que je reste en arrière dans un pas si périlleux pour notre inclination réciproque; puisqu'un père, aux ordres duquel vous vous soumettez sans murmurer, mais non sans regrets, s'oppose à vous laisser former des nœuds si légitimes, il faut, par un engagement qui nous lie à jamais, unir nos destinées en dépit de ce seigneur.
ANGÉLIQUE.—Et le moyen, Monsieur, de le faire consentir à signer un contrat en bonne forme, après lequel il n'y a plus qu'à aller devant un prêtre? C'est une entreprise bien téméraire que d'essayer d'y parvenir, et je vois bien qu'il me faudra finir mes jours dans l'ombre d'un cloître, où ce père malheureux n'aura pas même la consolation d'essuyer mes pleurs.
BELLEFLEUR.—Cessez, cessez, Madame, de présenter à mes yeux une image qui les trouble, mais, vous représentant que nous jouons là une scène de comédie, consentez que je fasse venir un honnête homme de notaire, qui a écrit un contrat auquel il n'y a plus qu'à mettre les noms et qui, sous l'aspect d'un bouffon, fera passer la chose comme un mariage de comédie.
En ce moment, M. de La Maisonfort nous interrompit pour dire que cette idée-là était heureuse et qu'il ne pensait pas l'avoir jamais vue figurer dans un dénouement. Étant convenu que c'était un ressort nouveau autant qu'admirable, je fis signe à la Bazoche de paraître dans la galerie et lui dis fort posément que nous étions là deux amants désireux de nous unir et qu'il n'y avait plus qu'à nous donner à signer le contrat qu'il avait établi.
Cet homme alors, faisant des mines sérieuses les plus plaisantes du monde et parlant par paroles authentiques en jargon de gardes-notes, nous observa fort gravement que la volonté d'un parent y était au moins nécessaire et qu'il ne pouvait rien faire sans ce concours, parce qu'il y allait de son cou et que la justice ne badinait pas en de telles matières. M. de La Maisonfort, qui pensait mourir de rire à voir les airs solennels d'un si parfait baladin, s'écria qu'il voulait être de la partie et qu'il jouerait le père, parce qu'il n'y avait rien de si plaisant qu'un barbon truffé de la sorte.
—Sur ce pied-là, lui dis-je, nous allons répéter la scène du contrat, et pour faire votre personnage, vous n'aurez qu'à mettre votre nom, en grondant tout à votre aise, en bas du papier que voilà.
—Oui-dà! répliqua cet homme plein de malice; cela est du dernier plaisant au moins, et je veux, quand je la saurai bien, représenter cette farce-là devant mes voisins et particulièrement pour mon compère M. de la Pimprenelle, qui s'est si bien laissé enlever sous le nez sa fille par un gendre qu'il n'avait pas souhaité d'avoir.
—Il n'y a donc plus, Madame—et je repris ici la voix de Dorante—qu'à couronner mes feux par un doux consentement et vous jeter aux pieds d'un père pour le supplier de consentir à nos vœux.
—Il n'est pas nécessaire! s'écria M. de La Maisonfort, qui tenait à paraître dans l'action pour montrer son mérite de comédien, et je consens à tout ce qu'Isabelle désire!
Là-dessus, la Bazoche présenta son papier d'un air notarial et chagrin à M. de La Maisonfort, que celui-ci, continuant à faire de grands éclats de gaieté, se mit en bouffonnant à écrire son nom tout au long du contrat, que nous signâmes pieusement, Angélique et moi, à notre tour.
Comme la Bazoche—on l'a deviné—était un véritable notaire royal très capable d'établir un acte et que celui-ci contenait, en cas de rupture de l'engagement, un bon dédit bien stipulé, mon beau-père était pris comme un sot.
Il ne nous marquait pas beaucoup de contentement d'avoir figuré de cette sorte dans la farce du _Notaire supposé_.