‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 20 sur 30 · XX

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LE MARIAGE COMIQUE

C'était une petite drôlerie qui valait au moins pour moi son pesant de corde, car le père d'Angélique aurait mieux aimé, je crois, la laisser aller dans le harem du Grand Turc que de voir corrompre par l'ignominie d'un baladin le sang des La Maisonfort, lesquels, depuis trois générations, étaient en possession de la charge de panetier de Mgr le gouverneur de la province, quand il y résidait, ce qui, d'ailleurs, ne s'était vu que trois fois dans le siècle, et qui tiraient leur origine d'un capitaine des serins de M. de Vendôme.

Après que, grâce aux jurements qu'il fit bien mieux que par les explications qu'Angélique et moi lui donnâmes, il se fut convaincu de son malheur et persuadé qu'il n'y avait pas à revenir dessus, il dit fort posément à sa fille que, puisqu'il était assez malheureux pour l'avoir vue s'entêter aussi inconsidérément d'un misérable bateleur, il n'y avait plus rien qui fût de commun entre elle et lui et qu'au surplus il destinerait son bien à un certain couvent de Carmes qui était proche et où il se retirerait, à moins qu'il ne prit femme de nouveau et ne fit encore souche, quand ce ne serait que pour bien nous mortifier.

Des desseins si sérieux et si épouvantables n'étaient pas pour faire renoncer une passion grande et parfaite comme celle dont nous étions animés, et je dis à Angélique qu'il n'y avait qu'à mettre à profit la licence que, dans sa colère, M. de La Maisonfort nous avait donnée de quitter ensemble le château, et que nous verrions plus tard à apaiser ce seigneur en courroux, quand notre mariage serait plus consolidé.

Mlle de La Maisonfort, avec une certaine rougeur sur les joues, qui me parut plus belle cent fois que les roses de l'aurore dans le ciel, me fit un petit propos pour m'avertir qu'elle ne pénétrait pas à la vérité très bien ce que j'entendais consolider notre mariage, mais qu'elle estimait pour elle qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'aller devant un prêtre pour le faire sanctifier, les écrits des hommes ne comptant pour rien en de telles matières. Elle m'assura qu'après cela elle ne ferait plus de difficulté de me suivre à Paris, où elle trouverait des parents qui avaient du crédit et seraient en état de me faire obtenir un emploi pour vivre, en attendant que Monsieur son père se relâchât de sa sévérité. J'allais protester que les bénéfices de ma profession de comédien suffiraient à nous empêcher d'être dans une trop grande nécessité, mais elle m'interrompit pour s'écrier que je disais des enfances et que c'était une imagination qui ne se concevait pas qu'un M. de La Fontette—puisque c'était mon nom lorsque je n'étais plus Bellefleur ou Scapin,—et surtout époux de Mlle de La Maisonfort, songeât encore à monter sur un théâtre et à recevoir des nasardes pour de l'argent. Je vis que mon personnage de mari commençait un peu plus tôt qu'il n'est de coutume, mais justement à cause de cela, je n'étais pas encore d'humeur à faire des raisonnements de cette espèce-là, et je dis à Angélique qu'elle avait raison, que je ne serais plus comédien de ma vie, que c'était une chose faite et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.

C'est au milieu de la grande route que nous discourions de la sorte, car, après mon éclat avec M. de La Maisonfort, mon premier soin avait été d'aller tirer mon cheval de l'écurie et de le mener au bout du parc, sans oublier de poser en équilibre sur la selle un coffre médiocre à la vérité, mais qui me semblait l'objet le plus précieux du monde, puisqu'il contenait mes hardes les meilleures et certaine bourse de cuir sur laquelle je faisais plus de fondements, pour tout dire, que sur le crédit et surtout le zèle de toute la parenté d'Angélique. Je chargeai bientôt ma monture d'un bien plus estimable encore, car Mlle de La Maisonfort étant venue me joindre par un chemin détourné, nous convînmes enfin qu'elle se servirait de ce moyen de voyager jusqu'à la ville voisine, où nous nous flattions de trouver un prêtre qui consentît à nous unir, sans trop faire attention à ce qu'il y avait de singulier dans des épousailles si furtives et précipitées.

Nous arrivâmes vers le soir dans une petite ville qui me parut n'être composée que d'hôtelleries, parce que de toutes les portes des gens, en nous voyant passer dans cet équipage de voyageurs, nous faisaient des mines pour nous avertir qu'on trouvait chez eux les meilleurs lits et les poulets les plus dodus de la province, avec un certain vin dont ils donnaient à connaître par signes l'excellence et la qualité. Il faut que les habitants de ce pays-là aillent boire et manger les uns chez les autres pour que leur commerce soit un peu productif, car les passants étrangers y sont rares et les hôtes chez qui nous prîmes gîte nous le firent connaître en nous traitant fort mal. Sans doute qu'ils se réservaient de se rattraper sur la note.

Dès que nous eûmes soupé, Angélique me dit qu'elle connaissait un prêtre qui logeait non loin de là et que nous n'avions rien de mieux à faire que d'aller lui demander de nous marier bel et bien, attendu que le temps pressait et que M. de La Maisonfort pourrait bien s'être ravisé et nous faire courir après. Nous fûmes donc chez ce bon ecclésiastique, qui était une manière d'homme de condition et le propre frère du bailli de l'endroit. Nous le trouvâmes encore à table, et il me parut qu'il n'avait pas fait pénitence comme nous, car je ne vis jamais desserte si chargée de viandes diverses, de légumes et de fruits indiquant la délicatesse et la profusion de la chère.

M. l'abbé Tanbeau de l'Isle du Val nous reçut bien, quand sa gouvernante, qui était une béate d'un caractère assez obligeant, lui eut dit le nom d'Angélique, et je vis bien, après que nous lui eûmes expliqué notre affaire et raconté notre histoire, que s'il n'eût tenu qu'à lui, il eût eu contentement de donner le plus tôt possible un gendre qui n'était pas de son goût à ce M. de La Maisonfort, dont il devait avoir sur l'estomac certaines hauteurs un peu inconsidérées.

Mais, sitôt que je lui eus avoué quelle était ma profession,—parce qu'il me l'avait demandé,—M. Tanbeau fit un cri, protestant que les canons de l'Église ne considéraient pas les comédiens comme étant de la communion des fidèles, et qu'il ne pouvait nous donner les sacrements qui étaient réservés à d'autres.

—Sur ce pied-là, lui dis-je, Monsieur l'abbé, quand notre grand Molière viendra à trépasser, il faudra donc qu'on le jette à la voirie?

—On voit, me répondit-il, que la règle souffre parfois quelque tempérament, et je le souhaite pour ce poète, parce qu'il a l'honneur d'approcher le Roi et que son revenu dépasse trente mille livres l'an, circonstance qui rend d'ordinaire les plus nobles du monde les professions même notées d'infamies.

—Mais, répliquai-je, vous ignorez peut-être qu'un arrêt du Parlement de 1641 tient notre état pour honorable, et il ne fait point déroger à la noblesse comme celui de marchand ou de fermier, à telles enseignes que Molière a formé le projet de réunir une troupe de comédiens du Roi, composée de jeunes gens de condition, sous le nom d'_illustre théâtre_.

—Cela se peut, reprit M. Tanbeau; mais je ne saurais prendre sur moi de vous unir.

Angélique, en ce moment, nous interrompit pour protester à l'abbé que j'avais définitivement, et pour toujours, renoncé à Thalie, et qu'il pensait bien que, demoiselle comme elle était, elle n'irait point se commettre à épouser un histrion.

—Cela étant, s'écria le bon M. Tanbeau, je ne vois plus rien qui s'oppose à ce que je vous fasse époux.

—Mais, poursuivit-il en nous regardant avec un ris malin, vous n'ignorez pas que, selon les règles ecclésiastiques, je dois vous demander, pour un mariage si prompt, comme vous semblez le souhaiter, une somme qui n'est pas mince, dans le but de racheter les dispenses.

Je me sentis à ces mots inondé d'une sueur d'angoisse, comme chaque fois qu'il était fait quelque allusion trop claire à ma fameuse bourse de cuir, pour l'embonpoint de laquelle je me sentais des entrailles de père. M. Tanbeau vit bien, à mon air, que je n'étais pas très ferré sur l'article, et je crois qu'il s'y était attendu, car il me dit tout à trac qu'il avait songé déjà à l'incommodité qu'une telle exigence pourrait causer à des jeunes gens et qu'il avait trouvé, à force d'y rêver, le moyen de remédier à cela, ayant lu dans quelque auteur, ou ouï conter par le père Onuphre, capucin de ses amis, l'histoire d'un bateleur qui recevant l'hospitalité de Notre-Dame la Vierge Marie par l'entremise d'un couvent de moines, et ne possédant pas de quoi payer la dépense qu'il y faisait, se relevait de son lit et allait dans la chapelle exécuter les plus gracieux tours qu'il pût tirer de son sac, pour amuser l'Enfant Divin durant les longues nuits de l'église.

C'est ainsi qu'Angélique et moi, après nous être engagés l'un l'autre par les serments les plus forts, et aussi envers l'abbé, à ne plus sacrifier aux muses comiques, nous finîmes par jouer devant M. Tanbeau et sa béate une scène du _Jodelet_, qui divertit si parfaitement le bon prêtre et sa vieille gouvernante, que nous craignîmes, pour lui du moins, qu'il n'en étouffât, tant il riait, devant que nous ne fussions mariés par son ministère.

Le ciel, favorable à nos chastes amours, ne permit point qu'un dénouement si tragique succédât à la farce de M. Scarron, ou du moins le frère du bailli survécut assez à sa joie pour nous marier le lendemain d'un bon et solide mariage, dans une petite chapelle bien humble de son illustre cathédrale.