‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 21 sur 30 · XXI - L'ASSAUT BURLESQUE

XXI - L'ASSAUT BURLESQUE

Sitôt que le bon M. Tanbeau nous eut mariés, Angélique et moi, nous prîmes la poste pour aller à Paris, ville que ma nouvelle épouse ne connaissait pas, et où nous étions persuadés de faire bientôt fortune; mais chacun de nous, en soi-même, ayant en vue la même chose, en considérait le succès par des moyens différents, car si la fille de M. de La Maisonfort fortifiait ses visées ambitieuses par l'espoir du crédit de ses parents et principalement de cette Mme du Fresnoy dont elle me vanta le pouvoir sur l'esprit de M. de Louvois, je faisais table, pour ma part, sur mon dos, comme le plus gracieux et le mieux accoutumé à recevoir les coups de bâtons des comédies, dos que je prisais comme un héritage, ou plutôt comme une nourrice, et fort propre à remplir son envers, je veux dire l'estomac.

Nous arrivâmes, par la porte de la Conférence, dans un carrosse public qui était si rempli de gens de robe, que nous avions plutôt la mine de sacripants qu'on mène pendre, que d'honnêtes mariés venant faire visite à leur parenté. Cependant, nous connûmes bientôt, aux discours de ces chats-fourrés, qu'ils n'avaient pas des intentions si barbares, mais que c'étaient seulement les membres d'une chambre des requêtes que le roi avait envoyés passer quelques mois à Pontoise pour se rafraîchir la bile, parce qu'ils faisaient un peu les mutins. Ils avaient l'apparence de revenir assez contrits d'être demeurés si longtemps sans juger, et j'augurai mal des pauvres plaideurs sur qui ils déchargeraient d'abord leur trop d'amas de furie procédurière.

On nous mena dans une auberge proche le Palais-Royal, où nous prîmes pension en attendant le Louvre ou Versailles, car ma femme ne parlait de rien moins que d'avoir bouche à cour, et je vis bien qu'elle gardait dans la tête quelques fumées de l'orgueil paternel et la vision de ce capitaine des serins de M. de Vendôme qui avait mis à mal toutes les finances de la famille par l'ambition de soutenir un rang en conformité avec une si illustre origine.

Dès le lendemain matin, Angélique étant sortie seule pour quelques achats de rubans, car elle voulait être bien parée pour aller voir Mme de Fresnoy, elle revint après un peu de temps, toute étourdie, me dire que Paris était une ville bien singulière et qu'il s'y passait d'étranges choses; que, s'étant promenée un moment à travers une place où l'on vendait des légumes, elle avait vu de jeunes villageoises qui criaient d'un air content, en montrant leur tas de denrées: «J'ai été marquée par le bourreau! J'ai été marquée par le bourreau!» comme si elles dussent en être bien aises, et qu'en effet, un gros homme de mauvaise mine leur mettait un signe avec de la craie sur leurs habits; qu'un peu plus loin, étant entrée pour faire ses dévotions dans une église, elle avait entendu dire que «le roi allait porter l'_antienne_». Angélique me confessa qu'elle trouvait bien surprenant que le plus grand prince du monde vint ainsi dire l'office, comme un moine, dans la chapelle d'un couvent.

A ces mots, je fis un grand éclat de rire en lui disant que pour le bourreau et la marque, c'était une façon de reconnaître ceux des villageois qui avaient payé le droit pour vendre leurs produits sur le marché, et que ce n'était pas le roi de France, Louis le Grand, qui chantait ainsi l'ordinaire à Saint-Germain-des-Prés, mais Jean-Casimir, jésuite, cardinal, souverain de la République polonaise, et enfin abbé de cette église par le chagrin qu'il avait eu de perdre sa reine qu'il aimait tendrement.

—Cela étant, me dit Angélique, Paris me semble être la ville du monde où l'on joue les personnages les plus opposés et les moins prévus, et je ne m'étonne plus après cela que, gentilhomme comme vous l'êtes et portant le nom de chevalier de La Fontette, vous soyez devenu comédien sous celui de Bellefleur.

—Mais, répondis-je, quelle erreur vous fait imaginer que la profession de comédien soit comme celle de marchand qui déroge à la noblesse, et pensez-vous que La Thorillière, Brécourt ou du Croisy soient des croquants?

«Je veux, poursuivis-je, vous montrer clairement que rien n'est si éloigné de la vérité qu'une pareille croyance et, remettant à demain notre visite à Mme du Fresnoy, je prétends vous conduire à l'instant à la comédie que je sais que l'on donne aujourd'hui, et où vous verrez sur la scène des hommes de condition qui, à l'encontre de ce que font d'ordinaire les autres, vous divertiront parfaitement.»

Qu'un jeune époux a de pouvoir sur un cœur qui vient de s'ouvrir! Angélique qui, peut-être, six mois plus tard, eût repoussé sans ménagements l'idée de remettre seulement d'une heure une visite si nécessaire, souscrivit ce jour-là sans dispute à mon désir, et j'eus la satisfaction d'amener ma femme dans l'endroit où si souvent j'avais aidé à tromper des maris.

M'étant donc fait reconnaître du portier, qui était à l'entrée des comédiens, je pénétrai avec Angélique dans le temple de Thalie, par le derrière du théâtre; mais nous trouvâmes dans la salle un mouvement singulier, et nous entendîmes du côté de la grand'porte un tumulte si effroyable qu'il semblait que toutes les furies se battissent ensemble dans une antichambre d'enfer. Dans ce moment, Molière parut au milieu du parterre, et m'apercevant avec Angélique qui marquait quelque sentiment d'effroi, il nous dit rapidement que c'étaient les mousquetaires et tous les autres officiers de la cour, lesquels avaient accoutumé d'entrer à la comédie sans payer, qui menaient ce vacarme, parce que lui, Molière, avait obtenu un ordre du roi de les obliger à ne plus passer sans cracher au bassinet, et que nonobstant cet ordre, ils voulaient forcer l'entrée et venaient de tuer le suisse, qui se défendait avec sa hallebarde. Comme il parlait encore, la porte éclata comme poussée par le bélier d'une machine de guerre, et les furieux se précipitèrent en tumulte. Les seigneurs de la scène et les dames des loges se levèrent pour s'enfuir devant ces forcenés, et le désordre eût été extrême si Béjart, qui était habillé en Géronte pour la pièce qu'on allait jouer, ne s'était présenté sur le théâtre. Alors ce jeune comédien, dont on pouvait connaître, sous le fard et les rides ajoutées, le teint frais et vermeil, levant les bras et tremblant des genoux à la façon des vieillards, cria lamentablement:

—Eh! messieurs, épargnez du moins un malheureux qui n'a plus que quelques jours à vivre!

Ce compliment si bouffon dans une bouche si jeune arrêta la fureur de ceux que la force n'avait pas contenus, et les rires se mêlant à la réflexion sur ce qu'ils avaient osé, malgré les volontés du roi, ils demeurèrent un moment confus, puis enfin se retirèrent.

Aussitôt, entraînant Angélique, je passai derrière le théâtre dans le dessein de parler plus longuement avec Molière. Mais que devînmes-nous quand, dans un corridor, nous nous trouvâmes subitement en face d'une femme en grand habit, qui faisait l'éplorée et poussait de grands cris en montrant un mur qui, à la vérité, pouvait paraître assez extraordinaire, puisque par un prestige diabolique sa partie inférieure s'agitait sous les apparences d'un haut de chausses de velours noir et de deux jambes, tandis que de ses profondeurs on entendait sortir une voix lamentable, de sorte que l'on pouvait dire, cette fois, ainsi que dans l'Écriture, que les pierres elles-mêmes criaient.

Dans ce moment, je vis Angélique faire le plus sérieusement du monde la révérence à la dame hurlante, qui était Mme du Fresnoy, venue à la comédie avec son mari, lequel dans sa frayeur de la soldatesque avait voulu s'enfuir par un trou dans le mur du Palais-Royal, et y serait parvenu, en effet, puisque sa tête et ses bras avaient passé, si le reste eût voulu suivre. Il se démenait comme un possédé, jurant qu'il avait du crédit, que les comédiens le lui payeraient et que c'était un affront qu'ils avaient voulu lui faire en face. Cependant je crois que, pour l'heure, il songeait à autre chose qu'à son visage.

Des gagistes arrivaient qui agrandirent le trou et dégagèrent le commis de M. de Louvois. C'est alors que j'eus l'honneur d'apercevoir directement ce cousin sur lequel nous fondions tant d'espérances et dont les traits bouffis et la perruque poudrée de poussière de chaux et de petit moellons me parurent cependant respirer la dignité la plus grande et la moins murée qui fût, tant le physique de ceux que l'on croit les dispensateurs de la fortune se présente aimable, malgré tout, à ceux, comme moi, qui n'ont jamais été gâtés par les faveurs de la capricieuse déesse.

—Eh! monsieur! disait Mme du Fresnoy, outrée, est-ce là une façon de sortir de la comédie pour un homme de votre sorte?

—Morbleu! Madame, jurait le mari, est-ce une façon d'entrer à ces furieux-là? Je le dirai à M. de Louvois, et il leur fera bien voir...

—Madame, soupirait Angélique, souffrez que je présente M. le chevalier de La Fontette, mon époux, à M. du Fresnoy, dont la cour et la ville célèbrent le mérite...

—Ouais! pensais-je en considérant Mme du Fresnoy, que je trouvais pourvue de plus d'attraits qu'il n'était nécessaire à un barbon de cette espèce; il me semble que mon cousin doit bien de l'obligation de ce mérite-là à la figure de sa femme.

La sottise du mari et la beauté de son épouse me donnaient une meilleure idée du crédit de nos parents que tous les discours innocents d'Angélique.