‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 23 sur 30 · XXIII

XXIII

LA MORT DE MOLIÈRE

Angélique, toujours poursuivie par ses visions de fortune et de grandeur, ne quittait presque point Versailles, où elle était assidue comme si elle eût été déjà pourvue d'une charge à la cour, et je crois qu'elle avait quelquefois l'insigne honneur d'aider sa cousine, Mme du Fresnoy, dans cet emploi de dame du lit de la reine, que M. de Louvois avait inventé pour cette belle, bien qu'elle fût fille d'un mousquetaire à genoux, pour dire honnêtement le mot d'apothicaire.

Pour moi, qui ne prisais pas tant la satisfaction d'être poussé par les seigneurs dans l'antichambre du Roi, et repoussé par les suisses sur les degrés du grand escalier, sans autre contentement que d'avoir à faire bien des salutations à des gens qui ne me les rendaient point, je demeurais à Paris, m'attachant principalement à rendre des soins à Molière, dont les bontés qu'il faisait paraître à mon endroit étaient les plus rares du monde. C'était le temps qu'il venait d'achever son _Malade imaginaire_, et véritablement on peut dire que ce n'était pas une imagination pour lui d'être malade, car depuis longtemps déjà il était travaillé d'une fluxion qui l'incommodait à un point qu'on ne peut dire. Cependant, comme il craignait qu'on ne s'aperçût dans le public des efforts de poitrine que le mal l'obligeait de faire et qu'il ne pouvait consentir à renoncer à une profession où son nom seul faisait vivre plus de cent personnes avec lui, on observa par la suite qu'il avait soin d'insinuer dans les pièces quelque petite réflexion sur sa toux, afin de la mettre par là sur le compte du personnage plutôt que du poumon.

Malgré cela, il donna beaucoup d'attention à bien conduire sa troupe durant qu'on répétait les scènes de cet ouvrage comique, veillant à ce que Mlle Molière, qui faisait Angélique, ne fût pas, comme à son ordinaire, trop parée pour le personnage, que Mlle Beauval n'invectivât pas trop, selon sa coutume, les comédiens qui jouaient avec elle et qu'elle donnât plus de vivacité au rôle de Toinette. Pour Beauval, le mari, en habit de Diafoirus comme sous le sien propre, il remplissait l'emploi de niais d'une manière telle qu'il n'y avait rien à lui remontrer là-dessus; enfin, La Grange paraissait, en Cléante, d'un caractère si noble et si aisé, qu'on ne pouvait souhaiter un amoureux plus discret ni plus éloquent. Comme certain gagiste, qui devait faire le personnage de M. Fleurant, s'était trouvé incommodé, Molière m'avait demandé d'occuper sa place, et j'y avais consenti avec bien de la joie, mais en prenant garde qu'Angélique n'en sût rien, car elle n'eût pas manqué de trouver abominable que je remplisse un emploi d'apothicaire, étant, comme j'avais l'honneur d'être, si proche parent de Mme du Fresnoy.

A la première représentation qui eut lieu le 10 de février de l'année 1673, la pièce eut l'applaudissement ordinaire que l'on donnait aux ouvrages du moderne Térence. Je soupai, ce soir-là, avec Molière, qui avait pris sa robe de chambre, et qui m'interrogea sur ce qu'on pensait de sa pièce dans le public, et principalement parmi les comédiens, parce qu'il savait que c'était là que les critiques étaient les plus fortes. Je lui dis que ses comédies avaient toujours une heureuse réussite à les regarder de près, et qu'elles étaient comme un vin excellent et d'un goût délicat, dont la bonté paraît plus grande à mesure qu'on l'essaie mieux. Je l'engageai en même temps à composer quelque lettre-préface ou quelque apologie, pour montrer ce qu'il avait voulu faire, et nous donner son opinion sur les règles du théâtre.

—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus graves.

Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.

—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi: vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.

Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.

—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.

Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du _Malade imaginaire_, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.

—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.

J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et, pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.

Molière disait:

—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche.»

Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il ajouta:

—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que je finis.

Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et de cette Armande si particulièrement chérie.

Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.

S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas jouer ce jour-là et de prendre du repos.

—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts, avec les lustres allumés et la toile levée.

Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire. J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints, je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre, après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement. Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.

Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait: «_Je sens déjà la médecine qui se venge._»

Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins, idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en amuser le parterre.

Justement, au moment où cette idée me vint, Argan était étendu dans sa chaise, contrefaisant le mort, et Béline, sa femme, disait: «Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant... Mouchant, toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant nuit et jour servantes et valets!» J'aurais gagé qu'il faisait répéter là, à Béline, quelque phrase entendue de Mlle Molière!

On m'appela dans la chambre des comédiens, pour parler à un petit laquais qui m'apportait un paquet de ma femme, et je ne revins sur le théâtre qu'au moment de la cérémonie burlesque et dans l'instant qu'Argan crie _juro_ pour être reçu médecin. Le pauvre Molière n'avait pas achevé, qu'il lui prit une convulsion dont la plupart des spectateurs s'aperçurent, ce que voyant, il s'efforça de cacher par un ris forcé la sorte de râle qu'il faisait déjà entendre.

Ses mains étaient glacées, je les mis dans un manchon pour les réchauffer et, la comédie étant faite, j'ordonnai à ses porteurs de venir en hâte et je ne quittai point sa chaise du Palais-Royal à la rue de Richelieu où il logeait. Dès qu'il fut dans sa chambre, il lui prit une toux si forte qu'il se rompit une veine dans la poitrine. Aussitôt il me commanda d'aller promptement chercher sa femme en bas, pendant que deux religieuses, qui venaient à Paris quêter durant le Carême et qu'il recevait communément chez lui pendant ce temps, l'assistaient et le soignaient.

Je fus quelque temps à découvrir Mlle Molière et, quand je pus remonter enfin avec elle et Baron, le plus grand poète comique des temps passés et futurs, étouffé par le sang qui sortait de sa bouche en abondance, avait rendu tristement l'esprit.