‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 24 sur 30 · XXIV

XXIV

LE CHAGRIN DE M. DE MONCONTOUR

Il était dix heures du soir quand nous trouvâmes M. de Molière mort dans sa chambre; Mlle Molière était encore accommodée pour jouer le personnage d'Angélique et Mlle Beauval avait conservé son bavolet de Toinette, n'ayant pas eu le temps de se défaire après la comédie. Pour Lagrange, il n'avait pas quitté la robe et le bonnet de faux docteur, dont s'affuble Cléante, non plus que Beauval, ni Brécourt, ni Hubert ceux des Diafoirus et de Purgon, et je représentais moi-même tout au vif le personnage de M. Fleurant, dont je portais toujours l'habit. Ainsi ce contempteur de la médecine gisait au milieu des apparences de ceux qu'il avait si bien joués, et l'on eût pu dire qu'il était entouré des ombres vengeresses de la Faculté, si nous n'eussions été des médecins pour rire, j'entends par là fictifs et travestis, car pour rire nous n'y songions guère, et nos yeux s'étaient métamorphosés en fontaines dès que nous n'avions plus pu douter de l'étendue de notre malheur.

Un peu de jour paraissant dans les carreaux de la fenêtre et mêlant sa faible lumière à la clarté des chandelles que nous tenions allumées, vint enfin nous avertir que le soleil recommençait son cours. Au même moment, il nous vint à tous dans la pensée qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'informer le roi du trépas d'un homme pour lequel il avait toujours marqué beaucoup d'estime et d'inclination, et Mlle Molière, jetant les yeux sur Baron et sur moi, nous dit de prendre un de ces carrosses que l'on trouvait depuis quelque temps à louer à l'image Saint-Fiacre et de nous faire mener en droiture à Saint-Germain, où le roi était pour lors. Ce que nous fîmes avec une grande diligence et une parfaite tristesse.

Nous descendîmes d'abord chez un Suisse, où nous prîmes un peu de nourriture avec quelques coups d'un vin aussi rude que l'accent de notre hôte, et je dis à Baron que j'irais chercher M. de Moncontour pour qu'il s'employât à nous faire parler au roi, parce que je savais que ce seigneur honorait Molière de son amitié et qu'il éprouverait beaucoup d'affliction—du moins celle qu'un courtisan peut laisser paraître—à l'annonce de cette mort.

Je pénétrai dans le château à l'heure du lever, et, m'étant faufilé dans une galerie, je tâchai de démêler M. de Moncontour parmi le groupe des seigneurs les plus rapprochés de la chambre du roi. Je l'aperçus bientôt qui peignait sa perruque en sautant d'un pied sur l'autre, car, malgré son âge, il affectait les façons des jeunes gens, croyant par cela plaire aux dames et passer pour un blondin. Quand j'eus pu le joindre au milieu de la foule, je l'abordai avec un grand respect, et, l'ayant tiré dans une fenêtre, je commençai mon compliment en lui annonçant que j'avais une nouvelle fâcheuse à lui porter, et dont j'étais assuré qu'il prendrait sa part. Cependant en l'observant, et jugeant qu'il opposait à mes paroles un air distrait et chagrin, je m'interrompis pour lui dire que je craignais d'être fâcheux et que pour peu qu'il eût quelque affaire ou souffrît de quelque incommodité, je me voudrais du mal de l'importuner.

—Point du tout, Monsieur, me répondit-il obligeamment et vous pouvez faire état de moi; mais je suis, je l'ajoute, d'une colère outrée, parce qu'un des gentilshommes de Monsieur le Dauphin a tant fait par ses brigues, qu'il s'est fait donner un logement que l'on m'avait promis à Versailles. Cela est inouï, après tant de services à la guerre, et il faut que l'on me prenne pour une grue, de m'offenser si sensiblement par une pareille injustice.

«Au surplus, poursuivit-il, que désirez-vous de moi, Monsieur de La Fontette, et en quoi puis-je vous servir? Vous savez que je suis à vous.»

Je fis encore quelques détours pour annoncer cet événement funeste à un homme qui appelait Molière son ami, et qui avait tant d'estime pour lui, qu'il avait commandé qu'on l'introduisît dans sa chambre à quelque heure que ce fût et quelle que fût la compagnie qui s'y trouvât. Je vis bien d'abord que le marquis était touché de cette mort et il me marqua le coup qu'il en ressentait par les expressions les plus fortes et les plus tristes, m'assurant qu'il allait au plus tôt demander un entretien au roi pour Baron et pour moi; mais il avait quelque chose en tête qui ne lui permettait pas de se donner tout entier au sentiment qu'il éprouvait et, le marquis de Théricourt étant venu à passer, qui avait la charge de distribuer les logements, le maréchal me quitta dans l'instant pour courir après ce seigneur avec lequel il s'entretint longtemps en faisant des gestes qui témoignaient assez combien la matière de ses discours était passionnée.

Dans ce moment, je me sentis toucher par ma manche et je vis Baron qui s'était lassé de m'attendre et qui, ayant rencontré M. de Vivonne—lequel prisait aussi tout particulièrement Molière, disant souvent qu'il voulait vivre avec lui comme Lélius avait fait avec Térence—avait obtenu d'être mené dans le cabinet du roi. Je le suivis dans l'instant et l'huissier ayant ouvert un battant de la porte, nous nous trouvâmes subitement devant le plus grand roi du monde.

Sa Majesté se tenant debout, car on venait d'achever de l'habiller, et le grand-maître de la garde-robe lui présentait, sur une soucoupe, trois mouchoirs brodés de points. Je vis ainsi, pour la seconde fois, tout près, ce prince que j'avais si souvent considéré du théâtre à la faveur des chandelles. Quoiqu'il fût parvenu déjà à l'âge de trente-cinq ans, Louis montrait encore sur son visage toutes les grâces de la jeunesse, tempérées par l'éclat de la grandeur; il daigna nous assurer qu'il était touché de la mort de Molière, disant qu'il avait bien de quoi pleurer un poète qui l'avait si fort diverti et que, pour le comédien, encore qu'il y en eût qui le surpassassent, il ne se souvenait pas qu'il l'eut jamais ennuyé.

Nous partîmes de là pour dire au monarque nos craintes sur ce que le clergé ferait peut-être des difficultés pour la sépulture, parce que Molière avait eu le malheur de décéder sans avoir reçu le sacrement de confession, malgré qu'il en eût exprimé le désir, et par la faute de MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués de la paroisse Saint-Eustache, qui avaient refusé de venir à lui, et dans le temps qu'il venait de représenter la comédie.

Le roi nous dit qu'il parlerait avec M. de Paris de cette affaire et qu'au surplus le désir du sacrement de confession, quand il était dicté par la contrition parfaite, suffisait pour absoudre un pêcheur. Voyant que nous paraissions un peu surpris qu'il fut instruit des choses de la religion les plus subtiles, il sourit, ajoutant:

—Ne suis-je pas chanoine de plusieurs églises?

Et véritablement, il l'était.

Étant sortis du cabinet du roi, je trouvai M. de Moncontour, qui marquait par son attitude qu'il était fort chagriné, et ne doutant pas qu'il n'éprouvât une grande douleur de la mort d'un ami si fidèle, je lui dis ce que je crus devoir pour l'adoucir par quelque consolation; je fus bien surpris lorsque j'entendis le marquis s'écrier:

—Cela est vrai, la mort de Molière me touche et je prends une part infinie dans un trépas si cruel et si prompt; mais il faut convenir qu'il m'arrive l'aventure la plus piquante, la plus mortifiante du monde, et que l'injure qui m'est faite domine en ce moment mes sentiments jusqu'à étouffer en moi les souvenirs de l'amitié.

Je vis bien où était l'enclouure et qu'il s'agissait encore de ce logement à Versailles, et je demandai à ce seigneur si c'était de quelque magnifique appartement que l'intrigue l'eût ainsi écarté et qui pût lui faire oublier l'hôtel aux superbes dehors qu'il avait proche le château dans la rue de l'Intendance?

Il me regarda d'un air surpris:

—Point du tout, monsieur, et ce logement-là était sous les combles, la chambre la plus mal accommodée et la plus puante du monde.

—Sur ce pied-là, répliquai-je, Monsieur le marquis, il ne me paraît pas que Votre Seigneurie ait perdu au change?

—Et comptez-vous pour rien, monsieur, l'honneur et la facilité d'approcher le roi à tous les moments de la journée, et de se trouver de la sorte pour ainsi dire à la source de ses grâces et dans le canal de ses faveurs? Cela est de conséquence, au moins! Non, vous voyez une victime de la dernière injustice et il n'y a rien qui soit si triste que mon état, ni si déplorable que mon affliction...

Pour moi qui ne me sentais pas disposé à partager les emportements de M. de Moncontour et à m'étendre sur une infortune aussi prodigieuse que la sienne, je me retirai discrètement, sans même qu'il s'en aperçut, et laissant ce seigneur s'abîmer dans la douleur dont il décrivait si bien les effets.