‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 25 sur 30 · XXV

XXV

LE PRÉSIDENT SCAPIN

A quelque temps de là, étant allé à Versailles avec ma chère Angélique, il arriva une aventure surprenante, dont le succès mit enfin en possession M. de Moncontour de cet appartement au château qu'il regrettait plus d'avoir perdu qu'une bataille et me conduisit moi-même, par manière de ricochet, à un établissement définitif et à un certain point de fortune que je n'ai point souhaité depuis de dépasser.

Mme du Fresnoy, notre cousine, qui aimait passionnément le fils dont son mari avait obligation à M. de Louvois, parut, ce jour-là, dans une désolation finie parce que ce même enfant ayant laissé ouverte la cage d'un serin qu'il affectionnait particulièrement, l'oiseau s'était envolé dans quelque bosquet.

M. du Tailli ne pouvait se consoler de cette fuite et nous trouvâmes Mme du Fresnoy au milieu d'un escadron de laquais qu'elle dirigeait et qui, montrant plus de furie que de zèle, épouvantaient ce pauvre serin, lequel faisait de petits vols brusques et toujours plus hauts; de manière que l'on concevait bien que, la peur et l'instinct de la liberté aidant, il finirait par s'échapper tout à fait et gagner quelque couvert où il n'y aurait plus jour à le reprendre.

Angélique s'étant approchée et voyant Mme du Fresnoy si suante sous son grand habit que ses petites boucles s'étaient défrisées et pendaient comme ficelles à nouer des sacs, lui dit fort posément que, pourvu qu'on la laissât faire et que les laquais se tinssent cois, elle était assurée d'obliger l'oiseau à revenir et qu'elle serait bien quinaude si elle ne le tenait dans sa main devant qu'une heure fût passée.

La chose de la sorte arrangée, notre cousine ayant retenu ses commandements, son fils ses pleurs et les laquais leurs cris, je connus aussitôt ce que la force du sang et le souvenir des aïeux peuvent avoir d'action sur les mouvements des hommes et que cet insigne capitaine des serins de M. de Vendôme, qui était l'auteur de sa race et l'inclyte raison de sa grandeur, revivait justement en ce moment dans Angélique qui, prenant un visage souriant ensemble et majestueux, s'avança vers l'arbre où l'oiseau battait des ailes en jetant, avec de petits sauts, de petits cris qui auraient pu fort bien passer pour un langage, si M. Descartes ne nous avait prévenus que la machine de l'animal ne pense pas plus que celles construites par l'industrie des hommes. Angélique, usant de gestes lents et si mesurés qu'on les eût dit réglés par le jeu de quelque invisible violon, attira d'abord, sans les effrayer, les regards de l'oiseau. En même temps, par le moyen des lèvres à demi jointes, elle figurait un sifflement d'une douceur ravissante et telle qu'il eût fallu le cœur d'un tigre au lieu de celui d'un serin, pour n'en paraître pas charmé.

Dans ce moment, nous vîmes, en effet, cette bête qui, descendant d'un pied, sembla se rapprocher, en hésitant, comme balançant entre le désir de la liberté et l'invincible attrait de se laisser prendre par un si bel appeau. Ma femme, cependant, poursuivant les modulations de son sifflement, s'approchait insensiblement et déjà levait une main, quand M. du Tailli ayant inconsidérément crié que l'oiseau était pris, celui-ci fit un saut et s'enfuit. Nous vîmes cette petite boule d'or traverser l'obscurité du bosquet pour se poser dans un feuillage où le soleil déjà avait mis des couleurs d'un jaune qui ne le cédait pas à celui du plumage; mais, au même moment, un seigneur qui tournait justement l'allée, faillit recevoir en plein dans son pourpoint la bestiole étourdie et, sans se démentir, posant sur l'agitation de ses ailes son chapeau lourd de plumes et de points, dans l'instant il eût réduit en captivité la cause d'un si grand émoi.

Étant accourus, nous vîmes que c'était M. de Moncontour qui venait par cette manœuvre-là de décider la victoire et lui, qui jugea la situation d'abord, me confia, par la suite, qu'il n'avait pas éprouvé tant de joie ni conçu tant d'espérance le jour où, par l'arrivée subite de ses escadrons à Turckheim, il avait aidé le comte de Turenne à culbuter M. de Montecuculli.

Ce marquis appréciait les choses comme il convient à un seigneur de la cour et n'augurait pas à la légère, car Mme du Fresnoy ressentant pour un service à ce point signalé la reconnaissance d'une âme généreuse, elle fit jouer des ressorts si justes et prit des mesures si exactes, qu'en moins de huit jours elle eut obtenu pour ce vieux guerrier l'appartement qu'il désirait d'occuper à Versailles et que ni ses services à la guerre, ni sa constance à demeurer près du prince, ni sa grande qualité n'avaient eu assez de crédit pour lui procurer.

Sa reconnaissance et la faiblesse de M. de Louvois ne se bornèrent pas là, car, à quelque temps de là, M. de Moncontour fut compris dans une promotion de maréchaux, dignité qu'il avait méritée par ses campagnes, mais qu'il aurait sans doute attendue plus longtemps sans l'aventure du serin.

Sitôt que M. de Moncontour eut été mis en possession d'une demeure qu'il jugeait si délicieuse, il fit diligence pour m'envoyer un mot de billet disant qu'il voulait reconnaître les soins que nous avions pris, Angélique et moi, pour maintenir la cousine dans ses heureuses dispositions en lui rappelant par le moyen du serin les obligations qu'elle avait à lui et véritablement nous nous y étions attachés de bon cœur.

Je trouvai le nouveau maréchal dans son nouvel appartement. C'étaient deux chambres meublées assez médiocrement, dans la hauteur de l'une desquelles était ménagé de quoi coucher un valet, avec un sol de carreaux sur lequel on avait eu l'honnêteté de jeter un bon tapis.

—Monsieur de La Fontette, me dit le marquis, je sais les diligences que vous avez faites pour m'aider à obtenir une grâce que je prisais fort, et je veux vous montrer que vous ne vous êtes pas employé pour un ingrat. Il y a présentement, dans le pays chartrain, où j'ai mes terres, une charge dans l'élection d'une ville petite, mais jolie, qui est à ma disposition et que j'ai résolu de vous faire avoir. C'est une charge de campagne, à la vérité, mais il y a de grands agréments et de grandes prérogatives.

—Je suis confondu, Monsieur le maréchal, des bontés que vous faites paraître à mon endroit, mais oserais-je vous demander de quoi il s'agit?

—Vous serez président, Monsieur de La Fontette, à moins que vous n'ayez quelque répugnance à entrer dans la robe.

—Monsieur, voulez-vous?...

—A la vérité, on ne voit dans toute la juridiction ni procureurs, ni avocats, ni conseillers même, et vous serez la justice à vous tout seul, mais on est maître absolu dans le pays, le titre demeure et je gage que Mme de La Fontette aura satisfaction d'être présidente.

—Songez, Monsieur, que je suis comédien.

—Eh! Monsieur, me répondit cet homme de guerre avec un beau sang-froid, le théâtre n'est-il pas la meilleure école du tribunal? Soyez assuré que vous n'aurez pas perdu vos grimaces et qu'elles pourront servir encore.

—Je n'ai point étudié le droit.

—Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout moyennant trente ou quarante francs par année, et puis, quand on a bon sens et bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre. C'est assez pour des gens de province. C'est à Paris que l'on raffine...

—Sur ce pied-là, Monsieur le maréchal, je suis votre homme, et il ne me reste qu'à vous remercier...

—Allez, allez, s'écria-t-il en m'interrompant et en me poussant par les épaules, allez Monsieur le président, faire l'achat d'une robe noire; vous n'en serez pas plus tôt revêtu que vous jugerez comme Salomon. Mais, au moins, ne vous laissez pas frustrer de vos épices; haut la main, Monsieur le président, et si vous rendez la justice, faites-lui rendre aussi.

C'est ainsi que de Scapin je devins président et qu'Angélique ajouta un nouveau lustre à la lignée des capitaines de serins. Le hasard ou plutôt la Providence, qui ne laisse pas d'avoir de l'esprit malgré sa grandeur, voulut que le premier coupable que j'aie eu à juger fût un pauvre histrion de campagne qui avait sur la conscience le meurtre de quelque poule, conseillé par l'appétit.

Je balançai longtemps si je le ferais pendre, pour prouver aux autres et surtout à moi-même que je n'étais pas un magistrat de derrière les chandelles, mais mon inclination naturelle me portant à la douceur, et ayant remarqué que ce maraud avait des lumières toutes spéciales sur la façon de confectionner certaines confitures que je prise fort, je me libérai d'en faire mon laquais et, dans la suite, ayant montré du goût pour la basoche, je lui fis avoir une charge d'huissier, de manière qu'à la fin il jugeait à ma place lorsque j'étais incommodé ou occupé à la promenade.

Et, ce qui montre assez que l'art comique est la véritable nourrice et la source naturelle de toutes les autres professions humaines, on tomba d'accord que jamais la justice n'avait été si droitement et si subtilement distribuée dans le pays chartrain. C'est ainsi que Thalie, la muse au double masque, préparait des serviteurs pour Thémis, la déesse au double visage.