‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 5 sur 30 · V

V

LE NABOT

Mon second début dans la carrière comique fut marqué d'un événement qui d'abord aurait pu faire baisser la toile pour moi sur un dénouement un peu précipité; mais la faveur du ciel fit éclater en cette conjoncture la force efficiente de sa grâce.

En arrivant à Nevers, nous trouvâmes qu'il y avait beaucoup de noblesse réunie dans cette ville parce que c'était le temps que les États s'assemblaient et que M. l'Intendant avait demandé pour le roi un don volontaire de trois millions. Comme cette volonté-là n'était pas celle de tout le monde, il y avait eu un peu de bruit et l'on avait pendu quelques croquants pour avoir fait les mutins. Mais cela ne faisait pas qu'il y eût moins de divertissements, de repas et de danses, comme si chacun eût dû être bien satisfait de faire un présent de si grande conséquence à un si bon prince et qui en avait besoin pour ses amours et le bien de l'État.

Nous ne fûmes pas plus tôt descendus à l'hôtellerie et nos coffres n'étaient pas encore tout à fait déchargés du chariot qu'on vint nous demander de jouer le soir même parce que Mme l'Intendante aimait passionnément la comédie et qu'elle était bien aise de donner ce divertissement-là à quelques personnes de qualité et peut-être par là d'occuper les esprits des députés qui, attentifs aux désastres de Sophonisbe ou de Polyeucte, le seraient moins à celui de leur bourse qu'on voulait mettre à mal et qui était la seule raison pourquoi on les avait réunis.

Nous fûmes à ce coup dans la plus grande confusion du monde, parce que le sieur Mirobolan, qui faisait chez nous les matamores et les héros, personnages qui ont entre eux de la ressemblance à la ville comme au théâtre, s'était vu retenir à Chinon par une petite difficulté qui était que les archers de la maréchaussée avaient eu l'indiscrétion d'ouvrir son porte-manteau et l'indignité d'y trouver quelques larcins par lesquels ce tranche-montagne avait signalé son industrie. De jouer l'_Illusion comique_ de M. Corneille sans capitan gascon ou le _Penthee_ de M. Mairet sans roi de théâtre, il n'y avait pas jour d'y songer, encore que M. de la Rapière protestât qu'il avait représenté une tragédie à lui tout seul et qu'il fallait être de grands sots pour s'arrêter à si peu que cela.

Du temps que j'étais écolier, j'avais lu avec tant de furie la comédie de M. Scarron qui est appelée _Don Japhet_, que j'en savais par cœur tous les rôles et que j'aurais pu en tenir tous les personnages, depuis Léonore jusqu'à Foucaral; mais j'avais surtout étudié en perfection celui de cet extravagant et burlesque _Cacique des fous_, seigneur d'Arménie par la descendance de Noé et cousin de l'empereur par la parenté qu'ont ensemble, à ce qu'assure Démocrite, la marotte et le sceptre. Je dis à notre directeur que c'était une affaire finie et qu'il pouvait faire état de moi pourvu que nous ayons une heure pour nous recorder. Il parut d'abord confondu de mon audace, mais je lui fis bien voir par l'enflure de mon débit et l'extravagance de mes gestes que j'aurais pu faire la partie avec les plus fameux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et là-dessus il se résolut de donner le soir même la pièce de M. Scarron, telle qu'elle fut représentée devant le roi sur le théâtre de la grande salle des machines aux Tuileries, mais sans cavalcade à la fin, parce que nous n'avions pas les moyens de louer un si grand nombre de chevaux.

Me voilà donc drapé dans le manteau de don Japhet et me panadant sur les tréteaux au milieu des fauteuils des seigneurs qui faisaient parfois plus de bruit que nous en ouvrant leurs tabatières, frappant de leurs cannes ou simplement s'appelant au travers de la scène. C'était une comédie qui brochait sur l'autre et le parterre ne témoignait pas qu'elle lui déplût, mais au contraire se divertissait parfaitement sur le compte de ces petits-maîtres, en criant tout haut leurs noms, leurs dettes et les maîtresses qu'ils avaient ou qu'ils se donnaient.

Il y avait au premier rang un gentilhomme nommé Le Tourneur de Beaupréau qui se trouvait être l'ami de celui avec lequel j'avais si bien figuré le lion dans la ville de Chinon. Ce M. de Beaupréau était si mal fait qu'il aurait paru impossible de ne pas rire en considérant sa grosse tête et son petit corps, si l'on n'avait su qu'il était aussi méchant et aussi bon spadassin qu'il paraissait laid, ce qui rendait les railleurs fort circonspects. Ma mauvaise étoile voulut que ce brutal fût très ignorant des choses du théâtre ou que son esprit brouillé de vin au sortir de table ne démêlât pas bien le vrai du faux, car au plus beau moment et quand don Japhet exerçant, comme il dit, sa vertu carminante, chante:

Amour, nabot.....

cet enragé, déjà prévenu contre moi par les discours ou les lettres de l'autre et persuadé que j'avais voulu lui faire pièce et le désigner aux ris de la foule, prit si bien ses mesures que sa longue canne ajustée entre mes jambes me fit tomber en même temps qu'un hémistiche et que j'aurais piqué du nez par-dessus les chandelles sans don Alphonse qui me retint. Cela fit une grande rumeur dans le tripot et la pièce s'acheva dans un chaos de gens qui criaient, qui s'injuriaient ou qui battaient des mains.

Dès que j'eus débarbouillé ma figure du blanc et du rouge dont j'étais affublé, je fis diligence pour sortir dans la rue où j'avais dessein d'attendre M. de Beaupréau et de lui demander satisfaction pour l'injure qu'il m'avait faite. J'étais si transporté de rage d'avoir été interrompu au plus bel endroit que je ne songeai pas un instant au danger de me mesurer avec un escrimeur aussi habile et que, l'ayant suivi adroitement jusqu'à ce qu'il fût démêlé de la foule, je l'abordai en tirant l'épée et en lui criant de défendre sa vie que j'allais lui prendre en récompense de l'honneur qu'il m'avait ravi.

Mais, cet homme, me considérant d'un air froid des pieds à la tête, m'assura fort posément:

—Qu'il jugeait que j'avais besoin de quelques grains d'ellébore et qu'il fallait que je fusse bien fou d'imaginer que M. Le Tourneur de Beaupréau, baron d'Hornans, accepterait le combat singulier avec un histrion.

J'avais prévu le détour et j'avais pris soin d'emporter la feuille que le receveur des aides m'avait donnée autrefois et qui prouvait ma qualité de noble en m'exemptant de la taille; sortant donc ce brevet d'entre les aiguillettes de mon pourpoint, je le tendis en silence à ce nouveau juge d'armes qui, l'ayant lu avec beaucoup de soin, me le rendit en faisant un grand salut et en disant:

—Cela étant, Monsieur, et puisque je vois bien que vous êtes gentilhomme, je vais avoir l'honneur de vous tuer.

—Monsieur, lui répondis-je, l'honneur sera pour moi.

Dans l'instant, nous nous abordâmes avec une furie si grande et si peu calculée que mon épée passa par-dessus la tête du nain pendant que la sienne me glissait entre les jambes, de sorte que massacrant l'air tous deux nous tombâmes pêle-mêle dans le plus triomphant désordre qui ait jamais troublé un duel d'honnêtes gens.

En ce moment des flambeaux s'allumèrent au bout de la ruelle où nous nous trouvions et dès que nous eûmes vu luire des armes et flotter des plumets, nous connûmes que c'était Mme l'Intendante qui rentrait de faire le médianoche et qu'il y allait de notre tête à dégainer ainsi malgré les Édits.

Nous étant donc relevés d'une commune sympathie, chacun de nous ne songea plus qu'à s'enfuir.