‹ Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècleChapitre 6 sur 30 · VI

VI

LE PHILTRE

Le récit de mon combat contre M. Le Tourneur ne se fut pas plus tôt publié par la ville avec des circonstances nouvelles et qu'on inventa, que la curiosité de voir un comédien gentilhomme, ce qui n'était pas alors aussi commun qu'aujourd'hui, fit affluer une si grande multitude dans le Tripot où nous donnions nos représentations, qu'il y eut un portier de tué par la presse, ce qui est la mesure et comme l'expression la plus parfaite du triomphe et de la gloire pour une troupe comique.

Devant que les chandelles fussent allumées on se battait déjà autour de cette même hallebarde que j'avais autrefois tenue dans le désert; et pour la chambre des comédiennes, elle était pleine des plus échauffés godelureaux de la ville qui attendaient là d'aller bien gêner le spectacle avec leurs fauteuils, leurs cannes, leurs canons et leurs perruques, en encombrant déjà de leurs propos et de leurs gestes, Zerbine, Doralice et jusqu'à l'Angélique occupées à ranger leurs hardes, à tourner leurs cheveux et contraintes avec cela de se défendre, qui du peigne, qui du pied, qui d'un soufflet, qui de la dent, contre les entreprises de ces galants de province.

Il n'y en n'avait pas un qui n'eût bien fait la débauche avec Saint Aignan ou Soyecourt, qui n'eût dit son fait à Saint Evremond ou perdu un bon ami dans Voiture. Il semblait que tous ces gens-là fussent venus en droiture de la cour et qu'il sortissent du petit lever. Cependant aucun d'eux, je pense, n'avait essayé le voyage de Paris et s'ils parlaient de ces choses, c'était comme on le fait pour le Prêtre-Jean ou l'Empereur du Cathay, par ouï dire ou pour les avoir étudiés dans des livres d'auteurs qui souvent eux-mêmes n'ont jamais vu l'évêque d'Éthiopie, ni le souverain de la Chine.

Un petit homme, qui me parut assez bien fait et qui se nommait Roquebrune du nom d'une terre qu'il avait à quelques lieues de Chinon, me tira à part après la comédie et me dit qu'il voulait me bien traiter pour la considération et l'estime particulière qu'il avait conçues à mon endroit; et véritablement, m'ayant mené dans la meilleure hôtellerie de la ville, il commanda que l'on servît des perdrix et un chapon avec force bouteilles, de sorte que nous commençâmes insensiblement à nous entretenir plus librement et qu'à la fin, ayant pris courage dans la bonne chère, il me proposa de boire à la santé des comédiennes; ce qu'il fit, tête nue, et avec un si grand transport que les flacons et les verres en tremblèrent et que la servante accourut.

L'ayant congédiée assez brutalement le sieur de Roquebrune me fit entendre que son cœur était touché des grâces de Zerbine, qu'il était blessé à mort et que c'était une affaire faite, qu'il n'y avait plus pour lui qu'à dire serviteur à l'existence s'il n'était mis en possession de cette merveille.

Un tel discours s'adressant à moi pour qui Zerbine était aussi chère qu'elle était sage, pensa attirer sur la face du vaurien une grêle de soufflets bien appliqués; mais faisant réflexion que c'était assez d'une querelle tous les deux jours, je retins ma juste fureur et lui répondis que je croyais que cette soubrette était honnête fille, et que le plus sûr pour lui était de se pendre d'abord si vraiment il ne pouvait supporter la vie sans elle.

Là-dessus, ayant pris un maintien mystérieux et compassé, ce sacripant me confia qu'il savait d'ailleurs que cette fille avait de la vertu et que les galants près d'elle ne faisaient que blanchir, mais qu'il avait acquis d'un certain marchand d'orviétan, lequel passait pour très expert dans l'art de magie, un philtre composé de plantes si subtiles et choisies de telle manière, qu'une vestale elle-même serait enflammée d'amour après avoir goûté à ce breuvage et qu'il avait jeté les yeux sur moi pour mêler adroitement cette drogue au vin de Zerbine et par ce moyen la mettre à sa discrétion.

Retenant encore ma fureur en présence d'un si lâche et si méchant dessein, je lui observai posément que le suc de ces herbes pouvait fort bien donner la mort aussi bien que l'amour, et qu'il y avait conscience pour lui à en courir la fortune avec une personne qu'il aimait; que le plus sûr était d'en faire prendre à quelqu'un qui ne fût pas de conséquence et d'attendre le succès; que cette servante qui avait dressé notre table et porté nos plats paraissait la plus propre du monde à cela, et qu'il n'y avait qu'à l'appeler et à lui faire boire cette potion amoureuse pour voir l'effet. L'idée plut au sieur de Roquebrune qui, versant quelques gouttes d'une fiole dans le fond d'une tasse qu'il remplit ensuite de vin, dit à cette maritorne d'un ton fort doux, qu'il voyait bien qu'elle était lasse et qu'il lui fallait prendre des forces pour satisfaire son maître. Cette pauvre créature, touchée d'un discours si nouveau et d'une honnêteté qu'on n'avait pas trop accoutumé d'avoir pour elle, fit de grands remerciements et avala la boisson d'un air de contentement extrême. C'était la plus laide guenon qui se put voir, avec des cheveux mêlés de paille, un emplâtre sur l'œil et le nez tourné d'une façon à recevoir la pluie; pour des dents, elle montrait assez qu'elle en avait, car il sortait de sa bouche des perles de jais d'un si beau noir qu'elles auraient pu servir à broder un habit de deuil.

Cette beauté n'eut pas plus tôt bu de ce vin que, soit qu'elle eût cru voir dans cette sollicitude de Roquebrune la marque d'une passion qui se déclare, soit qu'effectivement le vendeur de mithridate eut composé un philtre véritable et de bon aloi, la pauvre guenon se mit à faire à son empoisonneur des caresses et des protestations d'amour, telles que nous en demeurâmes un moment dans la dernière consternation. Du seul œil qu'elle possédât, elle roulait des œillades assassines qui devaient transpercer les cœurs, et ses lèvres faisant les friponnes sur les chevaux de frise de ses dents, dessinaient les mines les plus galantes du monde. Avec cela, et non satisfaite de ces muets truchements, elle y ajoutait les discours les plus tendres et les plus passionnés, auprès desquels ceux de l'Astrée eussent paru pétris de glace et languissants.

Notre homme, maudissant le prompt succès de son spécifique sortit, comme s'il eût eu Tisiphone à ses trousses; mais la belle éplorée s'attachant à ses pas commença de le poursuivre à travers les rues, en l'appelant avec des cris si déchirants que le guet s'éveilla et que le veilleur de la cathédrale, encore un peu hébété sans doute du vin qu'il avait bu à son souper, se mit à sonner le tocsin comme au temps des Espagnols.

Les fenêtres des bourgeois s'ouvraient sur le passage de cette fuite hurlante, et les rues s'allumèrent de flambeaux tenus par les archers sortis en chemise; si bien que ce tendre pourchas se continuant à la lumière des torches, toute la ville put voir le sieur de Roquebrune mené comme un cerf par cette amazone.

—Fi du vilain qui fuit devant sa mignonne!

—Voyez comme cet ingrat ne s'arrête pas, quand elle l'appelle du nom de trésor!

—Il faut que cet excommunié soit bien dépourvu de sentiment pour ne point répondre quand une femme lui montre une tendresse à la vérité indiscrète, mais bien véritable.

Au milieu de ces propos et parmi ces lumières, Roquebrune fuyait toujours, ayant cette ménade à ses chausses.

Il doit courir encore, car on ne le revit jamais à Chinon.