IX
MOLIÈRE INQUIET
A quelque temps de là, je fus au Petit-Bourbon, où, quand les Italiens ne jouaient pas, une nouvelle troupe de jeunes comédiens donnait des pièces de Molière, qui était venu comme moi de la province, avec cette différence qu'il en avait rapporté de bonnes espèces et de bonnes nippes et qu'il n'était pas contraint de s'adresser au fripier pour s'habiller comme les gens de qualité.
Il n'y avait rien qui fût si petit que le Petit-Bourbon. Le théâtre était de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au bout de laquelle il y avait encore un demi-rond de profondeur, le tout en voûtes semées de fleurs de lys. Le pourtour était accompagné de colonnes dans le goût antique, avec entre elles des arcades en niches fort propres pour s'asseoir à l'écart, quand on ne veut point paraître.
Toute la lumière était de quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attachées aux tapisseries; mais comme on avait remarqué qu'elles n'éclairaient les acteurs que par derrière et un peu sur les côtés, ce qui en faisait comme des ombres noires, on avait eu l'idée de composer des chandeliers avec deux lattes mises en croix et portant chacun quatre chandelles, pour être placées sur le devant du théâtre. Ces chandeliers se haussaient et se baissaient par le moyen d'une corde pour les allumer et les moucher. Cela faisait un luminaire assez magnifique, et je ne pense pas qu'il soit surpassé jamais, sauf peut-être à la cour[1].
[1] Ce n'est qu'en 1719 que le financier Law donna de l'argent à l'Opéra, pour qu'il n'y eut plus que des bougies au lieu de chandelles.
(_Journal de Dangeau._)
La symphonie était ce soir-là d'une flûte et d'un tambour avec deux violons.
Cette fois, je ne balançai pas à faire état de ma profession pour passer de l'autre côté de la scène, jusques en une chambre qui était pleine de ceux qui se disposaient à jouer dans la comédie et aussi de quelques marquis assez échauffés, à ce qu'il me parut, et si empressés autour des tables où les comédiennes achevaient de s'arranger, qu'elles pouvaient à peine trouver assez d'espace à leurs mains pour peigner une boucle ou mettre leur rouge.
Je remarquai une jeune personne qui se démenait fort au milieu de galants à toute outrance, sans plus s'offenser de leurs assauts que si c'eût été jeu d'abeilles, contente d'écarter les plus enragés de quelque coup de pied ou d'un bon soufflet à propos. Elle était petite et bien faite, avec je ne sais quoi dans l'air et les façons qui sentait le robin, et véritablement, comme les deux Béjart ses frères et Madeleine sa sœur, elle était fille d'un procureur au Châtelet, qui ne donnait pas sans doute autant d'attention à ses enfants qu'à ses sacs de procès.
On disait dans la chambre que c'était cette Armande dont Molière était affolé et elle devait jouer ce soir-là, dans l'_École des Maris_, ce personnage fidèle de Léonor, qu'elle ne tint pas trop bien dans la vie.
C'est alors que je vis Molière; il se tenait assis sur un coffre, branlant les jambes, et si enfoncé dans sa rêverie qu'on eût cru qu'il était descendu au fond d'un abîme. Il avait les yeux fort creux, encore qu'ils regardassent d'une manière qui était aimable; le nez gros et long, avec de grosses lèvres, et la figure assez ronde. Dès que, m'étant approché, je me fus fait connaître de lui, il en usa le plus honnêtement du monde avec moi, m'entretenant avec un plaisir qu'on jugeait véritable de ses voyages comiques à travers la France durant près de cinq années et je vis bien qu'il regrettait ce temps-là malgré la pénurie et les hasards et malgré la fortune présente. Son discours étant venu sur les détails de la dépense pour une troupe comme la sienne, il me dit qu'il n'avait que onze personnes pour suffire à tout: six acteurs, quatre actrices et le gagiste. Il donnait à Saint-Germain, son portier, 3 livres 15 sous; à l'autre portier, Gilot, 3 livres 10 sous; à leur valet, 1 fr. 10; à un sergent et à douze soldats aux gardes, 15 livres; à Mme de l'Estang, la receveuse, 3 livres; à quatre ouvreurs de loges, 6 livres; aux sieurs Crosnier, ses décorateurs, 4 livres 10 sols; à quatre violons, 6 francs; pour les chandelles, 11 francs; pour les affiches rouges et noires et les afficheurs, 8 livres 4 sous; pour la collation pour la troupe, 1 livre; pour le valet commun, 1 livre, et pour les charités autant. Ces charités étaient à l'ordinaire pour les capucins, qui prenaient une manière de dîme sur les spectacles, et Molière me dit que c'était un droit un peu trop considérable pour de pauvres comédiens.
Cependant on vint avertir qu'il fallait commencer, et je vis que Molière était bon directeur parce que, s'adressant à chacun de ceux de sa troupe, il leur enseignait d'un mot les caractères, le ton à prendre et la manière à faire.
Il dit à l'Espy, qui représentait Ariste, de parler naturellement parce qu'il faisait le personnage d'un homme de bon sens, et que ce n'était pas le cas de prendre les airs d'un marquis, et à La Grange, habillé en Valère, de n'être pas trop fat puisque son rôle était celui d'un amoureux véritable, mais que d'ailleurs il n'avait rien à lui commander, ce qui me parut un grand compliment.
Où je l'attendais, c'était aux Béjart, Madeleine et Armande; il ne manqua pas de leur donner quelques avis, mais l'expression qu'il mit à parler à la plus jeune eût paru la plus touchante du monde si l'obligation où il était de se vêtir en barbon, avec un pourpoint fermé bien long et des hauts-de-chausses bien serrés, n'avait fait de lui une manière de Géronte plus propre à mettre en fuite l'amour qu'à l'inspirer.
L'air dont il quitta la chambre des comédiennes pour passer sur le théâtre marquait assez le dépit qu'il ressentait de laisser, pour un moment, sa belle au milieu des cajoleurs; et quand, étant moi-même allé me placer au parterre, je l'entendis tympaniser les muguets et les blondins, je connus qu'il parlait pour lui et qu'il faisait dire à Sganarelle ce que Molière pensait.
A la fin Isabelle et Léonor montèrent sur le théâtre, et, mieux que dans la chambre où l'obscurité faisait du tort à la beauté, je pus voir de combien d'attraits cette Armande était pourvue. Elle jouait le rôle de Léonor, qui est une fille sage autant que belle, et sans écouter les propos des jeunes galants qui «lui paraissent fâcheux», suit l'inclination de son cœur pour un époux plus âgé. Isabelle, au contraire, forme des projets assez hardis, dans le dessein de se soustraire aux rigueurs d'un hymen qu'elle hait, et l'on voit bien que, par la suite, elle trouvera toujours le moyen de déjouer les verrous et les grilles et de montrer leur béjaune à ceux qui veulent assurer par là sa vertu.
J'observais Molière sous son personnage de Sganarelle et je songeais que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux, en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.
Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses transports amoureux du second acte.
Je passai de nouveau derrière le théâtre après la comédie et je revis dans la chambre des comédiennes la même assemblée impertinente de galants. Molière attirant Armande dans l'angle le plus obscur lui disait à voix basse:
—Vous n'avez pas assez exprimé, Mademoiselle Béjart, les sentiments que doit faire paraître Léonor et c'est de la sorte qu'il faut dire ces vers:
... Je préfèrerais le plus simple entretien A tous les contes bleus de ces diseurs de rien. Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde, Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais guoguenard Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard...
Mais la belle, tournant les yeux vers le marquis de Moncontour, n'écoutait pas trop les leçons de ce poète; de vrai, la voix de Molière n'était pas très assurée, et je pense que le parterre eût jugé ce ton-là trop naturel et sans assez d'enflure.